L'auteurLuc LE VAILLANTLuc LE VAILLANTBILLET

Imaginez ! Depuis mercredi, j’ai eu une pensée émue pour les CRS. Je ne me suis pas bouché les oreilles en entendant chanter la Marseillaise. J’ai trouvé Valls consistant. J’ai été ému par Hollande quand il a étreint Pelloux et il m’a fait sourire quand je l’ai vu bisouiller Villepin et lui claquer les fesses sur les marches de l’Elysée. Seulement, il faudrait voir à ne pas trop exagérer. Et il y a quelques panoplies que je n’endosserai pas.

1. Je ne veux pas faire bedeau à Notre-Dame à l’heure où sonne le glas en mémoire de ces bouffeurs de curés, d’imams et de rabbins qu’étaient les Charlies disparus. L’Eglise catholique s’est révélée assez magnanime dans l’affaire en rendant hommage à ses contempteurs les plus féroces et les moins cloches. A tout pardon miséricorde ? J’attends que l’évêché tende l’autre joue aux Femen dépoitraillées qui lui filent le bourdon pour en décider. La séparation de l’Eglise et de l’Etat date de plus d’un siècle et le temps long facilite la coexistence plus ou moins pacifique. N’empêche, il ne faut pas que le projet de paix perpétuelle et d’entente universelle rêvé ce dimanche fasse oublier les légitimes clivages de nos tribus gauloises.

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2. Je ne veux pas faire alpiniste doloriste gravissant la colline du Panthéon derrière les cercueils drapés de bleu blanc rouge des nouveaux héros de la nation morts pour la France. Ils étaient moqueurs permanents des vanités de ce monde, ricaneurs à la barbe des grands hommes, réfractaires revendiqués des honneurs en légion et en grand cordon. Sauf Wolinski qui a pris la médaille. Comme quoi, là encore, ils n’étaient pas unanimes dans le rapport au pouvoir, à la jouissance, à l’ironie.

3. Je ne veux pas faire planton dans la cour des Invalides où le drapeau serait mis en berne et la sonnerie aux morts retentirait pour des antimilitaristes qui chargeaient avec ce sabre en bois qu’on nomme aussi crayon. Remarquez, je ne suis pas le gardien de la mémoire des Charlies. Ce sont autant d’individus avec leurs paradoxes. Il sera fait comme bon le voudront leurs proches. Ce ne sont pas les morts qui enterrent les morts.

4. Je ne veux pas faire boy scout unioniste. Ce dimanche était somptueux de funèbre communion et de tendre ferveur. Mais j’ai bien vu la manœuvre politique de ces réalistes asservis à la reproduction de l’existant qui n’aiment rien tant que se coucher sous le joug de Tina. Ils fantasment une France univoque qui liquiderait droite et gauche, un centrisme de la raison économique qui, comme tout bon centrisme, finira à droite.

5. Je ne veux pas faire censeur de Dieudonné, antisémite récidiviste et délirant. Il faut qu’on arrête de le victimiser ! Liberté pour les ennemis de la liberté ! Le droit à la parole ne se divise pas. Il faut éduquer, débattre, convaincre et non sanctionner. L’école et les associations, l’édition et les médias doivent y prendre leur part à leur guise. Il serait détestable de se servir du meurtre des Charlies pour durcir des lois contre lesquelles ils ont pu batailler. Il faut en finir avec la loi Gayssot et cesser d’aller en justice contre ce blasphème d’un autre genre qu’est l’apologie du terrorisme. Sinon ça va devenir difficile de répondre aux lascars qui s’offusquent qu’il y ait deux poids, deux mesures. Et surtout que Valls cesse de jouer les matamores en ces matières où la loi n’est qu’un rapport de forces à géométrie variable.

6. Je ne veux pas être le «civilisé» face au «barbare». Je ne veux pas être le bon contre le méchant, l’humaniste compréhensif opposé à l’abruti à kalach. Il faut être prudent quand on emploie le mot «barbarie». Sinon, on file tout droit vers la guerre des civilisations. Il y a du barbare en moi comme on doit bien trouver une petite part civilisée chez Kouachi-Coulibaly. Bon, c’est vrai qu’il faut chercher longtemps…

7. Je ne veux être celui qui tuera Jaurès une deuxième fois. Je ne veux pas être Léon Jouhaux, le dirigeant de la CGT d’alors. Voici un siècle et quelques mois que Jouhaux prononçait l’éloge funèbre de Jaurès le pacifiste pour finir par l’enrôler dans le camp de la guerre. Si on pouvait éviter de faire le même coup aux Charlies disparus, ce serait agréable. Même si je reprendrais volontiers le débat avec Bernard Maris sur ce qu’aurait fait Jaurès s’il avait vécu. Bernard pensait qu’il se serait rallié à l’union sacrée, déjà elle. Je veux croire que non. Mais j’aimerais tant en débattre encore avec toi, Bernard…

Luc LE VAILLANT