22
aoû

lettre de ... à...

rilkelou

Je te parle comme les enfants parlent dans la nuit.

 

En 1900, le poète Rainer Maria Rilke découvre le travail du sculpteur Auguste Rodin. Trois ans plus tard, il publiera un essai sur le travail de l’artiste, jusqu’à devenir, en 1905, son secrétaire particulier à Paris. Dans cette lettre à sa muse Lou Andreas-Salomé, il lui témoigne la façon dont Rodin inspire sa démarche créative, et livre par-là sa propre réflexion esthétique.

 


10 août 1903

[…] J’aimerais d’une façon ou d’une autre me retirer plus profondément en moi-même, dans le cloître qui est en moi et où sont accrochées les grandes cloches. J’aimerais oublier tout le monde, ma femme et mon enfant, et tous les noms, toutes les relations, tous les moments partagés et tous les espoirs liés à d’autres êtres. Mais à quoi me servirait de partir très loin de tout puisqu’il y a partout des voix et nulle part un refuge tranquille, protégé par une calme bonté, qui m’accueillerait. Nul endroit où le mesquin soit moins envahissant et moins pesant. Si j’allais au désert, le soleil et la faim me tueraient ; car les oiseaux ont cessé de voler vers les solitaires : ils jettent leur pain au milieu de la foule qui se le dispute…

C’est pourquoi il est si terriblement nécessaire pour moi de trouver l’outil de mon art, le marteau, mon marteau, afin qu’il devienne le maître et couvre tous les bruits. Il doit bien y avoir aussi un métier à la base de cet art, un travail fidèle, quotidien, faisant feu de tout bois, cela doit bien être possible là aussi ! Oh, si je pouvais avoir des jours ouvrés, Lou, si la cavité la plus secrète de mon coeur pouvait être un atelier, une cellule et un refuge pour moi ; si tout ce qu’il y a de monacal en moi pouvait fonder un cloître destiné à mon travail et à ma méditation. Si je pouvais ne plus rien perdre et tout disposer autour de moi selon le degré de parenté et d’importance. Si je pouvais ressusciter, Lou ! Car je suis éparpillé comme un mort dans une vieille tombe…

D’une manière ou d’une autre, il faut que je découvre moi aussi le plus petit élément, la cellule de mon art, le moyen tangible et immatériel de tout décrire. Alors, la conscience claire et forte de l’énorme travail qui m’attendrait me forcerait à m’y atteler ; j’aurais tellement à faire qu’un jour ouvré ressemblerait au suivant, et mon travail serait toujours réussi car, bien que commençant par des choses réalisables et modestes, il serait d’emblée dans le grand. Tout serait soudain très loin, perturbations et voix, même l’hostile s’intégrerait au travail, de même que les bruits entrent dans le rêve et le font glisser insensiblement vers l’inattendu. Le sujet perdrait encore en importance et en poids, et il ne serait plus que prétexte ; mais c’est justement cette apparente indifférence à son égard qui me donnerait la capacité de donner forme à tous les sujets, de modeler et de trouver des prétextes à tout avec les moyens convenables et non prémédités. […]

Je ne peux m’empêcher d’être hostile à tout héritage, et ce que j’ai acquis est si mince ; je n’ai pour ainsi dire aucune culture. Mes tentatives sans cesse renouvelées pour commencer des études ont lamentablement avorté ; en raison d’éléments extérieurs et de l’étrange sentiment qui me prenait chaque fois par surprise : c’était comme si je devais revenir d’un savoir inné par un chemin ardu qui y retourne après moult tours et détours. Peut-être étaient-elles trop abstraites, les sciences auxquelles je me suis essayé, et peut-être que d’autres révéleraient de nouvelles choses… ? Mais pour tout cela il me manque les livres, et pour les livres, les guides. Toujours est-il que je souffre souvent de savoir si peu de choses ; ou seulement, peut-être, d’en savoir si peu sur les fleurs, sur les bêtes et sur les phénomènes simples d’où la vie s’élève comme une chanson populaire. C’est pourquoi je me promets toujours de mieux regarder, de mieux observer, d’aborder les petites choses que j’ai souvent négligées avec plus de patience, plus de concentration, comme autant de spectacles. C’est dans les choses insignifiantes que les lois circulent le plus ingénument, car elles se croient à l’abri des regards, seules avec les choses. La loi est grande dans les petites choses, elle en surgit et en jaillit de toutes parts. Si je pouvais apprendre à regarder jour après jour, alors le travail quotidien, auquel j’aspire de manière indicible, ne serait plus très éloigné…

Sois indulgente avec moi, Lou. Tu dois trouver que je suis beaucoup trop vieux pour être autorisé à être jeune de façon aussi tâtonnante ; mais tu sais que devant toi je suis un enfant, je ne le cache pas, et je te parle comme les enfants parlent dans la nuit : le visage enfoui contre toi, les yeux fermés, sentant ta proximité, ta protection, ta présence :

Rainer.

22:44 22/08/2017 | Lien permanent | Tags : luv, lis tes ratures |  Facebook

13
jui

SMDOP #5 - Festival des Salopes Pirates (Metz) - Love was in the air...

DSC08626.JPGDSC08627.JPGDSC08628.JPGDSC08629.JPGDSC08630.JPGDSC08631.JPGDSC08632.JPGDSC08634.JPGDSC08635.JPGDSC08636.JPGDSC08637.JPG(extraits du mur d'or)

Slow Motion with a Disposable Organic Poetess est une installation jouant sur un intime artificiel et présentiel alliant un corps donnant espace et temps lent et donnant et engageant et intim(id)ant et décontenançant et dansant à un corps inconnu mis à nu (symboliquement) prêt qui entre et qui sort de l'espace fabriqué hors de l'espace temps du dehors comme il.elle veut, peut. Alors, on danse, on s'enlace, on cherche le micro mouvement, le sol, le ciel, le souvenir, la chanson ringarde, le déclic du râteau ancien, du baiser qui aurait dû avoir lieu, de celui qui a finalement eu lieu, de l'adolescence, de l'espace érotique qui ne dit pas son nom, de l'indice de la pression artérielle, de la gêne aussi, du corps sans caresse qui dit oui ou non, et de l'intention d'être avec, par et pour à ce moment précis, précieux.

Merci à NB pour le soutien à distance, à NM pour la mise en plages, à Snoeg, Violaine et le collectif du festival des Salopes Pirates (Metz Reprezent) et à Cynthia pour la zone franche à l'entrée de la cahute et à Théa et le SP pour la construction de la petite maison dans la prairie sous le pont au bord de la Moselle, entre lierres et liseron et ronces et amour... et à Richard Cocciante et à Nirvana, come as you are, all ways.

08:40 13/07/2017 Publié dans Amour, Loisirs, Musique | Lien permanent | Tags : agendada, luv |  Facebook

12
mai

Souffle 3.2 - Lecture performée hier soir au PianoFabriek dans le cadre du FiEstival #10 (Maelström)

Le texte "SOUFFLE" était une réponse à l'invitation de la revue PAPIER MACHINE.
Le texte "souffle" a été joué en corps-images avec Nicolas Marchant (qui a travaillé les photos aussi) et mise en page par Paul Marique pour la revue.
textes,agendada,lis tes ratures,luvLe texte "SOUFFLE", je l'aime bien. Je le joue à taux variable.
Il a été écrit pour être déconstruit, réhabilité à toutes les sauces, pour être lu par des gens et/ou par moi selon les états atmosphériques.
Le texte "souffle" prend les teintes de mes humeurs, il s'adresse à la vie que j'ai, il est donc oscillatoire, fluctuant, con et sublime (pour moi), radical ou commun. Souvent, en train de le lire, je pense à ce que j'ai voulu écrire originellement, d'autres fois, j'y trouve des nouvelles correspondances. 

Hier soir, au PianoFabriek, il a été lu-vécu-déclamé en hommage à toute forme de lien mortifère en amour, en sexualité, en lien. La toxicité de la non-réponse, de l'invisible trame que certains jouent pour écraser, vriller, anéantir le désir. Je n'y ai finalement pas mis de prénom ou nom dans mon corps, "ça" a tourné comme ça. Et comme c'était en public et que je me sentais à l'aise, j'y ai ajouté une chute, une finalité pour rire-pleurer-clôturer. 

(merci à Tom Nisse pour l'invitation - merci aux autres poètes (j'étais la seule gonzesse) et musiciens: Omar Youssef Souleimane, Antoine Boute, Tom Nisse, Fabrice Caravaca, Mathieu Gratedoux, Charles Dreyfus, Christophe Manon...)

Ce texte "SOUFFLE" n'est que ce texte réécrit pour hier, dans lequel j'ai glissé in situ des boutades, des borborygmes, des regards, des emphases, des adresses à des corps du public et des coupures pour être totalement là.

La version la plus loyale (mais pas fidèle) à hier:

"

Halète halète toi halète moi une partie de mon corps se détache prends ton temps aspire moi mais ne suis pas maison de paille loup où te crois tu ton haleine de tapir mort ne suffit pas à déporter mes organes en moi t'sais en moi chacune dent chacune mords mors fort t’sais tu cherches aux abois aux aguets dès l’orée t’sais pas comme ça qu'tu vas pénétrer mon corps pas frêle pas brêle ne suis pas petite cochonne t’sais amour suis gourgandine et glorieuse t’sais j’suis plutôt amoncellement de sillons sensoriels t’sais tu as beau être beau t’as beau ouvrir grand ta bouche imiter l’appel de la forêt houuuuuuuuuuuu tes miroirs de l’arme plantés dans ma saphène droite t’sais ma conscience est tendue vers les libertés désolée j’annihile toute géométrie d’écueil t’sais je suis pas un algorithme de l’échec t’sais ah mais ok ok un matin un matin seulement un matin cher loup mon lapin un seul matin ah oui ok un matin tu m’as surprise baudruche boursouflée les ovaires en nénuphars le cartilage autophage en mode tribulations en mode élucubrations d’un mental débordead de type coincé dans un corpus subdivisé mais t’sais t’inquiète pas loup loup si tu y es tu n’y es en fait pas t’sais t’inquiète c’était juste une mise au point (c) Jackie Quartz juste une équation purement éphémère une inadéquation même t’sais un truc on ne peut plus caduque t’sais parce qu’après t'sais dès le maquillage synthétique repouponnant repoumonant dès une cautérisation brute mais spirituelle c’était bye bye la sensation d’érosion bye bye la prise d’otage de la tête et après je suis partie dans la ville dans la vie haleter haleter haleter t’sais haleter à donf' garder la pression vers le haut t’sais retenir le cortex dans une confortable assise j’suis restée en marche le corps en marche t’sais le corps debout nuit debout et matin debout t'sais pour traverser les rues t’sais j’suis bien née t’sais je suis née des pieds à la tête je connais bien mes extrémités t’sais je connais bien le progrès de la marche t’sais et les logiques de survie en milieu hostile t’sais un matin tu me jettes un matin je cherche le fond du ciel mais t’sais après ben après je te pends au pieu t’sais et t’as du mal à remonter monter toujours t’sais tu penses qu’à ériger tes racines qu’à danser ta croissance végétale loup ton Priape généreux de tensions le petit oiseau veut sortir t’sais allez écoute chou tu t’prends pour un clocher d’église pénétrant dieu tu crois que tes bras en croix entuberont des vierges t’sais ta verge dans l’eau bénite ça reste un bois flotté bois bandé de la mer du Nord t'sais tu cherches l’émancipation via la trique et le podium t’sais moi je reste couchée sur l’horizon et les terres confortables j'me fais à l’idée du oui t’sais j’ai déjà vacillé t’sais j’ai beau être vaste la mort n’aura plus rien à aplatir t’sais j’ai déjà eu les nuques tordues dans les terriers j’ai déjà nagé même dans la boue dans l’argile dans les marnes et puis encore matin venant battu c’est le vertical qui l’emporte la gravité ascensionnelle t’sais je suis comme les gens des gens qui marchent certains golems de faïence certains loups à tête de caniches ou à caractère d'épagneuls t’sais ou des gens qui volent sans lever le pied vers le haut les gens ça monte ça descend ça jacasse de ventre à gorge moi aussi je suis les gens je marche à côté d'eux mais je voudrais qu'on fasse autre chose je voudrais qu'on glisse qu'on coule moi je coule souvent pleurs sueurs pisse cyprine prolactine glaire cervical toi tu coules pas assez allez fuis pffffuit vas-y fuis un coup que ça s’échoue autour de nous de toi moi nous ils elles eux on qu’il ne reste que nous toi moi en bas en pleines fuites d’eaux allez t’sais histoire que ça baigne dans le soi que ça suinte que ça exsude que ça s’épanche dégorge ta matière première éjacule tes fondations salvatrices vrille ton expansion sans contours sans arête ni angle ni orifice coule corps loup caniche épagneul donne du plat à ton ego allez t’sais ça sera que d’la coulée d’la lave serre dents fesses mords chavire et lâche conflue pleut pisse dans toute ma gorge au bord de nos corps hop hop hop rien n’est dit qui vient du plus loin t'sais les gens se diront tiens ça monte chez eux mais ça coule aussi tiens c’est bizarre c’est étrange c’est SWAG c’est cool c’est curieux c’est con c’est désir les gens prendront tout au premier dégré mais nous on s'ra au dessus des bombances existentielles en pleines jubilations escaladantes on niera les déclins exsangues t'sais on va s’rejouer la généalogie de la cellule photosynthétique ah t’sais loup regarde un peu le paysage viens loin l’horizon a du bon c’est con un horizon ça se pose pas la question de l’existence ni envers ni endroit surtout pas droit ça continue nous on va plonger allez mets toi tout nu admets toute mon envie d’être là t’sais c’est dingue ce que je déborde d’Eros ma mère disait déjà de moi petite que je séduisais que je voulais vivre face aux gens que je cherchais le regard je sais pas où tu viens toi t’sais mais moi je sais d’où je vais absolument t’sais si je te jure que t’auras beau me faire douter de ma place avec moi derrière moi y a ivresse colère recul gouffre extase avec moi y a de quoi faire et défaire en moi on est nombreux en termes d’armée de la vie viens t’sais loup chavirons je suis le portrait craché de personne ne m’en veux pas je suis pas le vide le trouble t’sais non pas du tout mes mots c'est du pur jus bio de terreau t’sais tire moi le corps étires nos intervalles tu verras je suis en jeux je dis je pars je quitte j’ai le vertige ça m’agace la mouche et la culotte mais c'est parce que ça fait dedans moi des flocons des grumeaux des geysers faut que la pâleur s’évacue dans les artères l'amour c’est une opération chirurgicale t'sais la naturel c’est des couilles la nature tout ça on s'en fout t'sais nous on va s'autodéterminer on est des esprits de lutte des forces coincées dans une arène ça s'ra pas simple mais ça s'ra humain c’est une démarche que d’exister en même temps qu’un autre surtout toi t’as tout pour toi mais t'as rien pour les autres alors t’sais laisse aller le sort de ma langue se faufiler dans ta salive ouvre ta bouche bien grand rond AAAA je vais venir tout pourrir dans ton royaume de la glotte t’sais le chaos c’est bon pour le karma (dédicace aux Saint-Gillois) et moi là je sens que si tu viens pas je vais avoir le sentiment qui se bouche je vais avoir la touffe qui s’effrite je vais avoir la dépouille conquérante t’sais loup c’est un calcul que d’avoir la vie comme chance tout ne sera pas comme avant alors là face à tes poils et ta queue je respire là je vomis ou avale couleuvres mais c'est pour sortir des caves t'sais l’air ambiant c’est le venin c’est l’amour viens loup t’sais je vais couler le cidre dans tes oreilles je vais mater le corps le cul la cicatrice que tu as et es bandons les arcs ciblons fatiguons nos foins nos fougères trompons nos enveloppes alourdies d’existence t’sais fuyons la pestilence de l’usure la déviance de l’habitude rien ne vaut la mort véritable nous obsessions je te souffle amour loup espèce de con redisposons nos organes tourne encore un peu dans mes colons oublie tes ailes archaïques dans mon foie déclame ta fragilité à l’embouchure de mon antre vire à l’absence escamote mon tremplin râle contre la boue collée à mes chaussures fais pas ton Icare imbécile j'ai sucé ton agneau j'ai ouvert mes cuisses vers le ciel nous sommes deux pendants d'une chair atroce vivace nous faisons ce que nous pouvons pour regarder au dessus des grilles dansons joute contre joute t'as réussi ton coup emportée la falaise sous tes ongles tu es debout t’sais cesse de me regarder avec tes yeux prêts à ronger ronge moi et tais toi tes yeux dans mon vivier joue pas l'apostolat de la disparition nous marchons nous courons vers le souvenir de toi et moi je suis euphorique de ne pas savoir qui tu es t’sais retire ton emballage enfile l’émanation sans aval sans aviron allons plutôt bien je te hurle je te jette par-dessus agrafe tes cheveux au pilon la balance des blancs est correcte t'inquiète les orgues jouent du vieux tu gigotes comme un cœur tout juste greffé t’sais j'expectore je remords phase zéro alpha je retrouve ta main sur ma bite tout joue retire le cadenas je vise l'écharde t’sais blasphème juste expier/expulser d'un coup de rein oublier ensuite le sperme qui sèche je respire ton aisselle je gratte je cherche je trouve  t’sais

T'SAIS 

 

 

....

finalement je ne fais pas ce geste pas en fait pas pas cet élan pas le besoin en fait pas l'envie mon sexe fermé t'sais toujours la même chose non en fait c'est écoutilles bouchées l'union fait l'effort mais j'ai pas envie en fait résine solstice musée cérémonie rétention évitement silence lâcher de lest tentative sève souche fissure trêve déchéance inaccessibilité reptation échange anniversaire gâchis vision entreprise deuil vacuité injure compensation détresse velléité doppelgänger âme soeur ta mère virulence rage incompatibilité libation masochisme retrait silence encore potentiel dépression lutte bof entrailles point final ou d'interrogation souffles.

Non, écoute, finalement, je me casse.

© Milady Renoir – souffle revisité le 10 mai 2016

 

09:43 12/05/2016 | Lien permanent | Tags : textes, agendada, lis tes ratures, luv |  Facebook

18
avr

atta me

touch me, touch me, I wanna feel your body...

DSC02922.JPG

23:53 18/04/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs |  Facebook

11
avr

va et vient et va t'en et reviens et va et deviens.

Marion Fayolle coquins-train.jpg

(.)

 

23:10 11/04/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, luv |  Facebook

Tea for Two and Three for too.

d'Allen à Pete

"20 janvier 1958

Cher Pete,

Ô mon Cœur, Ô mon Amour, tout se change soudain en or ! N’aie pas peur, ne t’inquiète pas, la plus étonnante et la plus belle des choses vient de se produire ici ! Je ne sais pas par où commencer, mais le plus important d’abord : quand Bill [nb. William Burroughs] est arrivé, j’ai pensé, nous avons tous pensé, qu’il était le même vieux fou de Bill, mais quelque chose est arrivé à Bill depuis qu’on l’a vu pour la dernière fois. Je ne l’ai pas réalisé le premier jour, ni le jour d’après que tu sois parti, mais la nuit dernière nous sommes restés debout jusqu’à 3h du matin à parler, comme toi et moi nous parlons, pour tout mettre au clair. Nous avons commencé par nous disputer en ne nous comprenant pas, comme d’habitude, j’avais peur qu’il vienne réclamer mon attention maintenant que tu étais parti, il avait toujours cette figure impassible comme Sherlock Holmes, je me disais qu’il torturait encore des chats, qu’il était inquiet, dépressif. Je me suis assis sur le lit et j’ai pleuré en réalisant que tu étais parti et que j’étais seul dans cette situation misérable, je me suis même défoncé au T ce qui a empiré les choses. Francine est venue lorgner sur moi et elle a essayé de me grimper dessus, j’étais au bout du rouleau et je suis tombé sur le lit dans un silence terrifiant. Puis on a frappé à la porte (ça s’est passé il y a deux nuits, samedi soir), et Gregory est entré avec de super journaux allemands (j’y reviendrai). J’étais tellement content de le voir, il m’était si familier et rassurant — le seul qui restait du moment où on était ensemble ici, quand tu étais encore là. Je pensais qu’il me sauverait des chagrins sordides causés par le Satanique Bill. Mais la nuit dernière, Bill et moi nous sommes enfin assis face à face autour de la table de la cuisine, nous nous sommes regardés dans les yeux et nous avons parlé. Je lui ai confié mes doutes et mes misères, et il s’est transformé en Ange sous mes yeux !

Que s’est-il passé pour lui pendant ces derniers mois à Tanger ? On dirait qu’il a arrêté d’écrire et qu’il s’est assis sur son lit tous les après-midi pour penser et méditer seul, en arrêtant de boire, et qu’il a enfin fait le point sur sa conscience, doucement et de façon répétitive, pendant plusieurs mois — conscience d’un « sentiment bienveillant au centre de la grande Création ». Il semblait avoir eu, à sa manière, cette chose qui m’obsède tellement chez toi et moi, cette vision d’une tête paisible, emplie d’amour. Puis doucement, comme une révélation, il m’a dit que ça lui donnait le courage de regarder toute sa vie, moi, lui, de manière plus impartiale — il avait fait une grande introspection. Il m’a dit que son voyage à Paris, ce n’était pas pour réclamer mon attention mais juste pour me rendre visite et pour voir un psychanalyste pour débloquer ce qui restait coincé, etc. Nous avons parlé longtemps, établi un échange formidable, très délicat, j’en tremblais presque, un échange qui ressemblait à ceux que nous avons, mais pas sexuel. Il a même commencé à creusé dans mes sentiments à ce sujet, à voir si j’en avais envie, mais comme je ne voulais pas, il a complètement arrêté de me mettre la pression pour coucher. Tout le cauchemar s’est dissipé dans la nuit, je me suis réveillé ce matin avec dans mon cœur un bonheur suprême, libre et heureux : Bill est sauvé, je suis sauvé, tu es sauvé, nous sommes tous sauvés. Tout n’a été que ravissement depuis ; ma seule tristesse est que tu sois parti inquiet quand nous nous disions au revoir, et que nous nous sommes embrassés de façon aussi maladroite. J’aurais aimé te dire un au revoir plus heureux, sans les inquiétudes et les doutes que j’avais dans ce crépuscule poussiéreux quand tu es parti, j’aurais aimé que tu puisses entendre la conversation, y prendre part. Je suis sûr qu’à l’avenir quand tu reviendras, il n’y aura plus d’anxiété entre toi et Bill, avec toutes ces choses dont il s’est débarrassé. Le premier jour ici, entre nous, quand nous étions tous les trois, Bill était très hésitant et pas sûr de lui, il n’avait encore rien avoué, il doutait peut-être encore mais il savait au fond de lui, alors que nous l’ignorions toujours, que tout irait bien. Mais il était encore trop renfermé pour savoir comment clarifier la situation, et je sais bien que maintenant il va bien, et par conséquent je me sens comme un million de colombes. Le comportement de Bill a changé mais c’est moi qui me sens le plus changé, de gros nuages se sont dissipés, comme quand toi et moi nous échangeons, et bien notre échange est resté en moi, avec moi, et plutôt que de le perdre, je ressens quelque chose du même ordre que ce qu’il y a entre nous avec tout le monde. Et toi ? Qu’est-ce qui se passe au fond de ce cher Pete ? J’ai lu tes poèmes à Bill, je les écrirai et te les enverrai bientôt, tout va tellement vite. J’ai l’impression que je n’arrive pas à écrire droit.

Tu vas bien ? Écris-moi des lettres joyeuses, ne sois pas triste, je t’aime, rien ne peut changer l’amour, le bel amour, une fois qu’on le possède. J’ai pleuré l’autre nuit en réalisant que tu étais parti, pensant que l’amour partirait avec toi et que je serais seul, sans connexion, mais désormais je vois que Bill est vraiment sur la même longueur d’onde que nous, et je commence à me sentir connecté à tout et à tout le monde, l’univers semble tellement heureux. J’ai couché avec lui l’autre soir, pour être gentil, sur de la camelote, avant que lui et moi ne parlions. Je l’ai pris avec douceur, comme toi avec moi l’autre fois, mais après notre discussion et notre nouvelle entente, il n’est plus besoin de ça, on s’entend sur un plan non-sexuel. Peut-être plus tard, si on déborde on le refera, mais il n’a plus besoin de moi comme avant, il ne pense plus à moi en tant qu’amant intime futur et partenaire sexuel permanent. Peut-être même qu’après les difficultés, il reviendra aux femmes. Nous avons dormi dans des chambres séparées hier soir, tous les deux heureux, et pour la première fois j’étais seul dans mon lit. J’étais heureux, tu me manquais (je me suis même branlé). Bill m’a réveillé ce matin, nous avons pris un petit-déjeuner joyeux, on a parlé de nouveau. Notre échange est réel, le changement de Bill est réel, et moi aussi j’ai changé, je ne suis plus suspicieux et inquiet pour lui, il ne touche même plus au chat.

Je continue de garder ton calendrier. Bill t’acceptera, n’aie plus peur. Souviens-toi que la Nature est vraiment bonne, qu’elle t’aime. Il commence à devenir aussi bon que toi et moi quand nous sommes au meilleur de nous-mêmes et que nous ne sommes pas inquiets. Il m’a dit qu’il sombrait et qu’il était irritable quand nous étions tous ensemble à Tanger — le doute et le manque de communication que ton départ avait créés planaient peut-être encore sur nous, mais c’est tout à fait résolu maintenant, tu peux dormir d’un sommeil paisible et plein de rêves. La vie est si belle, et le mieux dans tout ça c’est que Bill en est parfaitement conscient. […]

On a eu une grande discussion avec Bill sur les moyens qu’on pourrait mettre en œuvre pour étendre la félicité de l’amour aux autres et propager la connexion qu’il y a entre nous (je lui ai dit qu’on avait essayé de le faire avec lui à Tangier, même si ça n’avait pas marché), sans sacrifier notre intimité. Nous règlerons aussi ce problème avant qu’on en ait fini. Je me sens tellement bien aujourd’hui que ça ne semble pas difficile. C’est juste qu’il n’existe pas beaucoup de gens qui ont expérimenté la liberté que nous connaissons. La lettre de Jack d’aujourd’hui était sympa, et plus amicale, même si je pense qu’il est encore empli de doutes et de secrets, ou qu’il ne connait pas ce que nous connaissons, ou je ne sais quoi. Mais tout se changera en or plus tard et nous lui dirons les choses clairement à lui aussi, la prochaine fois qu’on le verra.

[…] Comme je te l’ai dit, on se voit dans 6 mois. Tu vas bien ? Écris-moi aussi vite que tu peux. J’ai peur que tu sois malheureux et qu’il y ait trop de problèmes qui t’attendent à NY. Ça va être difficile d’aider Julius. On verra ce qu’on peut faire. Mais ne laisse pas ton tendre et doux Pete être rongé par l’inquiétude. Je serai toujours avec toi, et il en sera de même des arbres, et de tous les arcs-en-ciel et des anges au Paradis qui chantent les dernières chansons de cow-boys enjouées en nous regardant de leurs yeux brillants.

Dis à Lafcadio d’arrêter de se prendre pour le Christ de Mars et j’arrêterai de me prendre pour le Christ malheureux de la poésie. Plus de crucifixions ! Pensées à ta maman et à Marie.

XXXXXXX. Comment se porte le navire ? Ne monte pas trop à cheval. J’ai arrêté le T pour de bon ; c’est une déception, je ne veux plus avoir de mauvais trips. Bill fume moins aussi. Mais ça dépend des gens avec qui il est. Black Mountain Review est sorti, Creeley l’a édité — tu peux te le procurer à la librairie de la 8ème rue, et éventuellement m’en envoyer un exemplaire.

Avec amour,

Allen (avec ton stylo vert)"

ou

d'Edith à Marcel

"Vendredi 3 juin 1949

Toi, mon chéri !

Quelle belle lettre j’ai reçue ce matin ! Jamais tu n’en as écrit une aussi touchante. Tu sais si tu es heureux d’être aimé de moi, crois que moi, je suis fière de l’être de toi. Tu es si merveilleux, tu as le génie d’un boxeur mais tu n’en as pas la mentalité. Tu es si beau dans ton âme. Oh chéri, tu ne peux savoir depuis que je te connais, combien j’ai changé ! Si j’avais encore quelques mesquineries au fond de mes pensées, tu les as tuées. Je ne pourrai plus être moche. J’admire tellement l’homme que tu es, mon chéri. Tu ne peux savoir tout ce qui se passe en moi depuis que j’ai ce grand bonheur d’être aimée de toi. Tu m’as rapprochée de Dieu et je n’ai qu’une envie, c’est de te ressembler, avoir ta simplicité et ta grandeur morale. Voilà ce que je souhaite avoir pour être entièrement digne de ton amour. Mon aimé, si tu savais, oh oui, si tu savais comme je t’aime. Je ne trouve jamais rien d’assez beau pour toi. Tous ceux qui te dont du mal, je les hais, « moi qui n’ai jamais haï personne ». Je te veux riche et heureux. Pour le bonheur, fais-moi confiance, je ferais n’importe quoi pour toi. Je t’aimerais n’importe comment, même assassin. Oh oui, je suis capable, si un jour tu avais des ennuis, de les partager en entier avec toi. Je quitterais tout pour toi, je renierais tout pour toi, je ferais n’importe quoi d’impossible, en un mot je ferais tout, absolument tout pour toi ! Comment es-tu physiquement ? Et moralement ? Je t’attends mon amour, reviens-moi vite que je te chérisse comme j’en ai envie. Je suis tout ce que tu as envie que je sois. Je t’aime, je t’appartiens à toi pour toujours si tu le veux. Amitiés à Jo et à ton frère. Momone t’embrasse et moi, mon amour, je fais exactement ce que tu as envie que je fasse. Tu es ma vie, mon souffle, tu es tout, tout. Je t’aime. Moi.

Édith Piaf"

 

?

23:06 11/04/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, luv |  Facebook

23
mar

les micro réparations, la vie dans les interstices...

aller au café l'Espérance et ignorer des journalistes qui cherchent la petite bête le p'tit scoop la parole sensationnelle qui sait? saluer les voisins avec qui on échange deux mots en français turc arabe roumain bulgare albanais truc maroxellois polonais flamand bobo pauvre machin européen oriental perse bidule hein? remercier pour les bonbons et les 5 euros filés à Cassius (sous angine) avec un "bonne chance" du monsieur à la chapka et au complet veste qui boit son café chaque jour là et qui a les yeux tout tristes ce matin tristes hein? et croiser les dames de la Maison des Femmes et évoquer les droits les femmes les choses de la vie les prises de conscience près du restaurant social Sésame qui est blindé de gens à côté du parc rasquinet avec le mâchicoulis hein? tenter de retrouver une forme de langue intérieure avec un psychisme atténué avec colère doute survie et recherche de sens tout ça emballé dans un sac poubelle qui traîne dans Bruxelles toujours belle? rentrer à la maison ouvrir des mails saisir les choses évidentes et tenter de faire ce pour quoi on est payé penser aux ados et aux adultes et aux enfants mélangés dans la mouise du monde entre frontières crues et états-nations trop cuits et sentir l'émergence des suffisances et des indifférences chercher le réveil pour décaler l'endormissement écrire un statut facebook comme athanor réceptacle vide grenier crachoir à balais gueuloir écho vide néant à écran plat et puis divulguer ses états émotions intestins égoïstement viscéralement à brûle gorge et étau tête vagabonder entre SMS paroles (oui papa tout va bien) et fils qui voudrait que Batman règle tout ça marathon des suites et fins et visages des gens morts dans chaque chewing gum sur trottoir empathie radicale envers les mères les pères les frères les soeurs de ces garçons foutus de ces ceintures noires ? sentir le rétrécissement des diaphragmes et des cornées et des libertés (y en avait?) visiter la frise des attentats d'Egypte au Mali de Côte d'Ivoire à Madrid ah oui "j'avais oublié Madrid" de Turquie et là on dit attentat alors qu'en Syrie en Afghanistan et d'autres mille pays on dira guerres attaques ciblées avec des mots des colonies de suprématies de "bons" droits et bonnes lois messieurs-dames couper la télé réalité et chercher la fiction dans une BD de Joann Sfar dans un folio de Lucien Suel trouvé dans une donnerie embrasser un grand garçon même s'il est trop compliqué faire des crêpes crasse avec du chocolat avec ou sans huile de palme et ouvrir la bouche pour (...)*
 
(à vous de remplir non pas la bouche mais l'interstice-gouffre).
 
 

La_grotte_ermite_étude 5 - Fabienne Verdier.png

Art by Fabienne Verdier - Étude n° 5 pour La Grotte de l’ermite, 2011

14:04 23/03/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, act-u, luv |  Facebook

23
fév

de Martin à Hannah

Capture d’écran 2016-02-11 à 3.16.14 PM

“Que chacun de nous demeure à la hauteur de l’existence de l’autre."

C’est en 1924 que Martin Heidegger (1889-1976) croise le chemin de cette « jeune fille toujours en robe verte qu’on ne pouvait pas manquer de remarquer » : Hannah Arendt. L’étudiante n’a alors que 18 ans et elle assiste, fascinée, aux cours d’Heidegger sur Platon. Entre eux commence alors une liaison turbulente où se mêleront amour et philosophie, et qui aura pour théâtre un moment critique de l’histoire. Ils vivent une réelle passion jusqu’à ce qu’Heidegger rompe avec elle en 1928, mais continueront de s’écrire jusqu’au crépuscule de leurs vies…

 

10 janvier 1926

Ma chère Hannah,

La soirée dont je m’étais d’avance tant réjoui des semaines durant, et tes lettres pour couronner le tout ! Je peux comprendre, mais le fardeau n’en sera pas moins lourd à porter pour autant. D’autant moins que je suis bien placé pour savoir ce que mon amour exige de toi. Que tu aies été portée à une extrémité telle que tu as failli perdre foi en nous, cela ne s’écarte pas tant de la plus vive loyauté que veut bien le croire l’idéalisation romantique.

Je ne t’ai pas oubliée par indifférence, ni non plus parce que nombre de circonstances extérieures se sont interposées, mais parce qu’il me fallait t’oublier et que je t’oublierai aussi souvent que mon travail atteindra sa phase d’ultime concentration. Ce n’est pas là une question de jours ni d’heures, mais un processus dont la préparation peut durer des semaines, voire des mois entiers, pour ensuite s’évanouir.

Prendre un tel recul face à tout ce qui est humain, prendre ainsi congé de tous les rapports qui ont pu se nouer, c’est là ce que je connais de plus grandiose, en matière d’expériences humaines, pour ce qui est de la création, et c’est là, eu égard aux situations concrètes, la plus grande malédiction qui vous puisse atteindre. C’est là un arrache-cœur, et il arrive que l’on s’opère vivant.

Le plus difficile, c’est que cet isolement ne peut se chercher d’excuses en invoquant par exemple le labeur fourni, parce qu’il n’y a pas pour cela de critères, et parce qu’on ne peut lui trouver de commune mesure en s’en remettant au règne des affaires humaines. Tout cela, c’est un poids à porter, et encore de manière telle qu’on ne doit guère se confier, même aux proches.

Ployant sous le fardeau de ce nécessaire isolement, je forme chaque fois le vœu d’un complet isolement extérieur, en quelque sorte de ne retourner que pour la galerie parmi les hommes, et d’avoir la force de m’en éloigner une fois pour toutes. Car c’est seulement ainsi qu’ils pourraient demeurer préservés de tous les sacrifices auxquels il leur faut consentir, et ne pas devoir se voir repoussés. Mais ce vœu torturant n’est pas seulement irréalisable, il est oublié sitôt que les rapports humains vous ressourcent, et vous donnent le ressort nécessaire pour vous plonger à nouveau dans l’isolement. Ce qui vous tient le plus à cœur se trouve alors exposé à l’indélicatesse comme aux coups de force, et une telle vie ne cesse de faire valoir des exigences, sans jamais pouvoir en établir la légitimité. S’acquitter positivement d’une telle situation, sans fuir l’un de ses deux versants au profit de l’autre, c’est cela exister comme philosophe.

Ce que je te dis là ne peut et ne doit constituer en rien une excuse ; mais je sais qu’en parlant ainsi je vais du même coup te regagner encore plus fortement, parce que tu es en mesure d’entendre ce qu’implique de renforcer notre amitié en la poussant à ses ultimes limites – ne serait-ce que pour rendre plus insistante sa signification et sa nécessité. Parler du « tragique » inhérent à de telles situations, c’est se gargariser de mots ; cela n’a plus le moindre sens eu égard à la conscience positive que nous avons de notre existence, où la rupture est comprise et assumée comme ce qui lui donne en fin de compte sa force.

Passer tout cela sous silence, et t’assurer que tu t’étais simplement méprise, c’eût été nous masquer la situation.

Et si je te disais qu’actuellement toute activité extérieure me fait horreur, ce serait là exprimer ma requête d’un « congé » qu’aucun ministère n’est en mesure d’accorder, mais qu’on ne peut s’arracher à soi-même que comme un butin. Tout semblait baigner hier dans une symbolique presque inquiétante, lorsque tu m’as qualifié de « pirate » ; j’ai acquiescé en souriant – mais en réalité j’ai senti passer, avec « crainte et tremblement », le froid et la tempête auxquels sont exposés ceux qui écument les mers.

Lorsque tu me racontes vos plaisanteries, anecdotes et railleries diverses sur les « philosophes », je trouve cela tout à fait plaisant, et il serait bien sot d’en prendre ombrage, de condamner ce genre de choses, ou même de vouloir les bannir. Mais si d’aventure c’était là la principale attraction pour de jeunes esprits, à côté de l’aspiration à poursuivre et à terminer ses études, eh bien, une telle perspective ne serait guère réjouissante pour les jeunes générations.

Quant à ta résolution, j’y dis « non » si c’est à moi que j’ai cure, et j’y dis « oui » en songeant à moi-même dans l’isolement du travail. Mais seule une décision concrète peut ressortir comme quelque chose de positif, et ce ne sont pas de belles paroles, de cours ou de séminaire. Tout à fait indépendamment de toi et de moi, il est clair, à cet égard, que tu ne vas pas t’établir ici en tes jeunes années, ni végéter au gré des semestres et des cours auxquels il reste possible de s’inscrire. C’est toujours un signe de mauvais augure, chez les jeunes gens, lorsqu’ils n’ont pas la force de larguer les amarres. C’est le signe de l’extinction de leur instinctive liberté, et, même s’ils s’accrochent, il n’y a plus pour eux de développement en vue, même en faisant abstraction du fait que des élèves de ce genre ont tôt fait de contaminer toutes les nouvelles recrues dès leur arrivée, sans que cela les gêne le moins du monde de venir picorer à mes cours. J’imagine sans peine ce que peut avoir de fort déplaisant l’espèce répertoriée comme « élèves de Heidegger ». Ce qui se répand, de manière inquiétante, c’est une manière tout à fait crispée de penser, de questionner et de disputer. Le milieu se montre en l’occurrence plus opiniâtre que l’individu sur lequel il a déteint, et l’on se mine à vouloir lutter contre cela.

Peut-être ta résolution aura-t-elle valeur d’exemple, et m’aidera-t-elle à assainir l’atmosphère. S’il y a du bon à en attendre, c’est à la mesure du sacrifice qu’elle exige de nous deux.

La soirée passée ensemble, tes lettres me renforcent dans la conviction que tout se maintient comme il faut, et va comme il faut. De même qu’il arrive à l’oubli de s’imposer à moi, à toi de te réjouir de la situation qui est la tienne, comme seul peut le faire un cœur juvénile, confiant en son attente, et ferme dans sa foi en un monde nouveau chargé de promesses, où il y aura à apprendre et à grandir par grand vent. Que chacun de nous demeure à la hauteur de l’existence de l’autre, ou en d’autres termes, de la liberté d’accorder foi et de l’intime nécessité d’une confiance imperturbable, c’est là que réside la confirmation de notre amour.

Ma vie suit son cours, sans que j’y sois pour rien, ni qu’aucun mérite m’en revienne, avec une sûreté si inquiétante que je veux croire nécessaire le vide que ne manquera pas de créer ton départ. L’isolement croissant, depuis des semaines, en vue de mon travail, le vœu exprimé par Husserl que nous puissions nous voir plus longuement, ta dernière résolution : autant d’instances, si diverses soient-elles, qui m’aplanissent les voies pour que je prenne mon élan vers des projets et des travaux inédits. Aussi seront-elles de retour, ces froides journées solitaires où votre être, en mal de ses problèmes, se voit poussé en avant par un enthousiasme tout aussi invincible que la nécessité qui s’impose. Et de temps à autre trouveront un écho en ton cœur, si tu gardes sauve ta foi, le salut et la requête de la solitude, pour que tu t’en réjouisses et sois fidèle.

Ton Martin.

14:14 23/02/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs |  Facebook

30
jan

interstice

dans chaque brèche, une diastole.DSC08991.JPG

 

11:24 30/01/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs |  Facebook

4
jan

de F à D

Sans titre

La béance de tes aisselles est mon refuge.

De Frida à Diego Rivera.
 
 

Diego,

Rien ne ressemble à tes mains,  rien ne ressemble non plus à l’or vert de tes yeux. Tu remplis mon corps, jour après jour. Tu es le miroir de la nuit. La lumière violette de l’éclair. L’humidité de la Terre.  La béance de tes aisselles est mon refuge. Ma joie entière est de sentir la vie jaillir de ta source-fleur que la mienne garde pour remplir tous les chemins de mes nerfs qui t’appartiennent, tes yeux, épées vertes dans ma chair, onde entre nos mains. Toi seul dans l’espace empli de sons. Dans la lumière et dans l’ombre, t’appellera auxochrome, celui qui capte la couleur. Moi, chromophore, celle qui donne la couleur. Tu es toute la combinaison de ces chiffres. La vie. Mon désir : en comprendre la ligne, la forme, le mouvement. Tu remplis et je reçois. Ta parole occupe tout l’espace et atteint mes cellules, qui sont mes astres et retourne aux tiennes qui sont ma lumière.

Frida.

20:00 04/01/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs, lis tes ratures |  Facebook