13
avr

la véritable histoire de Maggie The Cat

J'habitais un squat avec 4 cuistots napolitains dans d'anciens bureaux au dessus de la station de métro Stockwell. Je bossais de nuit dans un resto-bar homo de Soho. J'y étais cheffe de rang et assistante sociale bénévole pour abonnés des fins de soirées déplumées. Des clients étaient Kate Moss, Carla Bruni (pré-chirurgie - pré-Sark(ap)ozy), l'égérie mec d'Hugo Boss (Werner Schreier), Etienne Daho, Patrick Juvet et sa maman (elle habitait South Kensington) et quelques autres personnalités "hype" des années 90. Un jour, le plafond du resto s'est effondré suite à une fuite d'eau tsunami des cuisines situées au premier étage. Des clients en descente d'XTC et autre substances (dont les Dandy Warhols cette nuit-là) continuaient à manger de la fusion food et des cocktails crétins en trouvant les trombes d'eau et les pals décalés des ventilateurs en train de vaciller hyper cool. Après l'évacuation et la fermeture par les deux patrons défoncés à la coke, trouvant les firemen so sexy so kinky, je suis rentrée chez moi à l'aube. Chômage technique et gueule de louve. Créatures nyctalopes, rues enflées, jambes et âme lourdes. Je marche de Soho vers le sud. Quand j'arrive devant chez "moi", une vieille voisine vivant entre rue et council flat (HLM) me donne une boîte à chaussures dont des pattes rousses débordent de chaque côté. Dedans, Tiger, mon jeune chat fou et drôle, froid comme un gant sur le bord du lavabo, raide comme un Y. Elle n'a pas trouvé de carton assez grand. Sa gueule écrasée-aplatie mesure le choc. Un camion l'aurait buté la veille, Georgia a vu la scène, a même entendu le crac mais elle n'avait pas les bonnes lunettes et n'a pas pu noter la plaque. Elle avait mis Tiger dans son frigo en m'attendant, pour pas qu'il sente la mort. Belle attention. Aube orange. Poils roux. Rire jaune.
Je prends la boîte à chaussures Marks & Spencer, le petit ruban que Georgia a passé autour de la boîte se défile sans cesse. Je vais l'enterrer à Holland Park, mon repaire sérénité où le garçon doux et coursier fou que j'avais tant aimé donnait des cours de tennis à de vieilles bourgeoises iraniennes imbibées d'ennui, d'or full carats et de Guerlain. 
In the underground, les gens entre City et shopping déjà s'embarrassent peu de mon allure post-apocalyptique, de mon chagrin et de mon chat-roux que l'odeur de mort a fini par engloutir. Il a plu, heureusement, l'humus est plus simple à creuser. J'ai pas de pelle. Je refourgue le bon compagnon à la terre, fabrique un petit fétiche natures & découvertes fait avec des machins trouvés dans le parc. Je dégage la boîte et le ruban dans une poubelle. Lapins, renards, écureuils gris, joggers, gamins en uniformes, vieux classieux. Clichés réparateurs.

Métro dans l'autre sens. Bondé. Je sens le chat roux et sa mort et la nuit vieillie et le besoin de lit. Une envie de lait frais, entier, cueilli du matin. Je passe par le newsagent pour choper une petite brick courte sur pattes, de celle qu'on engorge en deux trouées. Un peu de pain de mie pour tremper l'estomac noué. Breakfast pas at Tiffany's.

Je ne peux pas entrer, une femme colle une affichette sur la porte vitrée remplie de small ads du quartier, de babysitting à ménage, de bricolage à petites ventes pour finir les fins de mois. Les crack men du quartier tiennent déjà le mur. Sourires de manques, yeux blancs, mains sèches (la vaseline sert aux shoots pas aux phalanges craquelées). J'attends.
Sur l'affichette, une photo de chatons, 4 ou 5. Une chatte parturiente sous un flash de photo dans une boîte-lit- couche-coussin d'allaitement. "Kittens to give away. Half mainecoon half tortoiseshell angora for the mother. Unknown dad. Available now." La femme me laisse passer. Je demande si je peux venir chercher un des petits. On y va. En 9 minutes, j'ai un nouveau chat. Calfeutrée entre mes mains. Elle sent le lapin. Enfin, il sent le lapin. La femme m'a donné un mâle. Les femelles étaient réservées. Je le nomme Mowgli. 

Je rentre. Nous rentrons. Les cuistos encore au lit. Restes de Fiesta n' Coke dans le salon. Trous de boulettes dans la moquette. Frigo vide. Rideaux troués. Sauce tomate de la pasta du sol au plafond, sans rire. Envie de tout récurer, ma vie comprise.

Je place Mowgli près de mon lit. Nous dormons de suite. Après quelques jours, la vétérinaire m'apprend que Mowgli est une femelle. Ok, Maggie The Cat alors. En hommage à Maggie Simpson ET Maggie Thatcher - si vous connaiss-i-ez Maggie The Cat, vous savez pourquoi.

Maggie a vécu partout avec moi, avec d'autres, d'un squat dans d'anciens logements des gardiens de prison dont le chef de squat auto-proclamé proprio (faux) surfait sur un 45T de heavy métal qui avait fait les hits en 88 avec son groupe Screamin' Jesus aux cellules minimalistes d'un hangar squatté sur le mont de Brixton habitées par des paumés cachés du genre une chinoise sans papier qui remuait des sacs en plastique toute la nuit et un fou de dieu jamaïcain qui se faisait des pâtes chinoises déshydratées spicy chicken en chantant OH LORD avec un lecteur de K7 autour du cou et un marocain sorti des geôles de Hassan II avec des couilles cuites, en passant par une maison habitée par un travesti aborigène qui venait de perdre sa mère et qui portait amoureusement ses blouses en lycra fleuri en se puffant de poudre blanche (cosmétique cette poudre là) dans sa barbe rugueuse et qui me glissait des fausses déclarations de police m'accusant de tous les torts pour m'éjecter (et me remplacer par mon mec de l'époque qu'il prenait pour un prince libanais).

Maggie les a tous vus, tous connus. Les garçons et les filles de ma vie, les cartons et les sacs de lieu en lieu jusqu'à sa (dernière) demeure, ici, à Bruxelles. 19 ans de baroudage et de petits échecs et de grands câlins. 
Maggie est née le 14 avril 1998. Et c'est pas fini.

Ce soir, elle a reçu son plat préféré et un câlin du président de son fan club, lequel hésite encore entre l'empailler (lui-même) ou l'enterrer dans notre jardin quand elle sera morte.
Finalement, on a décidé qu'après l'anniversaire de 19 ans, elle devenait immortelle.
Gloire à Maggie, prosternons-nous.

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22:10 13/04/2016 | Lien permanent | Tags : act-u, family tree |  Facebook

18
mar

Emile, ce Grand Père

enfant de campagnes, garçon sans école, marcheur sur les terres de mâche-fers de glaise et d'étangs, oeufs de grenouilles et lance-pierres, paysan sans terre dont la mère chante d'en haut du village jusqu'en bas et dont le père Aimé est l'taiseux aux yeux mouillés bleu ciel, culture d'une-beigne-ça-tue-personne, pas soldat mais pompier qui monte à Paris avec sa femme (mariée dans une grande ferme avec jeunes mariés volés dans la nuit pour noces et rires), allez, vous montez à Paris, 3 oranges et du brie chaque midi, elle enceinte accouchera d'une prémat' en carences, blindée de maladies qui sont encore là aujourd'hui, de conciergeries en petits Viniprix, des rires encore car toi, enfant de campagnes sans école, tu taquines, tu chipotes, tu aimes taper sur tes cuisses, tu es belle gueule, ton corps est robuste, tu aimes Lino V. et Jean G. et Fernandel et Bourvil, tu as un jour prétexté un incendie pour choper Joséphine Baker dans tes bras et la sortir en bikini bananes sur le boulevard, on dit aussi que tu as brisé le coeur d'une des Soeurs Etienne, en vogue, tu étais le pompier de service du Cirque Médrano. Ta femme (que tu regarderas pendant 53 ans et même que tu la remarieras après un vol de Concorde pour les noces d'or) et toi vous aimez les gens qui ont la classe (bourgeoise) d'au dessus de vous, ça vous attire et ça vous "monte", elle, orpheline de mère et fille de batelier-résistant, vous êtes aimés pour votre pugnacité, votre rigueur, vous bossez grave et on vous propose la gérance d'un grand café parisien, dans le 15ème, puis dans le 17ème, puis dans le 18ème, puis.. ça grandit, les clients vous disent un peu parents, dans vos lieux, les courses de caisses à savon, les batailles d'orange, les déguisements, les caissières et serveuses que vous aidez à sortir de la mouise, et vous aimez le Paris sauvés des nazis, la Mouffetard, vous logez derrière PolytechniK et vot' fille nommée comme une héroïne des misérables matera les jeunes cons expérimenter les corps par la fenêtre. Le jazz vous vous ne foutez, mais la musette et la java, ça vous va, vous dansez la valse à l'endroit ET à l'envers. Mille animaux sont compagnons, pigeons, lapins, tortues, mainates, perruches, même un caméléon crame un jour sur la cuisinière à bois (reste collé), des bergers allemands, des chats roublards, des Citroën (après Panhard et autres voitures gaullistes), et toi, tu décortiques tout, les postes de radio (comme ma chaîne hifi achetée avec mon premier salaire que je vais retrouver un jour TOUTE démontée car tu voulais voir comment c'était fait), tu tires les feux d'artifice des villes et villages qu'on connait, tu chasses, pêches, tu répares les armes, tu collectionnes les livres de guerre et les revues de nature et jardins, tu plantes des cosmos et des glaïeuls pour plaire à ta colonelle, nous, on élève deux chouettes hulottes avec de l'onglet de cheval quand j'ai 8 ans, j'amène un marcassin dans ma classe de CE2 et je le nomme Géo, y a ton cigarillo SENORITAS à ton bec tout le temps, y a les chiottes que tu occupes mille ans en faisant des mots fléchés de télé 7 jours, y a l'odeur de ta sueur dans tes cottes, et tes bretelles que je défais par jeu, y a le tuyau d'arrosage prêt à tirer ou le coq que tu tires jusqu'à ma chambre d'ado pour me réveiller de mon sommeil lourd d'ado, y tes poils drus et noirs sur ton nez, y a tes levers dans la nuit pour monter ton télescope et mater les étoiles, y a tes humeurs dégoutées de ta nature qui s'tue, s'tait, s'fait tuer, y a tes fatigues des gens, tes paroles ignorant les autres, peureuses d'un monde qui te crève, y a les arabes et les noirs que tu veux pas voir en couleurs (manque de pot, ils sont mes seuls potes), y a cette crainte que je sois pas comme ci et comme ça, y a toi et elle qui "m'élevez", qui comblez avec vos craintes, vos âges, les piliers de bar et les mégots du matin, et puis, y a tes regards perdus et tes phrases crues, y a les bons crus et les fusils que tu distribues sans ombrage, y a tes postes à soudure et tes scies et ton tracteur et ton motoculteur qui rouillent un peu même si tu serais capable de faire le grand écart sur le toit comme quand j'avais 8 ans, y a ton corps qui enfle, y a de l'eau et du sang qui vagabondent mal, y a tes veines qui s'altèrent, y a tes artères qu'ont plus d'veine, y a tes bras qui noircissent, y a tes poumons qui s'engorgent, y a ta gorge qui s'suffit plus. 50 ans de café, et 60 ans de bons vins mais surtout, y a la ville que tu veux plus et y a ton monde qui rétrécit... Y a tout ça que j'ai détesté et puis, là, le jour de ta naissance sans toi, 88 ans plus tard, y a ma gorge qui se serre, y a ta figure grand-paternelle qui m'embrasse et j'écris ça d'un café, qui sent pas le tabac et les caves, qui sent pas les moules-frites et le simili-cuir, y a pas de musette, y a pas le requiem de Fauré que j'ai laisser jouer à ta crémation, y a pas le son du feu de ta cheminée ou les pétards que tu me mettais trop près des fesses... y a juste une photo de toi dans mon porte-feuille, ton prénom comme second prénom mis sur la carte d'identité de mon fils et y a des montées de joie à l'idée que tu étais toi, Pépère.

 
 
 

11:53 18/03/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, family tree, textes |  Facebook

14
déc

Matin Chagrin

 
Octobre 06 066

 

Parti vers un hiver moins froid, le grand-père, qui m'a appris à reconnaître le charme du hêtre ou l'apion de la lucane ou le cèpe du bolet ou du tuyau d'arrosage de l'aspic ou le loir de la martre ou le rire taquin du regard vengeur, celui-là, est mort.

 

Tombé du lit, dans le pipi, tombé du lit pour toucher la terre.

 

Réparateur

de fusils qui tuent des lapins des matins,

de cannes à pêches pour gardons frétillants,

de scies à bois mort,

de motoculteurs à charrue vrillée,

de bols en chocolat chaud,

de journées grises en campagne,

d'orgues électroniques Bon tant pis,

de mini chaîne hifi d'adolescente fébrile,

d'accordéons de strass chromatiques...

 

Tombé du lit, dans l'oubli, tombé du lit pour retrouver les racines.

 

Ce grand-père reposera dans les cendres, lundi, 

nous déposerons les traces de ce patriarche paysan au coeur de son jardin entretenu jusqu'au bout, entre les fleurs (cosmos, gueule-de-loup, roses trémières, passiflores, nids de passereaux) pour ma grand mère et les radis, les fraises, les Reine Claude pour moi. Son terrain, dernier vestige d'un autre siècle.

 

Mon grand-père crapaud sauteur coq joueur est parti le premier, le meilleur, le plus droit. Le lapin de garenne n'attend pas la tortue.

 

Sur la tombe de ses parents, (mes arrière-grand-parents) jonchent des fleurs de marbre, des messages en plastique, des gravillons colorés.

Lui, il préférera brûler, couler dans la friche et le mâchefer, nourrir et rendre l'essence à Celle qui l'a créé. Lui, l'enfant du sol et du territoire, emporte avec lui le radeau de mon enfance.

 

De l'amour, (un amour de petite fille émerveillée, éloignée, préférée), je vais t'en balancer dans la tronche, mon grand-père, que tu sauras plus comment de dépétrer.

11:22 14/12/2006 Publié dans Général | Lien permanent | Tags : family tree |  Facebook