11
avr

va et vient et va t'en et reviens et va et deviens.

Marion Fayolle coquins-train.jpg

(.)

 

23:10 11/04/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, luv |  Facebook

Tea for Two and Three for too.

d'Allen à Pete

"20 janvier 1958

Cher Pete,

Ô mon Cœur, Ô mon Amour, tout se change soudain en or ! N’aie pas peur, ne t’inquiète pas, la plus étonnante et la plus belle des choses vient de se produire ici ! Je ne sais pas par où commencer, mais le plus important d’abord : quand Bill [nb. William Burroughs] est arrivé, j’ai pensé, nous avons tous pensé, qu’il était le même vieux fou de Bill, mais quelque chose est arrivé à Bill depuis qu’on l’a vu pour la dernière fois. Je ne l’ai pas réalisé le premier jour, ni le jour d’après que tu sois parti, mais la nuit dernière nous sommes restés debout jusqu’à 3h du matin à parler, comme toi et moi nous parlons, pour tout mettre au clair. Nous avons commencé par nous disputer en ne nous comprenant pas, comme d’habitude, j’avais peur qu’il vienne réclamer mon attention maintenant que tu étais parti, il avait toujours cette figure impassible comme Sherlock Holmes, je me disais qu’il torturait encore des chats, qu’il était inquiet, dépressif. Je me suis assis sur le lit et j’ai pleuré en réalisant que tu étais parti et que j’étais seul dans cette situation misérable, je me suis même défoncé au T ce qui a empiré les choses. Francine est venue lorgner sur moi et elle a essayé de me grimper dessus, j’étais au bout du rouleau et je suis tombé sur le lit dans un silence terrifiant. Puis on a frappé à la porte (ça s’est passé il y a deux nuits, samedi soir), et Gregory est entré avec de super journaux allemands (j’y reviendrai). J’étais tellement content de le voir, il m’était si familier et rassurant — le seul qui restait du moment où on était ensemble ici, quand tu étais encore là. Je pensais qu’il me sauverait des chagrins sordides causés par le Satanique Bill. Mais la nuit dernière, Bill et moi nous sommes enfin assis face à face autour de la table de la cuisine, nous nous sommes regardés dans les yeux et nous avons parlé. Je lui ai confié mes doutes et mes misères, et il s’est transformé en Ange sous mes yeux !

Que s’est-il passé pour lui pendant ces derniers mois à Tanger ? On dirait qu’il a arrêté d’écrire et qu’il s’est assis sur son lit tous les après-midi pour penser et méditer seul, en arrêtant de boire, et qu’il a enfin fait le point sur sa conscience, doucement et de façon répétitive, pendant plusieurs mois — conscience d’un « sentiment bienveillant au centre de la grande Création ». Il semblait avoir eu, à sa manière, cette chose qui m’obsède tellement chez toi et moi, cette vision d’une tête paisible, emplie d’amour. Puis doucement, comme une révélation, il m’a dit que ça lui donnait le courage de regarder toute sa vie, moi, lui, de manière plus impartiale — il avait fait une grande introspection. Il m’a dit que son voyage à Paris, ce n’était pas pour réclamer mon attention mais juste pour me rendre visite et pour voir un psychanalyste pour débloquer ce qui restait coincé, etc. Nous avons parlé longtemps, établi un échange formidable, très délicat, j’en tremblais presque, un échange qui ressemblait à ceux que nous avons, mais pas sexuel. Il a même commencé à creusé dans mes sentiments à ce sujet, à voir si j’en avais envie, mais comme je ne voulais pas, il a complètement arrêté de me mettre la pression pour coucher. Tout le cauchemar s’est dissipé dans la nuit, je me suis réveillé ce matin avec dans mon cœur un bonheur suprême, libre et heureux : Bill est sauvé, je suis sauvé, tu es sauvé, nous sommes tous sauvés. Tout n’a été que ravissement depuis ; ma seule tristesse est que tu sois parti inquiet quand nous nous disions au revoir, et que nous nous sommes embrassés de façon aussi maladroite. J’aurais aimé te dire un au revoir plus heureux, sans les inquiétudes et les doutes que j’avais dans ce crépuscule poussiéreux quand tu es parti, j’aurais aimé que tu puisses entendre la conversation, y prendre part. Je suis sûr qu’à l’avenir quand tu reviendras, il n’y aura plus d’anxiété entre toi et Bill, avec toutes ces choses dont il s’est débarrassé. Le premier jour ici, entre nous, quand nous étions tous les trois, Bill était très hésitant et pas sûr de lui, il n’avait encore rien avoué, il doutait peut-être encore mais il savait au fond de lui, alors que nous l’ignorions toujours, que tout irait bien. Mais il était encore trop renfermé pour savoir comment clarifier la situation, et je sais bien que maintenant il va bien, et par conséquent je me sens comme un million de colombes. Le comportement de Bill a changé mais c’est moi qui me sens le plus changé, de gros nuages se sont dissipés, comme quand toi et moi nous échangeons, et bien notre échange est resté en moi, avec moi, et plutôt que de le perdre, je ressens quelque chose du même ordre que ce qu’il y a entre nous avec tout le monde. Et toi ? Qu’est-ce qui se passe au fond de ce cher Pete ? J’ai lu tes poèmes à Bill, je les écrirai et te les enverrai bientôt, tout va tellement vite. J’ai l’impression que je n’arrive pas à écrire droit.

Tu vas bien ? Écris-moi des lettres joyeuses, ne sois pas triste, je t’aime, rien ne peut changer l’amour, le bel amour, une fois qu’on le possède. J’ai pleuré l’autre nuit en réalisant que tu étais parti, pensant que l’amour partirait avec toi et que je serais seul, sans connexion, mais désormais je vois que Bill est vraiment sur la même longueur d’onde que nous, et je commence à me sentir connecté à tout et à tout le monde, l’univers semble tellement heureux. J’ai couché avec lui l’autre soir, pour être gentil, sur de la camelote, avant que lui et moi ne parlions. Je l’ai pris avec douceur, comme toi avec moi l’autre fois, mais après notre discussion et notre nouvelle entente, il n’est plus besoin de ça, on s’entend sur un plan non-sexuel. Peut-être plus tard, si on déborde on le refera, mais il n’a plus besoin de moi comme avant, il ne pense plus à moi en tant qu’amant intime futur et partenaire sexuel permanent. Peut-être même qu’après les difficultés, il reviendra aux femmes. Nous avons dormi dans des chambres séparées hier soir, tous les deux heureux, et pour la première fois j’étais seul dans mon lit. J’étais heureux, tu me manquais (je me suis même branlé). Bill m’a réveillé ce matin, nous avons pris un petit-déjeuner joyeux, on a parlé de nouveau. Notre échange est réel, le changement de Bill est réel, et moi aussi j’ai changé, je ne suis plus suspicieux et inquiet pour lui, il ne touche même plus au chat.

Je continue de garder ton calendrier. Bill t’acceptera, n’aie plus peur. Souviens-toi que la Nature est vraiment bonne, qu’elle t’aime. Il commence à devenir aussi bon que toi et moi quand nous sommes au meilleur de nous-mêmes et que nous ne sommes pas inquiets. Il m’a dit qu’il sombrait et qu’il était irritable quand nous étions tous ensemble à Tanger — le doute et le manque de communication que ton départ avait créés planaient peut-être encore sur nous, mais c’est tout à fait résolu maintenant, tu peux dormir d’un sommeil paisible et plein de rêves. La vie est si belle, et le mieux dans tout ça c’est que Bill en est parfaitement conscient. […]

On a eu une grande discussion avec Bill sur les moyens qu’on pourrait mettre en œuvre pour étendre la félicité de l’amour aux autres et propager la connexion qu’il y a entre nous (je lui ai dit qu’on avait essayé de le faire avec lui à Tangier, même si ça n’avait pas marché), sans sacrifier notre intimité. Nous règlerons aussi ce problème avant qu’on en ait fini. Je me sens tellement bien aujourd’hui que ça ne semble pas difficile. C’est juste qu’il n’existe pas beaucoup de gens qui ont expérimenté la liberté que nous connaissons. La lettre de Jack d’aujourd’hui était sympa, et plus amicale, même si je pense qu’il est encore empli de doutes et de secrets, ou qu’il ne connait pas ce que nous connaissons, ou je ne sais quoi. Mais tout se changera en or plus tard et nous lui dirons les choses clairement à lui aussi, la prochaine fois qu’on le verra.

[…] Comme je te l’ai dit, on se voit dans 6 mois. Tu vas bien ? Écris-moi aussi vite que tu peux. J’ai peur que tu sois malheureux et qu’il y ait trop de problèmes qui t’attendent à NY. Ça va être difficile d’aider Julius. On verra ce qu’on peut faire. Mais ne laisse pas ton tendre et doux Pete être rongé par l’inquiétude. Je serai toujours avec toi, et il en sera de même des arbres, et de tous les arcs-en-ciel et des anges au Paradis qui chantent les dernières chansons de cow-boys enjouées en nous regardant de leurs yeux brillants.

Dis à Lafcadio d’arrêter de se prendre pour le Christ de Mars et j’arrêterai de me prendre pour le Christ malheureux de la poésie. Plus de crucifixions ! Pensées à ta maman et à Marie.

XXXXXXX. Comment se porte le navire ? Ne monte pas trop à cheval. J’ai arrêté le T pour de bon ; c’est une déception, je ne veux plus avoir de mauvais trips. Bill fume moins aussi. Mais ça dépend des gens avec qui il est. Black Mountain Review est sorti, Creeley l’a édité — tu peux te le procurer à la librairie de la 8ème rue, et éventuellement m’en envoyer un exemplaire.

Avec amour,

Allen (avec ton stylo vert)"

ou

d'Edith à Marcel

"Vendredi 3 juin 1949

Toi, mon chéri !

Quelle belle lettre j’ai reçue ce matin ! Jamais tu n’en as écrit une aussi touchante. Tu sais si tu es heureux d’être aimé de moi, crois que moi, je suis fière de l’être de toi. Tu es si merveilleux, tu as le génie d’un boxeur mais tu n’en as pas la mentalité. Tu es si beau dans ton âme. Oh chéri, tu ne peux savoir depuis que je te connais, combien j’ai changé ! Si j’avais encore quelques mesquineries au fond de mes pensées, tu les as tuées. Je ne pourrai plus être moche. J’admire tellement l’homme que tu es, mon chéri. Tu ne peux savoir tout ce qui se passe en moi depuis que j’ai ce grand bonheur d’être aimée de toi. Tu m’as rapprochée de Dieu et je n’ai qu’une envie, c’est de te ressembler, avoir ta simplicité et ta grandeur morale. Voilà ce que je souhaite avoir pour être entièrement digne de ton amour. Mon aimé, si tu savais, oh oui, si tu savais comme je t’aime. Je ne trouve jamais rien d’assez beau pour toi. Tous ceux qui te dont du mal, je les hais, « moi qui n’ai jamais haï personne ». Je te veux riche et heureux. Pour le bonheur, fais-moi confiance, je ferais n’importe quoi pour toi. Je t’aimerais n’importe comment, même assassin. Oh oui, je suis capable, si un jour tu avais des ennuis, de les partager en entier avec toi. Je quitterais tout pour toi, je renierais tout pour toi, je ferais n’importe quoi d’impossible, en un mot je ferais tout, absolument tout pour toi ! Comment es-tu physiquement ? Et moralement ? Je t’attends mon amour, reviens-moi vite que je te chérisse comme j’en ai envie. Je suis tout ce que tu as envie que je sois. Je t’aime, je t’appartiens à toi pour toujours si tu le veux. Amitiés à Jo et à ton frère. Momone t’embrasse et moi, mon amour, je fais exactement ce que tu as envie que je fasse. Tu es ma vie, mon souffle, tu es tout, tout. Je t’aime. Moi.

Édith Piaf"

 

?

23:06 11/04/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, luv |  Facebook

23
mar

les micro réparations, la vie dans les interstices...

aller au café l'Espérance et ignorer des journalistes qui cherchent la petite bête le p'tit scoop la parole sensationnelle qui sait? saluer les voisins avec qui on échange deux mots en français turc arabe roumain bulgare albanais truc maroxellois polonais flamand bobo pauvre machin européen oriental perse bidule hein? remercier pour les bonbons et les 5 euros filés à Cassius (sous angine) avec un "bonne chance" du monsieur à la chapka et au complet veste qui boit son café chaque jour là et qui a les yeux tout tristes ce matin tristes hein? et croiser les dames de la Maison des Femmes et évoquer les droits les femmes les choses de la vie les prises de conscience près du restaurant social Sésame qui est blindé de gens à côté du parc rasquinet avec le mâchicoulis hein? tenter de retrouver une forme de langue intérieure avec un psychisme atténué avec colère doute survie et recherche de sens tout ça emballé dans un sac poubelle qui traîne dans Bruxelles toujours belle? rentrer à la maison ouvrir des mails saisir les choses évidentes et tenter de faire ce pour quoi on est payé penser aux ados et aux adultes et aux enfants mélangés dans la mouise du monde entre frontières crues et états-nations trop cuits et sentir l'émergence des suffisances et des indifférences chercher le réveil pour décaler l'endormissement écrire un statut facebook comme athanor réceptacle vide grenier crachoir à balais gueuloir écho vide néant à écran plat et puis divulguer ses états émotions intestins égoïstement viscéralement à brûle gorge et étau tête vagabonder entre SMS paroles (oui papa tout va bien) et fils qui voudrait que Batman règle tout ça marathon des suites et fins et visages des gens morts dans chaque chewing gum sur trottoir empathie radicale envers les mères les pères les frères les soeurs de ces garçons foutus de ces ceintures noires ? sentir le rétrécissement des diaphragmes et des cornées et des libertés (y en avait?) visiter la frise des attentats d'Egypte au Mali de Côte d'Ivoire à Madrid ah oui "j'avais oublié Madrid" de Turquie et là on dit attentat alors qu'en Syrie en Afghanistan et d'autres mille pays on dira guerres attaques ciblées avec des mots des colonies de suprématies de "bons" droits et bonnes lois messieurs-dames couper la télé réalité et chercher la fiction dans une BD de Joann Sfar dans un folio de Lucien Suel trouvé dans une donnerie embrasser un grand garçon même s'il est trop compliqué faire des crêpes crasse avec du chocolat avec ou sans huile de palme et ouvrir la bouche pour (...)*
 
(à vous de remplir non pas la bouche mais l'interstice-gouffre).
 
 

La_grotte_ermite_étude 5 - Fabienne Verdier.png

Art by Fabienne Verdier - Étude n° 5 pour La Grotte de l’ermite, 2011

14:04 23/03/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, act-u, luv |  Facebook

20
mar

Résumé de la 50ème soirée filles avec un cerveau (chacune) du 18 mars 2016

11 ans - 50 soirées - Environ 800 choses partagées en plus des mets et des breuvages - peut-être 350 filles-femmes venues - participantes âgées de 4,5 ans à 86 ans - diverses nationalités, cultures plurielles, lieux tendres, tièdes ou émus... et des cercles qui circulent, entr'ouverts, refermés...? Peut-être des redondances, des inconsistances et des inconvenances. En tout cas, une épopée féminine qui va encore se perpétuer.

  • Claire : Cervelle (nourriture pour femmes et chien mi-loup gawou) - Pêche au chalut - crevettes grises (pelage)...
  • Margo: Une histoire d'amour en Pologne autour d'un arbre... Chaga Power. Au bouleau!
  • Béatrice: chant de corps et de coeur...
  • Geneviève: Spectacle colon(ia)scopie  - ménagères et anciennes "manières"...
  • Marie: bonheur d'en être - interventions et intérêts...
  • Emma: de la solitude féminine, de la solitude des mères "seules", de la solitude du prince charmant, aussi... 
  • Anissa: Find my love... chant de midinette à trac et sans bile
  • Virginie: Le cake le plus vegan, le plus local, le plus "pur"... huile de sésame, graines de lin, farine d'avoine, yaourt soja EU, zeste citrons, courgettes, sirop de riz, fécule de maïs, poudre à lever homemade... goût inimitable.
  • Deborah: cours d'auto défense féministe (asbl Garance) et défilé de mode
  • Nathalie F.: expo en cours à la Villa Empain - art abstrait coréen...
  • Nathalie C.: Le rangement selon la méthode Marie Kondo... (après les vêtements, les ustensiles de cuisine... et les sex toys?) et les tutus de communiante des tiroirs.
  • Sophie: désir, beauté, corps, miroir, talons, désirs.
  • Delphine: acheter un hijab, le porter, attendre des effets (rires compris)... 
  • Amélie: Du doute et des certitudes - argumentation, convictions, valeurs...=> communication non-violente/BrainGym/EMDR/... + Ito Naga: JE SAIS.
  • Milady: Babayaga éternelle... et qui serons-nous à 85 ans...? Qui sont nos vieilles? Thérèse Clerc, insoumise mise à nue. (moment d'Elisabeth Schneider)
  • Kate: le roman sans nom ou Boulevards tout à fait? + procrastination mon amour.

 à la prochaine, en mai, dans un lieu d'une d'entre elles encore à confirmer...

allat-can-be-identified-with-asherah-elat-in-canaan-and-possibly-with-the.jpg

22:19 20/03/2016 | Lien permanent | Tags : girlz |  Facebook

18
mar

Emile, ce Grand Père

enfant de campagnes, garçon sans école, marcheur sur les terres de mâche-fers de glaise et d'étangs, oeufs de grenouilles et lance-pierres, paysan sans terre dont la mère chante d'en haut du village jusqu'en bas et dont le père Aimé est l'taiseux aux yeux mouillés bleu ciel, culture d'une-beigne-ça-tue-personne, pas soldat mais pompier qui monte à Paris avec sa femme (mariée dans une grande ferme avec jeunes mariés volés dans la nuit pour noces et rires), allez, vous montez à Paris, 3 oranges et du brie chaque midi, elle enceinte accouchera d'une prémat' en carences, blindée de maladies qui sont encore là aujourd'hui, de conciergeries en petits Viniprix, des rires encore car toi, enfant de campagnes sans école, tu taquines, tu chipotes, tu aimes taper sur tes cuisses, tu es belle gueule, ton corps est robuste, tu aimes Lino V. et Jean G. et Fernandel et Bourvil, tu as un jour prétexté un incendie pour choper Joséphine Baker dans tes bras et la sortir en bikini bananes sur le boulevard, on dit aussi que tu as brisé le coeur d'une des Soeurs Etienne, en vogue, tu étais le pompier de service du Cirque Médrano. Ta femme (que tu regarderas pendant 53 ans et même que tu la remarieras après un vol de Concorde pour les noces d'or) et toi vous aimez les gens qui ont la classe (bourgeoise) d'au dessus de vous, ça vous attire et ça vous "monte", elle, orpheline de mère et fille de batelier-résistant, vous êtes aimés pour votre pugnacité, votre rigueur, vous bossez grave et on vous propose la gérance d'un grand café parisien, dans le 15ème, puis dans le 17ème, puis dans le 18ème, puis.. ça grandit, les clients vous disent un peu parents, dans vos lieux, les courses de caisses à savon, les batailles d'orange, les déguisements, les caissières et serveuses que vous aidez à sortir de la mouise, et vous aimez le Paris sauvés des nazis, la Mouffetard, vous logez derrière PolytechniK et vot' fille nommée comme une héroïne des misérables matera les jeunes cons expérimenter les corps par la fenêtre. Le jazz vous vous ne foutez, mais la musette et la java, ça vous va, vous dansez la valse à l'endroit ET à l'envers. Mille animaux sont compagnons, pigeons, lapins, tortues, mainates, perruches, même un caméléon crame un jour sur la cuisinière à bois (reste collé), des bergers allemands, des chats roublards, des Citroën (après Panhard et autres voitures gaullistes), et toi, tu décortiques tout, les postes de radio (comme ma chaîne hifi achetée avec mon premier salaire que je vais retrouver un jour TOUTE démontée car tu voulais voir comment c'était fait), tu tires les feux d'artifice des villes et villages qu'on connait, tu chasses, pêches, tu répares les armes, tu collectionnes les livres de guerre et les revues de nature et jardins, tu plantes des cosmos et des glaïeuls pour plaire à ta colonelle, nous, on élève deux chouettes hulottes avec de l'onglet de cheval quand j'ai 8 ans, j'amène un marcassin dans ma classe de CE2 et je le nomme Géo, y a ton cigarillo SENORITAS à ton bec tout le temps, y a les chiottes que tu occupes mille ans en faisant des mots fléchés de télé 7 jours, y a l'odeur de ta sueur dans tes cottes, et tes bretelles que je défais par jeu, y a le tuyau d'arrosage prêt à tirer ou le coq que tu tires jusqu'à ma chambre d'ado pour me réveiller de mon sommeil lourd d'ado, y tes poils drus et noirs sur ton nez, y a tes levers dans la nuit pour monter ton télescope et mater les étoiles, y a tes humeurs dégoutées de ta nature qui s'tue, s'tait, s'fait tuer, y a tes fatigues des gens, tes paroles ignorant les autres, peureuses d'un monde qui te crève, y a les arabes et les noirs que tu veux pas voir en couleurs (manque de pot, ils sont mes seuls potes), y a cette crainte que je sois pas comme ci et comme ça, y a toi et elle qui "m'élevez", qui comblez avec vos craintes, vos âges, les piliers de bar et les mégots du matin, et puis, y a tes regards perdus et tes phrases crues, y a les bons crus et les fusils que tu distribues sans ombrage, y a tes postes à soudure et tes scies et ton tracteur et ton motoculteur qui rouillent un peu même si tu serais capable de faire le grand écart sur le toit comme quand j'avais 8 ans, y a ton corps qui enfle, y a de l'eau et du sang qui vagabondent mal, y a tes veines qui s'altèrent, y a tes artères qu'ont plus d'veine, y a tes bras qui noircissent, y a tes poumons qui s'engorgent, y a ta gorge qui s'suffit plus. 50 ans de café, et 60 ans de bons vins mais surtout, y a la ville que tu veux plus et y a ton monde qui rétrécit... Y a tout ça que j'ai détesté et puis, là, le jour de ta naissance sans toi, 88 ans plus tard, y a ma gorge qui se serre, y a ta figure grand-paternelle qui m'embrasse et j'écris ça d'un café, qui sent pas le tabac et les caves, qui sent pas les moules-frites et le simili-cuir, y a pas de musette, y a pas le requiem de Fauré que j'ai laisser jouer à ta crémation, y a pas le son du feu de ta cheminée ou les pétards que tu me mettais trop près des fesses... y a juste une photo de toi dans mon porte-feuille, ton prénom comme second prénom mis sur la carte d'identité de mon fils et y a des montées de joie à l'idée que tu étais toi, Pépère.

 
 
 

11:53 18/03/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, family tree, textes |  Facebook

10
mar

TRANSPORT - On y va.

"TRANSPORT: e-Festival de poésie édition 0.0 Lille, Marseille, Montréal, Littérature etc., la revue Muscle et Cousins de personne s’allient pour rapprocher les bords de l’Atlantique lors d’un événement poétique inédit.

Le samedi 19 mars 2016, le temps d’une soirée ou d’un après-midi, nous naviguerons d’une performance à l’autre entre Montréal, Lille et Marseille.

En fonction d’où il se trouve, le public découvrira tour à tour une performance en chair et en os et la retransmission en direct sur grand écran d’une performance venue de l’une puis de l’autre ville. Ce carrousel poétique et numérique rassemblera les voix fortes de la poésie contemporaine pour des lectures qui sauront renverser leurs publics.

Parmi elles, celles de Simon Allonneau, Antoine Boute, Cécile Richard et Eugène Savitzkaya à Lille, Maxime Hortense Pascal, Nat Yot, Annabelle Varaeghe, Arno Calleja et Noémie Lefebvre à Marseille ainsi qu’Hervé Bouchard, Renée Gagnon, Sébastien Dulude, Gabrielle Giasson-Dulude et Shawn Cotton à Montréal. Nous vous invitons à découvrir la programmation de l'événement en détail ici et à en suivre attentivement les préparatifs plutôt là.

Le rendez-vous est donné à 18h30 en France et à 13h30 au Québec (décalage horaire compris)

Lieu de l’événement :

Lille Mutualab 19 Rue Nicolas Leblanc
Marseille Centre de la Vieille Charité 2 rue de la Charité
Montréal Médiathèque Gaëtan Dostie 1214 rue de la Montagne "

 

J'aurais l'honneur-plaisir d'animer la section lilloise... Vous v'nez? (à l'un ou l'autre lieu?)

12:06 10/03/2016 | Lien permanent | Tags : act-u, agendada, place net |  Facebook

7
mar

Black is Beautiful

Quand j'étais ado, mes potines (Sénégal, Congo Brazza, Algérie, Guinée, Guadeloupe, Haïti, Maroc, ...) et moi nous posions les questions de l'esthétique. Poils pas poils. Crème anti acné ou pas. Ongles carrés ou ronds. Quelques unes d'entre elles se lissaient les cheveux. Deux d'entre elles (15 ans environ) allaient dans les MGC centres de Strasbourg-Saint-Denis pour évaluer (avec les cousines, les mères,les soeurs) quelle crème serait la plus efficace pour éclaircir la peau. Dans les rayons des MGC, 1 rayon gigantesque proposait des whitening creams (blanchiment) comprenant des agents oxydants, des produits blindés d'ammoniaque. Une de mes amies s'en badigeonnait le corps régulièrement. Elle se plaignait souvent de démangeaisons, de sensations de brûlures. Un jour, nous avons appris, entre copines dans une chambre, qu'elle se badigeonnait aussi les parties génitales pour que son petit copain (antillais) cesse de lui dire qu'elle était trop black et parce qu'elle voulait qu'il la déflore et craignait qu'il soit dégouté. Dark-Girls-poster-2.jpg
Certains modèles afro-américains dans les séries américaines, le hip hop, la Rn'B étaient claires (métisses ou pas). Dents blanches, peau claire, lentilles oculaires, cheveux lisses (perruques "blondes"). Pas juste un élément de mode ou d'esthétique, mais une réelle mutation lénifiée. Un colonisation "tacite" bordée d'une économie de masse (sous produits l'Oréal et d'autres géants des "soins" esthétiques.
Une loi est passée en France quand j'y habitais encore. Ces produits (enfin, les plus "dangereux pour la santé" seraient retirés du marché. Bien entendu, ils circulaient partout avant et après la "loi".
Suite à la bande annonce de ce film et pour ce que je vous raconte, je suis retournée à l'instant sur le site de MGC et je trouve ça: http://www.mgc.fr/soin-visage/eclaircissants.html

(

les produits éclaircissants se vendent toujours pour les "mêmes" raisons:

"Découvrez nos soins éclaircissants pour le visage, conçus pour atténuer les taches tout en douceur. Ils aident à estomper et à éclaircir les zones les plus foncées, les taches dues à l’âge et au soleil et les petites imperfections. Votre teint sera plus clair et unifié à la perfection."
 

 

)

13:57 07/03/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, poly-tiques |  Facebook

23
fév

mère vénus à la fourrure première

Lettre de Sacher-Masoch à sa mère

 
Leopold_von_Sacher-Masoch,_portrait

“Tu me demandes pourquoi j'ai peur de l'amour ?"

Léopold Sacher-Masoch, auteur de La Vénus à la fourrure, est plus que le père spirituel du masochisme puisqu’il en connut en personne les jouissances. À la demande de sa mère, Sacher-Masoch explique dans cette lettre insoupçonnée sa crainte de l’amour qui n’est en fait rien d’autre que sa crainte de la femme et de la désillusion face à son idéalisme.

 

 

Chère mère,

Tu me demandes pourquoi j’ai peur de l’amour ?

J’en ai peur parce que j’ai peur de la femme.

Je vois dans la femme quelque chose d’hostile, elle me fait face comme un être purement sensuel, extérieur, comme la nature qui est sans âme. Toutes deux sont pour moi également attirantes et en même temps étrangement inquiétantes.

Tu sais combien j’aimais rester assis, par les calmes soirs d’été, à la lisière de notre forêt, lorsque passait de temps à autre un gémissement léger à travers les cimes au-dessus de moi et, au-dessous de moi, le murmure profond des abeilles, des bourdons et des mouches dorées et que, sur quelque branche perché, un petit pinson chantait, lorsque venait vers moi des bois sombres et denses le sifflement d’un merle, j’avais alors l’impression que je devais adresser la parole à la forêt sombre, mais je ne recevais aucune réponse ou bien dans une langue que je ne comprenais pas et je voyais que le lierre qui semblait enlacer le chêne dans une tendre étreinte aspirait lentement sa moelle, je voyais que le chêne en peu d’années pourrissait et se délitait, que le faible souffle au-dessus de moi devenait une tempête et abattait le chêne s’il ne l’était déjà par la foudre ; je voyais les moucherons danser dans le soleil du soir et je voyais le pinson fondre soudain parmi eux et le corbeau, lui faisant la chasse, coassait au-dessus de lui et l’aigle traçait ses cercles plus hauts encore, lui, dont, aujourd’hui ou demain, le grand corbeau aux serres aigües, au puissant plumage sera la proie.

Je marchais souvent à travers les champs, prenant plaisir aux coquelicots dont on voit l’éclat coloré entre les épis jaunes, aux petites fourmis qui ont construit ici leur pyramide, au perdreau brun qui couve ses œufs tachetés, mais les fleurs bleues et les rouges et pas moins les jaunes que l’on voit dans les blés sont une mauvaise herbe qui leur conteste la vie ; je vis un jour un escargot  sur lequel grouillaient les fourmis comme les Lilliputiens sur Gulliver endormi et l’escargot avait des mouvements spasmodiques sous leurs aiguillons en essayant en vain de s’échapper et le renard tuera le perdreau sur ses œufs.

Même le lac avec ses vagues paisibles et régulières, ses roses jaunes, son réseau blanc et vert d’algues, ses lys d’eau, ce lac qui semble m’appeler, lui aussi, se refermerait sur moi, froid et muet, si je suivais sa trompeuse séduction et rejetterait ensuite avec mépris mon corps sans âme sur le sable ; monotone, il murmure tendrement comme s’il chantait une berceuse, mais ce n’est que la plainte mortelle de la nature que j’entends, la voix de la putréfaction ; ses vagues chassent la terre et les pierres, elles creusent le rocher où se dresse la Croix et, lorsqu’un jour, la digue se brise, il noie la terre, les animaux et les hommes.

Et la femme, que veut-elle en m’attirant sur son sein sinon, comme la nature, prendre mon âme, ma vie, pour former d’autres créatures et me donner la mort. Ses lèvres sont comme les vagues du lac, elle séduisent, elles caressent — elles rendent fou — et la fin est l’anéantissement.

Tu peux te moquer de mon idéalisme, c’est pourtant la meilleure chose que l’on puisse avoir dans cette vie dont personne ne sait quel but elle poursuit, que personne ne peut sonder, la vie qui semble n’être là que pour elle-même et à qui l’amour a été impartit pour qu’elle se poursuive dans de nouveaux êtres qui se réjouissent de la terre et du soleil et de la lune et des étoiles et qui sont rendus en proie à la mort, comme nous.

Ton Henryk.

14:16 23/02/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook

de Martin à Hannah

Capture d’écran 2016-02-11 à 3.16.14 PM

“Que chacun de nous demeure à la hauteur de l’existence de l’autre."

C’est en 1924 que Martin Heidegger (1889-1976) croise le chemin de cette « jeune fille toujours en robe verte qu’on ne pouvait pas manquer de remarquer » : Hannah Arendt. L’étudiante n’a alors que 18 ans et elle assiste, fascinée, aux cours d’Heidegger sur Platon. Entre eux commence alors une liaison turbulente où se mêleront amour et philosophie, et qui aura pour théâtre un moment critique de l’histoire. Ils vivent une réelle passion jusqu’à ce qu’Heidegger rompe avec elle en 1928, mais continueront de s’écrire jusqu’au crépuscule de leurs vies…

 

10 janvier 1926

Ma chère Hannah,

La soirée dont je m’étais d’avance tant réjoui des semaines durant, et tes lettres pour couronner le tout ! Je peux comprendre, mais le fardeau n’en sera pas moins lourd à porter pour autant. D’autant moins que je suis bien placé pour savoir ce que mon amour exige de toi. Que tu aies été portée à une extrémité telle que tu as failli perdre foi en nous, cela ne s’écarte pas tant de la plus vive loyauté que veut bien le croire l’idéalisation romantique.

Je ne t’ai pas oubliée par indifférence, ni non plus parce que nombre de circonstances extérieures se sont interposées, mais parce qu’il me fallait t’oublier et que je t’oublierai aussi souvent que mon travail atteindra sa phase d’ultime concentration. Ce n’est pas là une question de jours ni d’heures, mais un processus dont la préparation peut durer des semaines, voire des mois entiers, pour ensuite s’évanouir.

Prendre un tel recul face à tout ce qui est humain, prendre ainsi congé de tous les rapports qui ont pu se nouer, c’est là ce que je connais de plus grandiose, en matière d’expériences humaines, pour ce qui est de la création, et c’est là, eu égard aux situations concrètes, la plus grande malédiction qui vous puisse atteindre. C’est là un arrache-cœur, et il arrive que l’on s’opère vivant.

Le plus difficile, c’est que cet isolement ne peut se chercher d’excuses en invoquant par exemple le labeur fourni, parce qu’il n’y a pas pour cela de critères, et parce qu’on ne peut lui trouver de commune mesure en s’en remettant au règne des affaires humaines. Tout cela, c’est un poids à porter, et encore de manière telle qu’on ne doit guère se confier, même aux proches.

Ployant sous le fardeau de ce nécessaire isolement, je forme chaque fois le vœu d’un complet isolement extérieur, en quelque sorte de ne retourner que pour la galerie parmi les hommes, et d’avoir la force de m’en éloigner une fois pour toutes. Car c’est seulement ainsi qu’ils pourraient demeurer préservés de tous les sacrifices auxquels il leur faut consentir, et ne pas devoir se voir repoussés. Mais ce vœu torturant n’est pas seulement irréalisable, il est oublié sitôt que les rapports humains vous ressourcent, et vous donnent le ressort nécessaire pour vous plonger à nouveau dans l’isolement. Ce qui vous tient le plus à cœur se trouve alors exposé à l’indélicatesse comme aux coups de force, et une telle vie ne cesse de faire valoir des exigences, sans jamais pouvoir en établir la légitimité. S’acquitter positivement d’une telle situation, sans fuir l’un de ses deux versants au profit de l’autre, c’est cela exister comme philosophe.

Ce que je te dis là ne peut et ne doit constituer en rien une excuse ; mais je sais qu’en parlant ainsi je vais du même coup te regagner encore plus fortement, parce que tu es en mesure d’entendre ce qu’implique de renforcer notre amitié en la poussant à ses ultimes limites – ne serait-ce que pour rendre plus insistante sa signification et sa nécessité. Parler du « tragique » inhérent à de telles situations, c’est se gargariser de mots ; cela n’a plus le moindre sens eu égard à la conscience positive que nous avons de notre existence, où la rupture est comprise et assumée comme ce qui lui donne en fin de compte sa force.

Passer tout cela sous silence, et t’assurer que tu t’étais simplement méprise, c’eût été nous masquer la situation.

Et si je te disais qu’actuellement toute activité extérieure me fait horreur, ce serait là exprimer ma requête d’un « congé » qu’aucun ministère n’est en mesure d’accorder, mais qu’on ne peut s’arracher à soi-même que comme un butin. Tout semblait baigner hier dans une symbolique presque inquiétante, lorsque tu m’as qualifié de « pirate » ; j’ai acquiescé en souriant – mais en réalité j’ai senti passer, avec « crainte et tremblement », le froid et la tempête auxquels sont exposés ceux qui écument les mers.

Lorsque tu me racontes vos plaisanteries, anecdotes et railleries diverses sur les « philosophes », je trouve cela tout à fait plaisant, et il serait bien sot d’en prendre ombrage, de condamner ce genre de choses, ou même de vouloir les bannir. Mais si d’aventure c’était là la principale attraction pour de jeunes esprits, à côté de l’aspiration à poursuivre et à terminer ses études, eh bien, une telle perspective ne serait guère réjouissante pour les jeunes générations.

Quant à ta résolution, j’y dis « non » si c’est à moi que j’ai cure, et j’y dis « oui » en songeant à moi-même dans l’isolement du travail. Mais seule une décision concrète peut ressortir comme quelque chose de positif, et ce ne sont pas de belles paroles, de cours ou de séminaire. Tout à fait indépendamment de toi et de moi, il est clair, à cet égard, que tu ne vas pas t’établir ici en tes jeunes années, ni végéter au gré des semestres et des cours auxquels il reste possible de s’inscrire. C’est toujours un signe de mauvais augure, chez les jeunes gens, lorsqu’ils n’ont pas la force de larguer les amarres. C’est le signe de l’extinction de leur instinctive liberté, et, même s’ils s’accrochent, il n’y a plus pour eux de développement en vue, même en faisant abstraction du fait que des élèves de ce genre ont tôt fait de contaminer toutes les nouvelles recrues dès leur arrivée, sans que cela les gêne le moins du monde de venir picorer à mes cours. J’imagine sans peine ce que peut avoir de fort déplaisant l’espèce répertoriée comme « élèves de Heidegger ». Ce qui se répand, de manière inquiétante, c’est une manière tout à fait crispée de penser, de questionner et de disputer. Le milieu se montre en l’occurrence plus opiniâtre que l’individu sur lequel il a déteint, et l’on se mine à vouloir lutter contre cela.

Peut-être ta résolution aura-t-elle valeur d’exemple, et m’aidera-t-elle à assainir l’atmosphère. S’il y a du bon à en attendre, c’est à la mesure du sacrifice qu’elle exige de nous deux.

La soirée passée ensemble, tes lettres me renforcent dans la conviction que tout se maintient comme il faut, et va comme il faut. De même qu’il arrive à l’oubli de s’imposer à moi, à toi de te réjouir de la situation qui est la tienne, comme seul peut le faire un cœur juvénile, confiant en son attente, et ferme dans sa foi en un monde nouveau chargé de promesses, où il y aura à apprendre et à grandir par grand vent. Que chacun de nous demeure à la hauteur de l’existence de l’autre, ou en d’autres termes, de la liberté d’accorder foi et de l’intime nécessité d’une confiance imperturbable, c’est là que réside la confirmation de notre amour.

Ma vie suit son cours, sans que j’y sois pour rien, ni qu’aucun mérite m’en revienne, avec une sûreté si inquiétante que je veux croire nécessaire le vide que ne manquera pas de créer ton départ. L’isolement croissant, depuis des semaines, en vue de mon travail, le vœu exprimé par Husserl que nous puissions nous voir plus longuement, ta dernière résolution : autant d’instances, si diverses soient-elles, qui m’aplanissent les voies pour que je prenne mon élan vers des projets et des travaux inédits. Aussi seront-elles de retour, ces froides journées solitaires où votre être, en mal de ses problèmes, se voit poussé en avant par un enthousiasme tout aussi invincible que la nécessité qui s’impose. Et de temps à autre trouveront un écho en ton cœur, si tu gardes sauve ta foi, le salut et la requête de la solitude, pour que tu t’en réjouisses et sois fidèle.

Ton Martin.

14:14 23/02/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs |  Facebook

17
fév

Journée pro-hystéries

Lectures de mon temps présent.

 

In the 1950s, competition among pharmaceutical firms boosted amphetamine consumption dramatically, after expiration of the Alles and Smith, Kline and French patent in 1949..jpg

09:54 17/02/2016 | Lien permanent | Tags : girlz |  Facebook

14
fév

future lecture du futur

Mise en page 1

"Il arrive que l’on ne souhaite plus communiquer, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent ; que l’on soit sans projet, sans désir, et que l’on préfère voir le monde d’une autre rive : c’est la blancheur. La blancheur touche hommes ou femmes ordinaires arrivant au bout de leurs ressources pour continuer à assumer leur personnage. C’est cet état particulier hors des mouvements du lien social où l’on disparaît un temps et dont, paradoxalement, on a besoin pour continuer à vivre. David Le Breton signe là un livre capital pour essayer de comprendre pourquoi tant de gens aujourd’hui se laissent couler, sont pris d’une “passion d’absence” face à notre univers à la recherche de la maîtrise de tout et marqué par une quête effrénée de sensations et d’apparence. Voilà qu’après les signes d’identité, c’est cette volonté d’effacement face à l’obligation de s’individualiser, c’est la recherche d’un degré a minima de la conscience, un “laisser-tomber” pour échapper à ce qui est devenu trop encombrant, qui montent. La nouveauté est que cet état gagne de plus en plus de gens et qu’il est de plus en plus durable. David Le Breton, avec cet ouvrage en forme de manifeste, fait un constat effrayant et salutaire de notre engourdissement généralisé. Nous sommes tous concernés par ce risque d’une vie impersonnelle."
 

17:34 14/02/2016 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

12
fév

neverending story

Girls' talk...

13:25 12/02/2016 | Lien permanent | Tags : girlz, humoeurs |  Facebook

interstices - pauses - da coda - gouffres - et autres lieux d'absences.

Capture d’écran 2016-02-11 à 14.43.34

L'amour est pour les hommes quelque chose de tout à fait différent de ce qu'entendent les femmes

"Lou Andréas Salomé (12 février 1861-5 février 1937), grande femme de lettres, est la figure même de l’égérie, déchaînant de nombreuses passions amoureuses sur son passage. Lorsque Nietzsche la rencontre à Rome, alors qu’elle n’avait que 21 ans, il en tombe littéralement fou amoureux : il la demande en mariage par deux fois mais Lou le quittera pour Rée, leur ami commun. C’est plus tard qu’elle deviendra la muse de Rilke puis de Freud. Dans cette lettre, datée de l’année de leur rencontre, Nietzsche dresse la liste des différences fondamentales entre l’homme et la femme en ce qui concerne l’amour…" (in deslettres.com)
 

[8/24 août 1882]

 

1. Les hommes qui aspirent à la grandeur sont habituellement des gens méchants ; c’est la seule manière qu’ils ont de se supporter.

2. Qui ne trouve plus la grandeur en Dieu ne la rencontre plus et ne peut alors que la nier ou — la créer (contribuer à la créer).

3. [+++]

4. L’immense attente en matière d’amour sexuel pervertit, chez les femmes, leur vision de toutes les perspectives plus lointaines.

5. Héroïsme — c’est la disproportion où se trouve un homme qui vise un but par rapport auquel lui-même n’entre plus du tout en ligne de compte. L’héroïsme est la bonne volonté de la disparition de soi.

6. Le contraire de l’idéal héroïque est l’idéal de l’harmonieux développement universel — un beau contraire est très souhaitable ! Mais c’est un idéal qui ne vaut que pour des êtres fondamentaux bons (Goethe, par ex.)

L’amour est pour les hommes quelque chose de tout à fait différent de ce qu’entendent les femmes.

Pour la plupart, l’amour est sans doute une forme d’avidité ; pour le reste des hommes, c’est le culte d’une divinité souffrante et masquée.

Si l’ami Rée lisait cela, il me tiendrait pour fou.

Comment allez-vous ? Il n’y a jamais eu, à Tautenbourg, une journée plus belle que celle-là. L’air épuré, doux, puissant : comme il faudrait que nous soyons tous.
Cordialement,

F.N.

09:21 12/02/2016 | Lien permanent |  Facebook

5
fév

dico intime

Silence (n.m.) : fascination pour le chant d'un bourreau sans nom. DSC01841.JPG

ex. il désirait le silence comme elle le haïssait. il invoquait l'interstice et son pointillé tandis qu'elle vivait une ligne droite. il séparait le son du bruit mais elle n'avait pas de tempe assez souple que pour lui laisser le choix.  ce silence qui était comme un prologue à une mort n'était ni accueilli, ni fécond, mais il a fini par s'imposer, comme le reste déjà silencieux.

00:56 05/02/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook

30
jan

interstice

dans chaque brèche, une diastole.DSC08991.JPG

 

11:24 30/01/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs |  Facebook

25
jan

Lettre de George Sand à Pietro Pagello (reset)

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" Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ?

Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?

L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.

Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez de la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.

Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.

Peut-être ne connais-tu pas les larmes.

Seras-tu pour moi un appui ou un maître ? Me consoleras-tu des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer ? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié ?

On t'a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu qu'elles en ont une ? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare ; es-tu un homme ? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux ? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu ?

Serai-je ta compagne ou ton esclave ? Me désires-tu ou m'aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier ? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire ?

Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems ? Ton œil, où je crois voir briller un éclair divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent ? Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue ?

Quand ta maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ?

Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes ?

Oh ! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes ?

Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude ?

Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas… que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.

Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.

Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne ; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.

Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle."

14:17 25/01/2016 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, humoeurs |  Facebook

4
jan

de F à D

Sans titre

La béance de tes aisselles est mon refuge.

De Frida à Diego Rivera.
 
 

Diego,

Rien ne ressemble à tes mains,  rien ne ressemble non plus à l’or vert de tes yeux. Tu remplis mon corps, jour après jour. Tu es le miroir de la nuit. La lumière violette de l’éclair. L’humidité de la Terre.  La béance de tes aisselles est mon refuge. Ma joie entière est de sentir la vie jaillir de ta source-fleur que la mienne garde pour remplir tous les chemins de mes nerfs qui t’appartiennent, tes yeux, épées vertes dans ma chair, onde entre nos mains. Toi seul dans l’espace empli de sons. Dans la lumière et dans l’ombre, t’appellera auxochrome, celui qui capte la couleur. Moi, chromophore, celle qui donne la couleur. Tu es toute la combinaison de ces chiffres. La vie. Mon désir : en comprendre la ligne, la forme, le mouvement. Tu remplis et je reçois. Ta parole occupe tout l’espace et atteint mes cellules, qui sont mes astres et retourne aux tiennes qui sont ma lumière.

Frida.

20:00 04/01/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs, lis tes ratures |  Facebook

Je hais le nouvel an, par Antonio Gramsci.

"Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant." 

(Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti!, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole ») Traduit par Olivier Favier.

 
 

Odio il capodanno

Ogni mattino, quando mi risveglio ancora sotto la cappa del cielo, sento che per me è capodanno.Perciò odio questi capodanni a scadenza fissa che fanno della vita e dello spirito umano un’azienda commerciale col suo bravo consuntivo, e il suo bilancio e il preventivo per la nuova gestione. Essi fanno perdere il senso della continuità della vita e dello spirito. Si finisce per credere sul serio che tra anno e anno ci sia una soluzione di continuità e che incominci una novella istoria, e si fanno propositi e ci si pente degli spropositi, ecc. ecc. È un torto in genere delle date.Dicono che la cronologia è l’ossatura della storia; e si può ammettere. Ma bisogna anche ammettere che ci sono quattro o cinque date fondamentali, che ogni persona per bene conserva conficcate nel cervello, che hanno giocato dei brutti tiri alla storia. Sono anch’essi capodanni. Il capodanno della storia romana, o del Medioevo, o dell’età moderna. E sono diventati cosí invadenti e cosí fossilizzanti che ci sorprendiamo noi stessi a pensare talvolta che la vita in Italia sia incominciata nel 752, e che il 1490 0 il 1492 siano come montagne che l’umanità ha valicato di colpo ritrovandosi in un nuovo mondo, entrando in una nuova vita. Così la data diventa un ingombro, un parapetto che impedisce di vedere che la storia continua a svolgersi con la stessa linea fondamentale immutata, senza bruschi arresti, come quando al cinematografo si strappa la film e si ha un intervallo di luce abbarbagliante.Perciò odio il capodanno. Voglio che ogni mattino sia per me un capodanno. Ogni giorno voglio fare i conti con me stesso, e rinnovarmi ogni giorno. Nessun giorno preventivato per il riposo. Le soste me le scelgo da me, quando mi sento ubriaco di vita intensa e voglio fare un tuffo nell’animalità per ritrarne nuovo vigore. Nessun travettismo(1). Ogni ora della mia vita vorrei fosse nuova, pur riallacciandosi a quelle trascorse. Nessun giorno di tripudio a rime obbligate collettive, da spartire con tutti gli estranei che non mi interessano. Perché hanno tripudiato i nonni dei nostri nonni ecc., dovremmo anche noi sentire il bisogno del tripudio. Tutto ciò stomaca.

 

(Antonio Gramsci, 1° Gennaio 1916 su l’Avanti!, edizione torinese, rubrica « Sotto la Mole »)

  1. La voce « travettismo » è derivata dal piemontesismo « travet » che designa un « impiegato di basso livello e mal retribuito che svolge scrupolosamente un lavoro monotono e, anche, poco gratificante (e, con valore ironico, ne indica la mancanza di personalità, di iniziativa e di motivazioni) » (Grande Dizionario della Lingua Italiana). Si tratta del nome del protagonista della commedia piemontese di Vittorio Bersezio Le miserie di Monsù Travet (1862) divenuto il paradigma dell’impiegato dalla vita grigia e con prospettive limitate. [

09:57 04/01/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, lis tes ratures |  Facebook

3
jan

post-agocalypse

“If you imagine, friend, that I do not have those
black serpents in the pit of my body,
that I am not crushed in fragments by the tough
butterfly wing
broken and crumpled like a black silk stocking,
if you imagine that my body is not
blackened
burned wood,
then you imagine a false woman.”


Diane Wakoski DSC02211.JPG

 

 

(photo by NM with my sony)

22:16 03/01/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook

2
jan

alors on danse...

PoppysNTMFridaBoccaraLesInnocentsAfrikaBambaataRATMLouiseAttaqueColetteMagnyKoolAndTheGangMichaelJacksonQuincyJonesShirleyBasseyDaftPunkPharrellWilliamsPrinceTomJonesRitaMitsoukoYmaSumacElliMedeirosSaintPreuxFranceGallAznavourGainsbourg...

A chaque chanson passée lors de cette soirée, un bruit blanc, un acouphène cloitrait le moment présent.

 

21:07 02/01/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook

voilà, ça c'est fait

un manque cruel de poésie
un manque cruel de fluidité
un manque cruel d'espace de lien
un manque cruel de modestie
un manque cruel d'engagement
un manque cruel de persistance
un manque cruel d'appréciation et d'altérité
un manque cruel de liberté
un manque cruel de précision heureuse
un manque cruel de considération pour la traversée
un manque cruel d'écriture du soin
un manque cruel de dénouement heureux
vivement un remake de ce jour de l'an, de l'année juste décomposée
ou un trou dont naitrait autre chose que du néant.

heureusement il y a ce bien heureux amour qui s'est fait prendre l'arrière et le devant, mais qui résiste comme un labyrinthe qui assume sa finitude.

 

Doré_-_Styx.jpg

 

 

 

 

 

(G. Doré et un passage du Styx)

20:30 02/01/2016 | Lien permanent | Tags : act-u, humoeurs |  Facebook

28
déc

fin des temps - début des choses.

"Je n’irai jamais jusqu’au bout de moi,

N’irai jamais jusqu’au bout du monde,

Mais j’y vais !

...

Idiot, je suis mon propre inconnu,

Ma lucidité est la NUIT

Où j’habite, stupidement, son envers.

Je m’y terre, sans dire merci.

Mais j’erre et fais du bruit

Dans l’universelle cacophonie.

Personne n’existe ? Moi non plus !

J’écris parce que les mots se tuent.

Mais je parle dans ma mort

Comme la foudre dans les nuées.

Je sauve, vivant, le verbe voir.

Personne n’écoute ? Tant mieux !

Personne ne répond ? Mieux encore !

Je suis l’optimiste de la désespérance

Et me moque de tous les yeux !

Dieu ! — Tu le sais, mon vieux =

Le réel, qui te nie,

N’est pas délictueux, mais délicieux."

 

Alain Jouffroy

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(installation de Jan Fabre @ Verbeke Fondation - Photo de Son-Autre-Oeil)

12:14 28/12/2015 | Lien permanent | Tags : humoeurs, arts |  Facebook

3
nov

Un livre collectif proposé à Mons2015 (d'autres lieux d'exposition suivront)

Le roman-photo-aléatoire-livre-objet "Fragments autour d'un Portrait" (ou la recherche d' un roman -photo-roman ouvert) sera exposé pour la première (mais pas la dernière) fois à Mons. Vernissage ce jeudi 5.

image003.jpg12 Artistes, poête(sse)s- écrivain(e)s- plasticien(s)- photographe- performeuses , se retrouvent autour d'un projet mettant en filiation travail plastique et écriture.

Participent à ce projet:

Christine Aventin Ecrivaine / Alain Dantinne Poète, Romancier / Rony Demaeseneer Auteur / Patrick Guaffi Plasticien / Paul Gonze Plasticien, « Impénitent touche-à-tout, se prétend anartiste-papowéte- romenteur » / Jacqueline L'Heveder Ecrivaine / Françoise Lison-Leroy Poète et novelliste, participe à une chronique culturelle / Rachid Madanis Ecrivain, poète / Colette Nys Mazure Poète, nouvelliste, romancière et essayiste/ Yvan Peeters Photographe / Milady Renoir « Lectrice, autrice, animatrice, accompagnatrice » / Jean Marie Stroobants Galeriste, commissaire, plasticien, écrivain.

Ce projet a comme regard porteur la réalisation d' un « roman-photo-roman aléatoire ». D'autres lieux d'exposition, d'exploration proposeront ce livre, entouré de lectures, de performances. Ce livre évolue en fonction du temps, de ses auteurs, de la volonté des choses et...

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19:08 03/11/2015 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, act-u |  Facebook

Potentia Gaudendi 2.0 à Liège

allez, on le dit

“L'ELECTRO GLAMOUR NIGHT…
ou quand des artistes féminines de la FWB se rencontrent et entremêlent leurs talents, leurs mots, leurs émotions, leurs gestes et leurs sons le temps d'une soirée inédite.

28 novembre 2015

22h00 • STEPH WUNDERBAR Dj set (BE)
22h30 • “POTENTIA GAUDENDI 2.0” : une lecture poétique performée par Milady RENOIR & Christine AVENTIN accompagnées de Vera Narque à la guitare électrique sur un habillage musical de Steph WUNDERBAR
23h30 • STEPH WUNDERBAR Dj set (BE)
01h00 • KARLA - Dj set (BE)

>> Entrée gratuite <<

Steph Wunderbar
https://www.facebook.com/StephWunderbarMusic

Karla
https://soundcloud.com/karla-b-hm

———————————————
Avec le soutien de la Ministre de l'Enseignement de promotion sociale, de la Jeunesse, des Droits des femmes et de l'Egalité des chances.

http://www.lesparlantes.be/
http://www.reflektor.be/

 

*********

 

La première étape de Potentia Gaudendi a eu lieu lors d'une résidence d'autrices (en Gaume). Christine Aventin et moi avons échangé, discuté, écrit à propos des termes et des intentions de Potentia Gaudendi (concept emprunté à Beatriz Preciado). Nicolas Marchant nous a rejoint pour alimenter le processus de restitution de nos écrits. Le blog http://potentiagaudendi.tumblr.com/ a reçu nos hésitations, nos désirs, nos rêves et nos perditions.
La seconde étape a eu lieu lors du FiEstival Maelström #8. Nicolas Marchant, Christine Aventin et moi avons expérimenté avec nos corps, des images, nos gorges, nos contrastes la mise en voix de ces élans.
Christine Aventin et moi sommes invitées à perpétuer l'échange et le désir du duo lors d'une soirée "Electro Glamour" à Liège le 28 novembre. Cette fois, nous serons accompagnées de Vera Narque, guitariste rock et Steph Wunderbar à l'habillage électro.

11:47 03/11/2015 | Lien permanent | Tags : act-u, lis tes ratures, place net |  Facebook

24
oct

lectures

Périphéries

Annie Leclerc, philosophe

Penser sans entraves

 

En 1974, avec Parole de femme, le féminisme faisait un pas de côté. Annie Leclerc s’y préoccupait davantage de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semblait précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes. Détestant les machos, elle revendiquait certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à tout ce qui compte - la pensée, par exemple : elle est enseignante de philosophie. Mais elle se méfiait des bouffonneries vaines du carriérisme et du pouvoir, auxquelles elle préférait les joies obscures du quotidien. Récemment réédité, ce coup d’éclat d’une femme « entichée de vie » est plus que jamais d’actualité, au moment où le travail suscite des souffrances de plus en plus grandes et où le piège du carriérisme se referme sur les femmes comme sur les hommes. C’est aussi cette foi tenace dans la vie et ce goût de la réflexion sans concession qui ont animé Annie Leclerc, plus intéressée par ce qu’il y a à comprendre que par les jugements péremptoires, lors de ses quinze années d’atelier d’écriture en prison. Elle vient de les raconter dans un livre tranquillement subversif, d’une sagacité imparable : L’enfant, le prisonnier. Rencontre.

C’est un livre tout de sérénité et de clairvoyance ; rien de moins péremptoire, rien qui se fasse moins le complice de quelque violence que ce soit. Et pourtant, L’enfant, le prisonnier, sorti au printemps dernier, dans lequel Annie Leclerc raconte ses quinze ans d’atelier d’écriture en prison, est un livre éminemment subversif. Subversif, parce qu’il contredit, comme elle l’écrit elle-même, « l’arrogante affirmation selon laquelle un criminel est un criminel, un point c’est tout » ; affirmation qui s’est aujourd’hui imposée comme un dogme inébranlable. Il y a quelques jours encore, un présentateur de France-Inter, recevant la journaliste Dominique Simonnot pour ses Carnets de justice, dans lesquels elle rend compte du jeu de massacre des comparutions immédiates, lui assénait : « Oui, mais quand même ! Moi, si on me cassait la figure pour me voler mon portable, je ne serais pas très content !... » Annie Leclerc, pour sa part, observe : « Je sens très bien qu’il y a une résistance médiatique de fond à mon livre. Ça n’est pas dû seulement à la ligne politique actuelle, qui à mon avis est tout à fait désastreuse, mais aussi à un état d’esprit plus général, qu’on retrouve y compris chez ceux qui ne se croient pas dans cette ligne-là. Quelque chose s’est vraiment durci par rapport à tout ce qui se présente comme délinquance, relâchement des mœurs, petites agressions, mauvaise conduite... »

Sa perception des choses est toute différente. D’abord, elle ne perd jamais de vue le fait que la prison, « pierreuse concrétion de tous les maux du dehors », est le lieu du refoulé social par excellence : « On ne peut pénétrer l’univers putride de la prison sans éprouver la maladie du corps social tout entier qui a sécrété cela. » Elle s’y sent « en pays de vérité ». Sur l’extérieur, elle pose un regard d’une acuité impitoyable, décrivant « la pagaille innommable du dehors, étalée et sans bornes, l’hostilité confuse des intérêts, la violence de courte vue, l’inanité des commerces, la voracité tranquille des uns, le dénuement insondable des autres, l’absence résolue de pensée »... Ses prisonniers, la petite douzaine de ses « gars » avec qui elle se retrouve une fois par semaine à l’atelier, « au cœur large de la caverne sans violence », elle prend le parti, non de les idéaliser, mais de les accueillir « en non-criminels, en banals humains ». Elle refuse de savoir ce qui les a conduits en prison, de peur que cela ne l’empêche de bien faire son travail. Ils en sont les premiers surpris, comme elle l’écrit (dans le livre, elle parle d’elle à la troisième personne) : « Ils avaient le plus grand mal à la croire plus occupée d’eux, de leur être, de leurs paroles, de leur souffrance, de leur désir, que de leur crime. » Un jour, raconte-t-elle, quelqu’un - un surveillant, croit-on deviner - lui révèle que l’un d’entre eux, pour qui elle éprouve une sympathie particulière, est soupçonné d’être au cœur d’un réseau de prostitution enfantine : « Ce qu’on veut lui signifier, elle n’en doute pas, c’est combien elle est naïve, pour ne pas dire niaise. » Evidemment, elle est troublée : « Elle n’arrive plus à oublier ce qu’elle a raison - ça, c’est sûr - d’oublier d’habitude. »

 

« Je crois que ce qu’on accepte le moins,
c’est de se priver de la possibilité de se venger »

 

Oui, elle a raison. Certains s’indigneront sans doute, crieront à l’indécence, la sommeront de songer un peu aux victimes... Brandir les droits des victimes en les opposant à ceux des criminels, c’est la rhétorique classique des tenants de la tolérance zéro. En janvier 2003, devant les associations de victimes d’infractions, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy déclarait par exemple : « Il n’est plus question de compromis. Les victimes méritent davantage de considération que les coupables. Avant de penser aux droits des délinquants, il faut penser aux droits des victimes et replacer celles-ci au centre des préoccupations de l’Etat. » Et pourtant... Si la démarche d’Annie Leclerc représentait au contraire le meilleur moyen de songer aux victimes ? Pour favoriser la réhabilitation et la réinsertion des détenus - ce qui est, après tout, l’une des missions officielles du système carcéral -, elle est persuadée qu’il faut solliciter d’autres parts d’eux-mêmes, les aider à s’épanouir. Ce qui est en même temps la meilleure manière de faire baisser le niveau de violence de la société et d’éviter de nouvelles victimes. « En prison, le détenu est réduit à son crime, explique-t-elle. Il n’est plus que cela ; il est enfermé dans la criminalité, en quelque sorte. Ce qu’on peut aider certains à acquérir, c’est une autre idée d’eux-mêmes. L’idée qu’ils ne sont pas forcément acculés à ce destin, qu’ils pourraient peut-être vivre autrement, envisager d’autres choses... Mais ce sont eux qui font le travail ; ce n’est pas moi. Simplement, à un moment, il se produit une conversion de l’image qu’on a de soi. »

Le problème, c’est que la prison, loin de favoriser la réinsertion, la rend impossible - « la prison apprend comment on y retourne », écrit-elle. Elle commente : « Je crois que ce qu’on accepte le moins, c’est de se priver de la possibilité de se venger. Il a fait du mal, il faut lui en faire : c’est là une conviction très obstinée, très ancrée dans l’humanité. D’ailleurs, le sens de la balance par laquelle on symbolise la justice, pour moi, il est là : le mal a été fait, il faut donc rééquilibrer en faisant du mal à celui qui en a fait... C’est évidemment désastreux, parce que c’est un cycle sans fin. Quand on considère tous les malheurs du monde à l’heure actuelle, que ce soit en Palestine ou en Tchétchénie, on entend partout et toujours : Nous vengerons nos morts. Or, bien sûr, c’est un cycle infini qui ne fait que tout aggraver. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille rien faire quand le mal a été commis : bien sûr qu’il faut marquer le coup. Mais il ne faut pas, surtout pas, le concevoir comme une vengeance. » Or le système carcéral, les détenus le lui clament, n’est qu’une institutionnalisation de la vengeance : « Tout ce qu’ils veulent, c’est montrer qu’ils sont plus forts que toi, plus méchants que les méchants. C’est ça leur justice. »

 

« Est-ce qu’on peut essayer de comprendre
sans tomber immédiatement
sous la hache des censeurs
qui vous tranchent d’un coup la langue
pour pacte avec le crime ? »

 

 

 

Elle dit dans son livre la « grâce » que représente, pour les participants à l’atelier, le simple fait d’être appelés par leur prénom, pour une fois, et non par leur nom de famille, leur numéro d’écrou ou de cellule. Mais attention : elle prévient très vite qu’elle se garde bien de « raconter des histoires de salut. Ni la sienne, ni celle de quiconque ». « On ne mesure pas les résultats de tout cela, dit-elle. C’est impossible à mesurer. Et puis, en général, je perds de vue la plupart des détenus que j’ai rencontrés. Mais j’ai quand même eu - sans savoir ce que cela a pu donner par la suite - des témoignages de ce qu’il s’est réellement passé quelque chose ; des témoignages de fidélité formidables. J’ai gardé avec certains quelques contacts de pure abstraction, un coup de fil, une lettre, une petite rencontre de temps en temps ; mais, si un jour j’avais besoin d’un secours rapide, efficace, je sais que je penserais certainement à ces garçons-là autant qu’à des amis. L’un habite à Ibiza, un autre a une entreprise en région parisienne... Mais je suis sûre que, si je soulevais mon téléphone, ils accourraient dans l’heure. »

Que s’est-il passé pour justifier une telle foi dans les liens tissés ? Eh bien, avec ces hommes acculés à une « terrible clairvoyance », elle a eu des conversations. De vraies conversations philosophiques - elle est, par ailleurs, enseignante de philosophie. Avec eux, elle a pu poser des questions qui la taraudaient depuis longtemps, qu’elle n’avait jamais osé formuler à haute voix, et à laquelle eux s’attelaient avec le plus grand sérieux. Par exemple : « Comment expliquer que ça puisse faire du bien de faire du mal ? » Elle écrit : « Personne ne lui semble plus amical que ce prisonnier accueillant avec elle la question de la violence. Personne ne lui est plus hostile que ce penseur qui n’y pense jamais, ou cet homme politique qui veut la contenir sans savoir de quoi elle est faite. » Ce qui caractérise Annie Leclerc, c’est la passion de penser ; c’est le refus de la limite que la moralité, les convenances, les tabous, l’indignation, la paresse, posent en général à la pensée, tôt ou tard. Dans son livre, elle raconte par exemple ceci : un jour, à l’atelier d’écriture, on commente un fait divers survenu pendant la semaine : dans un train de banlieue, une jeune fille s’est fait violer par une bande de voyous sans que les autres passagers du wagon interviennent. Scandalisés, les prisonniers vitupèrent contre tant d’indifférence, de couardise, de lâcheté... Elle les laisse se défouler, et puis elle leur propose de réfléchir aux raisons qui ont fait à la fois que la jeune fille n’a pas appelé à l’aide et que les voyageurs n’ont pas bougé. « Est-ce qu’on peut essayer, oui ou non, d’arrêter un moment l’affreuse machine à ne pas penser, à ne pas connaître, à ne rien savoir, là où justement il y a tant à savoir ? (...) Est-ce qu’on peut essayer de comprendre le crime des passagers inertes et muets sans tomber immédiatement sous la hache des censeurs qui vous tranchent d’un coup la langue pour pacte avec le crime ? » La moisson sera bonne : le résultat de leurs investigations mérite largement le détour.

 

« La prison accule l’incarcéré à ses vieilles stratégies
de survie, de passage en force,
de violence et d’aveuglement »

 

 

Mais ce refus de mettre les choses à plat, de tenter de comprendre, n’a pas fini de laisser perplexe Annie Leclerc : « Cet arrêt délibéré de la pensée, c’est quelque chose qu’on rencontre même chez des gens très intelligents, très ouverts à la réflexion. J’ai par exemple une grande amie, une intellectuelle que j’aime beaucoup, dont j’apprécie beaucoup le travail ; récemment, elle m’a demandé ce que je faisais en ce moment, et je lui ai répondu que je m’intéressais à la tauromachie, à ce qui se passe lors d’une corrida... Il se trouve que je me suis mise à penser à des histoires de taureaux, en lisant les mythes de l’Antiquité, ou Gilgamesh, que vous voyez là, sur la table... J’ai lu des textes de toreadors tout à fait magnifiques. Je me sais absolument incapable d’assister à corrida : je ne pourrais pas, je crois que je pleurerais tout le temps, que je serais tout à fait insupportable... Mais voilà : ça m’intéresse quand même. Et mon amie m’a répondu, très choquée : “Quoi ! Mais comment... Je ne comprends pas comment tu peux faire ça, pour moi c’est l’horreur même...” Je me demande si ce moment où la pensée s’arrête - s’arrête volontairement - ne correspond pas à un refus de renoncer à la guerre, à l’idée que oui, vraiment, il y a des ennemis. J’ai écrit un livre, Exercices de mémoire, après avoir vu Shoah de Claude Lanzmann. Et je me suis demandé comment ça pouvait arriver... Disons que j’ai essayé de m’approcher le plus près possible de : comment cela peut-il arriver de devenir nazi - soit commanditaire, soit exécutant, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Alors, j’ai beaucoup lu. J’ai lu Mein Kampf, par exemple. Les gens autour de moi étaient horrifiés, ils s’exclamaient : “Mais c’est monstrueux !” Parce que, du coup, évidemment, dans ma bibliothèque, il y avait Mein Kampf. Eh bien, oui... Mais pourquoi ? Pourquoi ce refus ? Comme si essayer de comprendre, c’était déjà juger favorablement, ou trouver des excuses... Mais ça n’a rien à voir ! »

Au contraire, peut-être ? La violence, observe-t-elle, découle toujours d’un refus de penser, justement : « Se venger, c’est cesser de penser. La violence nazie, la décision d’extermination, c’est aussi : je ne pense plus ; c’est le moment où la pensée s’arrête. J’ai toujours eu l’impression que la violence et la fermeture d’esprit, ça allait ensemble. Mais c’est très difficile à faire passer auprès des gens. » A l’écouter, on songe tout à coup aux témoignages de bourreaux rwandais recueillis par Jean Hatzfeld dans son livre Une saison de machettes ; les tueurs vantent l’organisation génocidaire, qui pouvait être mise en œuvre « sans plus s’attarder derrière des questions ». L’un d’eux déclare : « On allait et on revenait, sans croiser une idée. »

Il y a la pensée, et puis il y a la parole - ce qu’elle appelle la « bénédiction native » de la parole. Dans les conversations de l’atelier, il s’établit un lien direct entre l’absence de parole et la punition. « Le malheur, le vrai malheur, disaient-ils, c’est quand on ne peut pas parler, alors même qu’on a les mots. C’est ce qui arrive, a dit Mohammed, quand on est puni, qu’on est seul dans son coin. » Elle remarque alors que la punition se présente comme « l’envers de la confiance établie dans la parole ». Ensemble, ils réfléchissent à la punition. Elle dit ses doutes : « Mais un enfant qui casse, qui frappe, qui fugue, qui ment, qui vole, il faut bien le punir, non ? Nasser avait éclaté de rire : un enfant qui fait tout ça, c’est qu’on l’a déjà trop puni. A propos, Annie, j’ai un petit garçon de deux ans, vous voudriez pas l’adopter ? » Elle poursuit la réflexion toute seule : « La punition, écrit-elle, ne vient pas après le crime, elle le précède, elle le figure, elle l’appelle. » Et aussi : « La prison réitère, pousse à leur paroxysme tous les enfermements d’enfance. Elle concrétise sur le mode du cauchemar toutes les vieilles oppressions, humiliations, impuissances archaïques. C’est la même chose qui recommence ; en pire. En béton, en radical. Confirmation inexorable de ce qu’on savait d’avance. La prison accule l’incarcéré à ses vieilles stratégies de survie, de passage en force, de violence et d’aveuglement. » De quoi jeter une lumière encore plus crue sur l’absurdité de la politique de répression à tout crin, menée en toute connaissance de cause : « Plus on construit de prisons, plus on y met de monde, plus il y a de monde à y mettre. » Elle conclut amèrement : « Qui peut imaginer qu’une surenchère de répression va prévenir le mal, réduire la délinquance, éduquer les enfants ? Eduquer ! »

 

« Il n’y a pas de mots plus forts, plus pénétrants,
plus aigus que ceux du prisonnier
en train d’écarter les barreaux qu’il a dans la tête »

 

 

Pour elle, son choix est fait : plutôt la confiance dans la parole que les leurres de la punition rédemptrice. Elle écrit : « Il n’y a pas de mots plus forts, plus pénétrants, plus aigus que ceux du prisonnier en train d’écarter les barreaux qu’il a dans la tête. » « On n’imagine pas, dit-elle, tout ce qu’on pourrait résoudre si on parlait plus, si on mettait les gens en confiance de parole, si on leur témoignait que, oui, ils sont intelligents, ils ont choses à dire. On a toujours du mal à me croire quand je dis ça, et pourtant, j’ai rencontré plus d’intelligence et de profondeur chez les détenus que chez mes élèves. Parce qu’un jeune élève de terminale, il a déjà une certaine idée de ce qu’il est, de ce qui est bien, de ce qui est juste... Les prisonniers, eux, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ont une très mauvaise opinion d’eux-mêmes. Ils se considèrent comme de la sale engeance, ils se méprisent beaucoup. Mais quand on leur laisse la possibilité d’écrire ce qu’ils ont sur le cœur, comment ils voient les choses, en leur disant qu’on se fiche des fautes d’orthographe, qu’on n’est pas là pour ça, qu’on n’a pas de stylo rouge, qu’il n’y a pas de note, pas d’examen au bout... C’est formidable, ce que ça peut donner. J’ai l’impression que c’est ça qu’il faudrait faire, systématiquement. » Mais les ateliers comme les siens restent une goutte d’eau dans la mer : un par prison au meilleur des cas, deux à la rigueur s’agissant d’une très grande prison comme Fleury-Mérogis, chacun ne pouvant accueillir qu’une douzaine de personnes.

Et pourtant... Dans certains cas, on ne peut s’empêcher de penser qu’il suffirait de peu de choses pour sortir quelqu’un de la délinquance. « Un jour, à l’atelier, un jeune détenu d’une trentaine d’années m’a confié un gros manuscrit dans lequel il racontait “ses” différentes prisons - il en avait déjà connu six ou sept - ainsi que son entrée dans la délinquance. C’était absolument passionnant. Ce garçon faisait toujours la même chose : il volait des chéquiers. Or, le premier chéquier qu’il avait volé, c’était celui de son père. Il était l’aîné d’une famille nombreuse, et il aimait bien son père, mais il avait toujours eu des doutes sur le fait qu’il soit effectivement son père. Avec ce premier chéquier volé, la première chose qu’il avait faite, ça avait été d’acheter une voiture, parce que ses plus beaux souvenirs, c’était quand il était enfant et que son père les emmenait se promener en voiture... Bon. Moi, tout ce que je pouvais faire, c’était lui conseiller de réfléchir davantage à tout ça, mais, de toute évidence, il y avait là des choses très fortes, très flagrantes... Si on l’aidait à comprendre le sens de ses actes, est-ce que ça ne pourrait pas l’aider à cesser ces vols répétés ? Au lieu de cela, il recommence, encore et toujours, en sachant pertinemment que ça va mal se terminer et que ça va augmenter encore la dose. »

 

Du féminisme conçu
non comme une revendication catégorielle,
mais comme un bouleversement
des valeurs qui gouvernent la société

 

 

 

Il lui semble que tous ces refus de parole contribuent à grossir et à envenimer démesurément les problèmes, les poussant vers l’irrémédiable. Dans un tout autre domaine, elle l’observe dans la façon dont on traite les jeunes filles voilées, qu’on évoque devant elle : « Je suis très choquée par le comportement de certains responsables d’établissements scolaires, qui leur interdisent l’entrée de l’école, refusent tout dialogue... Je trouve cela effrayant. Pourquoi n’essaie-t-on pas de comprendre le sens que cela a ? On sait que certaines de ces jeunes filles portent le voile contre l’avis de leur famille : pourquoi ? Qu’essaient-elles de dire par-là ? C’est très intéressant ! Qu’est-ce qu’on gagne à leur interdire l’accès aux cours ? Bien sûr, il faut discuter : il y a un enseignement commun, il faut qu’on puisse faire la gymnastique... Mais y voir un signe d’ostentation religieuse agressive... C’est absurde ! » Dans L’enfant, le prisonnier, on lit : « Si on ne se comprend pas c’est qu’on ne s’est pas encore assez parlé. » S’en souvenir si un jour « Liberté, égalité, fraternité » ne fait plus l’affaire au fronton des édifices publics. Après tout, ça ne serait pas plus sacrilège qu’une animatrice de télé-poubelle en effigie de la République...

Pour autant, qu’on n’espère pas voir Annie Leclerc entrer dans l’arène, et se jeter dans la mêlée médiatique. Après le succès rencontré par son livre Parole de femme, en 1974, elle s’était mise à représenter un courant féministe dissident quasiment à elle toute seule. La voie tracée par le courant majoritaire - incarné notamment par Simone de Beauvoir - pourrait se comparer à une autoroute ; celle tracée par Annie Leclerc s’apparente davantage à un sentier qui se serait laissé envahir par les herbes folles - ce qui, après tout, n’est pas sans charme. Elle reste discrète, à la fois par choix (« je n’aime pas la polémique ») et parce que, comme elle l’explique sans détour, on ne vient pas la chercher : « Les féministes qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé, comme Elisabeth Badinter, ne m’aiment pas du tout. » Les raisons de la réprobation qu’elle s’attire sont un peu contradictoires : les féministes classiques, d’une part, se défient des hommes, les jugeant suspects de velléités d’oppression ; d’autre part, elles envient leurs prérogatives. La position d’Annie Leclerc est exactement inverse. Elle n’a pas de ressentiment envers les hommes : elle est une grande amoureuse, elle ne rejette pas la maternité - Parole de femme contient l’un des plus beaux récits d’accouchement qui soient. Mais, en même temps, elle se préoccupe davantage de contrer le mépris dans lequel on tient tout ce qui s’attache au féminin que de s’emparer des prérogatives masculines. Elle se souvient : « Que les femmes acquièrent les privilèges des hommes, ça ne me semblait pas le plus intéressant. Moi, les hommes me faisaient un peu pitié. Je n’étais pas sûre que leur sort soit si enviable que cela. Je les voyais obligés d’être toujours performants, enchaînés à la réussite professionnelle à tout prix... Ces fameuses “prérogatives”, avant d’être revendiquées aussi pour soi, me semblaient dignes d’examen. » Là aussi, plutôt que de laisser cours à une quelconque vindicte, elle préfère exercer son goût de penser, de comprendre. Ce qui nous vaut par exemple une réflexion passionnante sur les raisons pour lesquelles la célébration du « Désir » (elle préfère la jouissance) est omniprésente chez les philosophes masculins...

 

Les tâches ménagères :
« Un travail qui a le sens même de tout travail heureux,
produire de ses mains tout ce qui est nécessaire à la vie,
agréable à la vue, au toucher, au bien-être des corps,
à leur repos, à leur jouissance... »

 

 

 

 

Elle définit rétrospectivement Parole de femme comme « un travail pour saper la déconsidération, le mépris, le désamour de tout ce qui s’attache au féminin » - un désamour partagé tant par les femmes que par les hommes. Ainsi, pour une Simone de Beauvoir, le corps féminin représentait un objet de dégoût, un esclavage à fuir autant que possible ; on a déjà cité ici cette phrase d’elle, relevée par Nancy Huston : « La femme est succion, ventouse, humeuse, elle est poix et glu, un appel immobile, insinuant et visqueux. » Annie Leclerc, elle, déniche chez Jean-Paul Sartre ces mots qui, sans concerner directement les femmes, transpirent la répulsion pour le féminin : « L’homme est un projet qui se vit subjectivement au lieu d’être une mousse, une pourriture, ou un chou-fleur. » Elle ajoute ce commentaire : « Qu’on lise bien la formule, puis qu’on ose prétendre devant moi que la mousse, la pourriture et le chou-fleur auxquels répugne le projet ne renvoient pas purement et simplement à la femme et je désespère à jamais de voir ébranler la mauvaise foi de l’homme. » Voilà pourquoi Parole de femme s’attache patiemment à réparer les dégâts, et revendique haut et fort, au contraire, la beauté et la noblesse de ce corps, explorant et exaltant les plaisirs dont il est le lieu - et cela, indépendamment du rapport sexuel qui, d’habitude, est seul à lui concéder une éphémère dignité aux yeux des femmes comme des hommes. Elle écrit par exemple : « Quand j’ai mes règles et que je me laisse faire comme je veux, c’est le moment le plus tendre, élémentaire, de ma conciliation à la vie. Je m’allonge sur mon lit, dans l’herbe, sur le sable (heureux temps des vacances !), je délie mes membres, mes muscles engourdis, je ferme les yeux. Mon ventre coule une tiède salive, un lait obscur. La vie s’épanche en vagues effleurées comme la mer paisible. Je touche la laine rêche de la couverture, l’herbe concise, le sable immense et minuscule. Je suis ce doux sang qui me quitte. Moi, plus moi. Le monde existe. Je m’y dilue dans l’infinité de la présence. Enfin je ne suis plus personne, ni une petite personne intéressante ni une grande personne affairée, personne. Je suis la continuité de la vie qui m’emporte et m’oublie. »

Parole de femme s’attache aussi à revaloriser les tâches ménagères, dans lesquelles Annie Leclerc voit un travail bien plus digne et moins absurde que celui du visseur de boulons à l’usine : « Mesquin ? sombre ? ingrat ? dégradant ? Un travail bigarré, multiple, qu’on peut faire en chantant, en rêvassant, un travail qui a le sens même de tout travail heureux, produire de ses mains tout ce qui est nécessaire à la vie, agréable à la vue, au toucher, au bien-être des corps, à leur repos, à leur jouissance... » Si ces tâches étaient devenues une malédiction, faisait-elle valoir, c’était parce que, méprisées, elles étaient rejetées entre les seules mains des femmes, qui s’y épuisaient : « Ce n’est pas balayer ou torcher le bébé qui est mesquin, dégradant, c’est balayer angoissée à l’idée de tout le linge qu’on a encore à repasser ; repasser en se disant que ça ne sera jamais prêt pour le repas du soir ; voir sans cesse différé le moment où l’on pourrait s’occuper des enfants, aérer l’humus de leur terre, les arroser, les porter à bout de bras, leur mettre des rires dans la voix et des questions sur les lèvres... » Elle commente : « Ça, ça a été très mal vu. Ça a peut-être été le point le plus difficile à faire avaler ! Mais, en même temps, je suis très contente de l’avoir fait. Je continue à tomber sur des textes qui considèrent que les tâches ménagères, il n’y a rien de plus con, rien de plus sale... Evidemment, parce que ça va à l’encontre de toutes les valeurs de prestige et de réussite de la société. Les tâches ménagères produisent des résultats discrets, modestes, invisibles socialement. A cause de cela, on les compte pour rien, on les traite par le mépris. C’est cela qui les rend très éprouvantes. »

 

Pas de plans sur la comète,
pas de fables rassurantes :
au contraire, une lucidité qui n’a rien à envier
à celle des nihilistes ricanants.
Mais une capacité à embrasser la vie,
à l’aimer pour elle-même

 

 

 

 

 

Ce livre a marqué sa rupture avec Simone de Beauvoir : « A une époque, j’avais écrit dans Les Temps modernes, la revue de Jean-Paul Sartre, et Beauvoir m’aimait bien. Je crois que je lui rappelais sa propre jeunesse : j’étais très remuante, curieuse, je lui racontais mes sorties, mes découvertes... Pourtant, je sentais que, sur le fond, quelque chose ne collait pas. Quand j’ai publié Parole de femme, il y a eu une critique très méchante dans Les Temps modernes, où je ne travaillais plus : on me reprochait d’être telle que les hommes souhaitaient les femmes, d’être dans une complicité petite-bourgeoise avec eux... » Grave erreur, évidemment. Son féminisme à elle, au contraire, s’avère bien plus ambitieux : elle le conçoit non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société ; bouleversement qui toucherait autant les hommes que les femmes. Concernant les tâches ménagères, par exemple, elle concluait :

« Si ce travail était perçu à sa juste et très haute valeur, il serait aimé, il serait choisi, convoité autant par les hommes que par les femmes. Il ne serait plus ce boulet, cette oppressante, irrespirable nécessité...
... Mais je rêve, j’utopographie, je sais.
Pour cela, il faudrait que soient crevées, ridiculisées, roulées dans la boue des plus pitoyables bouffonneries, toutes les valeurs mâles du pouvoir...
Mais il faudrait aussi que tout pouvoir soit arraché, brisé, réduit en cendres, laissant au peuple enfin non pas le pouvoir, mais sa seule puissance.
 »

Comme Nancy Huston (elles sont d’ailleurs amies), Annie Leclerc est une femme incroyablement accrochée à la vie, et qui avance dans le monde armée de cette foi indéfectible. Pas de plans sur la comète, pas de fables rassurantes : au contraire, une lucidité qui n’a rien à envier à celle des cyniques ou des nihilistes ricanants. Mais, en même temps, une capacité à embrasser la vie, à l’aimer pour elle-même, pour ce qu’elle offre, au ras du quotidien - sans rien non plus, attention, de l’autosatisfaction pantouflarde et consensuelle d’un Philippe Delerm et autres chantres de la « première gorgée de bière » : ces femmes-là, on croit l’avoir assez démontré, portent un pouvoir de contestation phénoménal. L’année dernière, Annie Leclerc a publié un sublime Eloge de la nage, inspiré par ses séances de natation à la piscine municipale. « C’est quelque chose dont je parlais souvent avec les prisonniers : qu’est-ce qui rend heureux, dans la vie ? Au début, je les laissais se déchaîner : avoir de l’argent !... Ne plus galérer !... Et puis, je les poussais à réfléchir : bon... Mais alors, qu’est-ce qu’on fait, quand on a beaucoup d’argent ? On s’achète une maison, d’accord. Et puis, comme on est encore riche, on en achète une deuxième : une résidence secondaire. Et après ? On fait quoi ? On court d’une maison à l’autre ?... Là, ils ne savaient plus trop. Alors, je leur racontais ce que moi je pensais au sujet du bonheur. Parce que c’est quelque chose que j’ai beaucoup cherché dans la vie - notamment dans mon livre Epousailles : qu’est-ce qui rend heureux, vraiment heureux ?... Je crois que, plutôt que de réfléchir aux moyens d’échapper à la souffrance, il faut interroger les moments où on a eu le sentiment d’être vraiment bien, et se demander ce qui faisait qu’on se sentait comme ça. Ce qui donne de la joie, c’est tout ce qui donne le sentiment d’augmenter la vie, la jouissance de la vie - mais de la vie elle-même, pas des possessions. Et ça, les prisonniers aimaient beaucoup. Ils en redemandaient ! J’ai vite compris qu’il ne fallait pas que je me prive. Souvent, ils me posaient la question : “Cette semaine, qu’est-ce qu’il y avait de mieux ?” En automne, en arrivant à la prison, je ramassais des feuilles mortes et je les leur apportais : “Vous avez vu comme c’est beau, ça ?” Alors, ils me demandaient de raconter comment c’était beau. Ou alors, ils me demandaient ce que j’avais mangé de bon. Je répondais, par exemple : un navarin... Et eux : “Mmmmh ! Un navarin !!!” Un jour, je leur ai demandé de se mettre d’accord et de me dire quel plat leur manquait le plus. Ils se sont concertés, et ils m’ont répondu : “Des œufs sur le plat bien grillés avec du pain frais, il n’y a rien de meilleur.” Alors, je leur ai promis qu’en rentrant chez moi, je me ferais des œufs sur le plat. »

 

Et si, maintenant que l’homme et la femme
sont tous les deux dans la même galère,
ils cherchaient ensemble comment en sortir ?

 

 

 

 

Parole de femme a récemment été réédité. Il reste totalement d’actualité, à la fois parce que la gigantesque tâche de revalorisation du féminin qu’y entreprenait Annie Leclerc est toujours à remettre sur le métier, et parce que sa critique des valeurs de compétitivité, sa clairvoyance quant à ce qui compte vraiment dans la vie, peuvent plus que jamais être utiles aux hommes comme aux femmes, à une époque où le travail, sur lequel on a tout misé, est une source de souffrance toujours plus grande (y compris lorsqu’il manque, d’ailleurs, puisqu’on n’a pas appris à vivre sans lui). « Au fur et à mesure que je vieillis, je constate que les que gens les plus malheureux que je connaisse sont ceux qui ont le mieux réussi professionnellement, assène-t-elle. C’est tellement d’angoisse ! Et puis, pendant tout le temps où se bat pour sa carrière, on ne vit pas... » En l’écoutant, on repense à un événement dont on a un peu parlé dans les médias ces derniers mois : le suicide spectaculaire, en janvier 2003, de Vicky Binet, employée aux ressources humaines d’une entreprise de haute technologie du pôle de Sophia-Antipolis, mère de quatre enfants (dont un qu’elle venait d’adopter), qui s’est jetée d’un pont devant les fenêtres de son entreprise. Elle a laissé une lettre dans laquelle elle dénonçait le harcèlement moral qu’elle avait subi. Elle estimait qu’on lui faisait payer le passage à temps partiel qu’elle avait demandé après plusieurs années de présence dans l’entreprise. Elle écrivait : « Je paye beaucoup trop cher mon temps partiel (pris entre autres et surtout pour m’occuper des enfants), ma sensibilité, l’attachement à mes valeurs humanistes et de respect envers autrui, quel qu’il soit (...), mon refus d’être un “bon soldat” (je suis pacifiste), mon refus d’être traitée brutalement (eh oui, j’ai un affectif). Bien sûr, je manque d’ambition professionnelle, de volonté de “faire carrière”, je ne cherche pas à être chef à la place du chef, j’ai d’autres "choses" dans ma vie qui équilibrent l’investissement que j’ai dans mon travail. Mais vous savez tous combien mon travail compte pour moi (j’ai abrégé mon congé d’adoption), cela fait un mois que je trépigne pour reprendre le travail. Mais à travers ce travail, surtout aux RH, j’ai envie de soulager la “souffrance humaine” et non pas d’en créer (...). Doit-on forcément être “brutale” pour que l’entreprise fonctionne mieux ? Pour être respectée, reconnue aux RH ? Pourquoi ce manque de respect ? Pourquoi humilier ? (...) “Tu es trop sensible, ce n’est pas ce qu’on demande à un manager” : heureusement qu’il existe des managers sensibles ! Il ne faut pas d’affectif au travail. Je ne suis pas une machine (...). » Le mari de Vicky Binet a porté plainte. En attendant le procès, l’enquête interne et l’audit commandité par l’entreprise ont d’ores et déjà conclu qu’il n’y avait pas eu harcèlement moral. Mais si c’était le management ordinaire qui, tout simplement, causait suffisamment de dégâts pour relever du harcèlement moral ?...

A lire cette lettre à la lumière des écrits et du discours d’Annie Leclerc, on se dit que le piège s’est refermé. Les femmes ont acquis le droit de faire carrière comme les hommes. Comme pour eux, ça a été pour le meilleur... mais aussi pour le pire. Et si, maintenant que l’homme et la femme sont tous les deux dans la même galère, ils cherchaient ensemble comment en sortir ? S’ils le voulaient, nul doute que les livres d’Annie Leclerc pourraient leur servir de viatiques.

Propos recueillis
par Mona Chollet
Photo Actes Sud

Annie Leclerc, L’enfant, le prisonnier, Parole de femme, Eloge de la nage (mais aussi Toi, Pénélope), Actes Sud.

15:08 24/10/2015 | Lien permanent | Tags : humoeurs, ego trip-e, lis tes ratures |  Facebook

13
oct

Braquons l'existant - pensée nécessaire ... (pour moi)

"Nous n’attendons plus rien de cette société. Ce qu’elle nous impose nous dégoûte ; ce qu’elle nous offre ne nous intéresse pas. Nous ne voulons plus succomber à la routine du travail pour gagner quelques miettes en échange de notre obéissance ; nous ne voulons plus avoir comme seuls rêves ce que la télévision nous montre.

Ils nous ont déjà tués des milliers de fois. A l’école, où ils nous ont inculqué que suivre le troupeau est mieux que de créer obstinément son propre chemin. Au travail, où les rythmes de la production et les exigences de l’argent étouffent le battement de nos cœurs qui aspirent à la liberté. A la maison, où les antidépresseurs et la tradition familiale nous noient dans l’habitude de la résignation. En prison ou centre fermé, où la société nous confirme que nous sommes indésirables. A l’église, la mosquée ou la synagogue, où la promesse d’un paradis en échange d’une morale autoritaire fait oublier que c’est que dans le présent que nous vivons. Cette société aime la mort et refoule la vie.

Cette société tient tout le monde en laisse ; la seule différence, c’est la longueur. Nous ne sommes pas de ceux qui se battent pour un collier moins serré, un salaire plus élevé, une police moins brutale, des politiciens et des patrons plus soucieux et honnêtes. Nous voulons simplement ce que tout être tenu en laisse devrait avoir à cœur : nous voulons la couper, foutre le feu à la cage, écraser tous ceux qui nous tiennent ou voudraient nous tenir en laisse.

Ce déchaînement de la passion pour la vie n’est pas un grand moment final à attendre patiemment ; il est quotidien et s’intensifie à mesure qu’il incite et se diffuse. Peut-être est-il parfois confus, ne sachant pas toujours où frapper pour briser les chaînes de l’esclavage et de l’adhésion, mais il est vivant. La révolte, ce cri de vie contre une société de morts, s’exprime des milliers de couleurs d’un arc-en-ciel : des attaques contre les polices qui quadrillent les rues aux atteintes à la sacro-sainte propriété, des sabotages de structures de la domination comme les banques, les intérims, les supermarchés, les institutions en tout genre aux refus clairs et nets de se laisser contrôler, humilier, enrégimenter.

La révolte ne relève pas du simple dégoût, mais parle aussi de joie. La joie d’affirmer que malgré tout, nous sommes vivants. Que malgré l’aliénation régnante, nos chemins de révolte se croisent encore et que les possibilités de tisser des liens de complicité ne sont jamais entièrement anéanties.

Dans la fureur de l’action, nous forgeons, petit à petit, nos rêves d’un monde sans maîtres et sans esclaves. L’attaque est nécessaire car elle crée des fissures, mais ce sont les désirs qui sapent l’édifice social.

Que souffle le vent de la liberté.
Que se déchaîne la tempête de l’insurrection.

 

>Un texte "fondateur" du mouvement anarchiste... D'autres: non-fides.fr/?Braquons-l-existant

 

 

 

 

 

 

11:16 13/10/2015 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook

9
oct

pré-occupations

fuck u col.jpgMes occupations

Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur.
Moi non. J'aime mieux battre.
Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l'agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au portemanteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le décroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffe.
Je le salis, je l'inonde.
Il revit.
Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon: «Mettez-moi donc un verre plus propre.»
Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.

Henri Michaux

16:34 09/10/2015 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook

Anaïs & Antonin

Lettre d’Anaïs Nin à Antonin Artaud

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Le toi qui fait presque mal

 

Anais Nin (21 février 1903 – 14 janvier 1977), la dévoreuse d’intellectuels auteure de Venus Erotica, est connue pour sa liaison passionnée et sulfureuse avec Henry Miller qui déchaînera les passions et sera un grand motif d’inspiration pour l’écrivain. La relation que l’on connaît moins fut celle, troublante, qu’elle partagea, alors qu’elle était mariée, avec l’artiste prolifique Antonin Artaud. Selon son Journal, leur première nuit fut un échec, Artaud ne parvenant pas à lui faire l’amour. Il lui avoue prendre trop d’opium, et la somme de partir. 

 

 

 

 

"18 juin 1933.

Nanaqui,

Je voudrais revivre mille fois ce moment sur les quais, et toutes les heures de cette soirée. Je veux sentir encore cette violence et votre douceur, vos menaces, votre despotisme spirituel… toutes les craintes que vous m’inspirez, et les joies si aiguës. Craintes parce que vous attendez tant de moi… l’éternité, l’éternel… Dieu… ces mots… Toutes ces questions que vous m’avez posées. Je répondrai doucement à vos questions. Si j’ai semblé me dérober, c’est uniquement parce qu’il y avait trop à dire. Je sens la vie toujours en cercle, et je ne peux pas détacher un fragment parce qu’il me semble qu’un fragment n’a pas de sens. Mais tout semble se résoudre, se fondre dans l’étreinte, dans la confiance de l’instinct, dans la chaleur et la fusion des corps. Je crois entièrement à ce que nous sentons l’un en face de l’autre, je crois à ce moment où nous avons perdu toute notion de la réalité et de la séparation et de la division entre les êtres. Quand les livres sont tombés, j’ai senti un allègement. Après cela, tout est devenu simple… simple et grand et doux. Le toi qui fait presque mal, tellement il lie… le toi et tout ce que tu m’as dit, j’oublie les mots, j’entends la tendresse et je me souviens que tu as été heureux. Tout le reste ne sont que tortures de nos esprits, les fantômes que nous créons… parce que pour nous l’amour a des répercussions immenses. Il doit créer, il a un sens en profondeur, il contient et dirige tout. Pour nous il a cette importance, d’être mêlé, lié, avec tous les élans et les aspirations… Il a trop d’importance pour nous. Nous le confondons avec la religion, avec la magie.

Pourquoi, avant de nous asseoir au café, as-tu cru que je m’éloignais de toi simplement parce que j’étais légère, joyeuse, souriante un instant ? N’accepterais-tu jamais ces mouvements, ces flottements d’algue ? Nanaqui, il faut que tu croies à l’axe de ma vie, parce que l’expansion de moi est immense, trompeuse, mais ce n’est que les contours… Je voudrais que tu lises mon journal d’enfant pour que tu voies combien j’ai été fidèle à certaines valeurs. Je crois reconnaître toujours les valeurs réelles… par exemple quand je t’ai distingué comme un être royal dans un domaine qui a hanté ma vie.

Nanaqui, ce soir je ne veux pas remuer les idées, je voudrais ta présence. Est-ce qu’il t’arrive de choisir ainsi un moment précieux (notre étreinte sur les quais) et de t’y raccrocher, de fermer les yeux, de le revivre, fixement, comme dans une transe où je ne sens plus la vie présente, rien, rien que ce moment ? Et après, la nuit, la succession de tes gestes, et de tes mots, de la fièvre, de l’inquiétude, un besoin de te revoir, une grande impatience."

15:10 09/10/2015 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, humoeurs, luv |  Facebook

24
sep

lettre-de-gustave-flaubert-a-louise-colet

lis tes raturesVendredi soir, 11 heures [26 août 1853].

[…] Je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l'herbe et du feuillage. Ecrivains que nous sommes et toujours courbés sur l'Art, nous n'avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au cœur par les longs regards stupides que l'on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s'il s'est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j'étais ahuri ; puis j'ai été triste, je m'ennuyais. A peine si je m'y fais qu'il faut partir. Je marche beaucoup, je m'éreinte avec délices. […] Je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m'amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n'en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes ; adieu, c'est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l'intime, au relatif. Le vieux projet que j'avais d'écrire plus tard mes mémoires m'a quitté. Rien de ce qui est de ma personne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puissent les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d'avance sous les feux du Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n'en ressuscite ! A quoi bon ? Un homme n'est pas plus qu'une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s'absorber dans notre œuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d'eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Evaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu'il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.

Les choses que j'ai le mieux senties s'offrent à moi transposées dans d'autres pays et éprouvées par d'autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu'il me tarde d'être débarrassé de la Bovary, d'Anubis et de mes trois préfaces (c'est-à-dire des trois seules fois, qui n'en feront qu'une, où j'écrirai de la critique) ! Que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J'ai des prurits d'épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j'en ai des odeurs vagues qui m'arrivent et qui me mettent l'âme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles œuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j'en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C'est pour cela que j'ai tant de mal à l'écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m'imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j'écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu'on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l'ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l'attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l'horizon de vue et regarder à se pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu'on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c'est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l'autre, voilà la malice. […] Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l'Art (et le plus difficile), ce n'est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d'agir à la façon de la nature, c'est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d'aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l'Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m'apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l'ensemble ! C'est l'éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c'est calme ! c'est calme ! et c'est fort, ça a des fanons comme le bœuf de Leconte.

[…] J'aime les œuvres qui sentent la sueur, celles où l'on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache des ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a tout la différence des deux littératures. L'une n'a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l'âge, de l'éreintement, de l'abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d'empois. C'est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne laisse-t-on pas en effet à l'entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements forts coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l'autre ! l'autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d'eau de mer et elle a les ongles blancs comme l'ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l'habitude en effet de s'y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s'est développé selon son type ; il a vécu selon a forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s'appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c'est beau !

[…] Bonsoir !

17:21 24/09/2015 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

17
sep

Lettre d'André Breton aux voyantes

lis tes ratures, humoeurs"Mesdames,

Il est temps : de grâce faites justice. À cette heure des jeunes filles belles comme le jour se meurtrissent les genoux dans les cachettes où les attire tour à tour l'ignoble bourdon blanc. Elles s'accusent de péchés parfois adorablement mortels (comme s'il pouvait y avoir des péchés) tandis que l'autre vaticine, bouge ou pardonne. Qui trompe-t-on ici ?

Je songe à ces jeunes filles, à ces jeunes femmes qui devraient mettre toute leur confiance en vous, seules tributaires et seules gardiennes du Secret. Je parle du grand Secret, de l'Indérobable. Elles ne seraient plus obligées de mentir. Devant vous comme ailleurs elles pourraient être les plus élégantes, les plus folles. Et vous écouter, à peine vous pressentir, d'une main lumineuse et les jambes croisées.

Je pense à tous les hommes perdus dans les tribunaux sonores. Ils croient avoir à répondre ici d'un amour, là d'un crime. Ils fouillent vainement leur mémoire : que s'est-il donc passé ? Ils ne peuvent jamais espérer qu'un acquittement partiel. Tous infiniment malheureux. Pour avoir fait ce qu'en toute simplicité ils ont cru faire, encore une fois pour n'avoir pas pris les ordres du merveilleux (faute d'avoir su le plus souvent comment les prendre), les voici engagés dans une voie dont le plus douloureusement du monde ils finiront bien par sentir qu'elle n'était pas la leur, et qu'il dépendît d'un secours extérieur, aléatoire du reste par excellence, qu'ils refusassent dans ce sens d'aller plus loin. La vie, l'indésirable vie passe à ravir. Chacun y va de l'idée qu'il réussit à se faire de sa propre liberté, et Dieu sait si généralement cette idée est timide. Mais l'épingle, la fameuse épingle qu'il n'arrive quand même pas à tirer du jeu, ce n'est pas l'homme d'aujourd'hui qui consentirait à en chercher la tête parmi les étoiles. Il a pris, le misérable, son sort en patience et, je crois bien, en patience éternelle. Les intercessions miraculeuses qui pourraient se produire en sa faveur, il se fait un devoir de les méconnaître. Son imagination est un théâtre en ruines, un sinistre perchoir pour perroquets et corbeaux. Cet homme ne veut plus en faire qu'à sa tête ; à chaque instant, il se vante de tirer au clair le principe de son autorité. Une prétention extravagante commanda peut-être tous ses déboires. […] Il est bien entendu que la science officielle, une fois rassurée, un rapport accablant venant renforcer beaucoup d'autres rapports, de nouveau l'Evidence terrible s'imposait. Ainsi de nous, de ceux d'entre nous à qui l'on veut bien accorder quelque « talent », ne serait-ce que pour déplorer qu'ils en fassent si mauvais usage et que l'amour du scandale - on dit aussi de la réclame - les porte à de si coupables extrémités. Alors qu'il en reste de si jolis romans à écrire, et des œuvres poétiques même si, de notre vivant, seraient lues et qui seraient, on nous le promet, très appréciées après notre mort.

Qu'importe au reste ! Mesdames, je suis aujourd'hui tout à votre disgrâce. Je sais que vous n'osez plus élever la voix, que vous ne daignez plus user de votre toute-puissante autorité que dans les tristes limites « légales ». Je revois les maisons que vous habitez, au troisième étage, dans les quartiers plus ou moins retirés des villes. Votre existence et le peu qu'on vous tolère, en dépit de toute la conduite qu'on observe autour de vous, m'aident à supporter la vacance extraordinaire de cette époque et à ne pas désespérer. Qu'est-ce qu'un baromètre qui tient compte du « variable », comme si le temps pouvait être incertain ? Le temps est certain : déjà l'homme que je serai prend à la gorge l'homme que je suis, mais l'homme que j'ai été me laisse en paix. On nomme cela mon mystère, mais je ne crois pas (je ne tiens pas) et nul ne croit tout à fait pour soi-même à l'impénétrabilité de ce mystère. Le grand voile qui tombe sur mon enfance ne me dérobe qu'à demi les étranges années qui précéderont ma mort. Et je parlerai un jour de ma mort. J'avance en moi, sur moi, de plusieurs heures. La preuve en est que ce qui m'arrive ne me surprend que dans la mesure exacte où j'ai besoin de ne plus être surpris. Je veux tout savoir : je peux tout me dire.

[…] Tout ce qui m'est livré de l'avenir tombe dans un champ merveilleux qui n'est rien moins que celui de la possibilité absolue et s'y développe coûte que coûte. Que la réalité se charge ou non de vérifier par la suite les assertions que je tiens de vous, je n'accorderai pas une importance capitale à cette preuve arithmétique comme le feraient tous ceux qui n'auraient pas tenté pour leur compte la même opération. De ce calcul par tâtonnements qui fait que je suppose à chaque instant le problème de ma vie résolu, adoptant pour cela les résultats arbitraires ou non, mais toujours grands, que vous voulez bien me soumettre, il se peut que je me propose de déduire passionnément ce que je ferai. […] J'ai foi dans tout ce que vous m'avez dit.

Il vous appartient, Mesdames, de nous faire confondre le fait accomplissable et le fait accompli. J'irai même plus loin. Cette différence qui passait pour irréductible entre les sensations probables d'un aéronaute et ses sensations réelles, que quelqu'un se vanta jadis de tenir pour essentielle et d'évaluer avec précision, dont il s'avisa même de tirer, en matière d'attitude humaine, d'extrêmes conséquences, cette différence cesse de jouer ou joue tout différemment dès que ce n'est plus moi qui propose, qui me propose, et que je vous permets de disposer de moi. […] C'est à croire qu'il ne me manquait que d'être précipité par vous de tout mon long, sur le sol, non plus comme on est pour guetter, mais pour embrasser, pour couvrir toute l'ombre en avant de soi-même. […] On voit qu'à sa manière l'action me séduit aussi et que je fais le plus grand cas de l'expérience, puisque je cherche à avoir l'expérience de ce que je n'ai pas fait ! Il y a des gens qui prétendent que la guerre leur a appris quelque chose ; ils sont tout de même moins avancés que moi, qui sait ce que me réserve l'année 1939.

En haine de la mémoire, de cette combustion qu'elle entretient partout où je n'ai plus envie de rien voir, je ne veux plus avoir affaire qu'à vous. Puisque c'est à vous qu'il a été donné de nous conserver cet admirable révélateur sans lequel nous perdrions jusqu'au sens de notre continuité, puisque vous seules savez faire s'élancer de nous un personnage en tous points semblable à nous-mêmes qui, par-delà la table aux innombrables couverts autour de laquelle nous allons tenir nos vains conciliabules, ira nous précéder victorieusement.

C'est à dessein que je m'adresse à vous toutes, parce que cet immense service il n'est aucune d'entre vous qui ne soit capable de nous le rendre. Pourvu que vous ne sortiez pas du cadre infiniment vaste de vos attributions, toute distinction de mérite entre vous me paraît oiseuse, selon moi votre qualification est la même. Ce qui sera, par la seule vertu du langage : rien au monde peut s'y opposer. J'accorde que cela peut être plus ou moins bien dit, mais c'est tout.

Où réside votre seul tort, c'est dans l'acceptation de la scandaleuse condition qui vous est faite, d'une pauvreté relative qui vous oblige à « recevoir » de telle à telle heure, comme les médecins ; dans la résignation aux outrages que ne nous ménage pas l'opinion, l'opinion matérialiste, l'opinion réactionnaire, l'opinion publique, la mauvaise opinion. Se peut-il que les persécutions séculaires vous détournent à jamais de lancer à travers le monde, en dépit de ceux qui ne veulent pas l'entendre, la grande parole annonciatrice ? Douteriez-vous de votre droit et de votre force au point de vouloir paraître longtemps faire comme les autres, comme ceux qui vivent d'un métier ? Nous avons vu les poètes aussi se dérober par dédain à la lutte et voici pourtant qu'ils se ressaisissent, au nom de cette parcelle de voyance, à peine différente de la vôtre, qu'ils ont. Assez de vérités particulières, assez de lueurs splendides gardées dans des anneaux ! Nous sommes à la recherche,  nous sommes sur la trace d'une vérité morale dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle nous interdit d'agir avec circonscription. Il faut que cette vérité soit aveuglante. À quoi pensez-vous, la voilà bien, la prochaine éruption du Vésuve ! Ne vous abandonnez pas ; nous vous reconnaîtrons dans la foule à vos cheveux dénoués. Donnez-nous des pierres brillantes, pour chasser les infâmes prêtres. Nous ne voyons plus de ce monde comme il est, nous sommes absents. Voici déjà l'amour, voici les soldats du passé !"

 

Un an après le Premier Manifeste du Surréalisme, André Breton écrit cette longue lettre aux Voyantes, ces femmes qui portent l’avenir. Appel lyrique à la puissance féminine et aux pouvoirs du surnaturel, plongeant dans les vestiges de l’inconscient, l’auteur de L’amour fou y exalte la vie folle, imprévue, la seule qu’il vaille la peine de vivre.

10:39 17/09/2015 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, humoeurs |  Facebook