24
avr

FiEstival Maelström - amour, gloire, beauté...

le fiEstival maelstrÖm s'approche... 
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Une Fête, un Festival d’Arts Littéraires, Poétiques et Musicaux. Quatre jours de performances, concerts, spectacles, animations, lectures et rencontres… 

neuF. Qu’est-ce qui est neuf ? Qu’est-ce que le neuf ? Et quel est son rapport à l’ancien ? Interroger la racine et la cime. Se nourrir du minéral et du fruit. Voir comment l’horizon se dessine déjà dans les pas que nous plantons sur la terre à chaque instant... (Dante Bertoni)

Lisez la brochure réalisée par Le Senghor avec le programme complet ou consultez notre site web pour plus de détails sur les performances ! 

Poche de Noir 

le roman de Gérard Mans a remporté le 21 avril le Prix de la première œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles !  

Le fiEstival OUTdoor

commence déjà le 3 mai à la boutique maelstrÖm, une pré-ouverture au Pianofabriek le 6 mai 2015, des animations en ville... plus d'infos par ici

Le fiEstival INdoor

au Senghor prévoit, le jeudi 7 et vendredi 8, deux soirées de performances inédites, une grande journée de fête et rassemblement le 9 mai et une journée de clôture le 10 mai... plus d'infos par ici...

Le fiEstival c'est aussi le fiEstEnfants, des sorties de livres, des concerts, un buffet et un Belgium Bordelio ! 

Samedi 9 mai

Des ateliers avec Kalame, la Roue des Poètes (plus de 30 poètes répartis sur NEUF emplacements dans plus de 40 langues), un buffet, une Slam Jam NL-FR. Plus d'infos par ici...  

Un événement éditorial

Le premier livre-CD de Laurence Vielle, les nouveaux livres de Daniel De Bruycker, Kenan Görgün, Troy Balthazar, Otto Ganz et beaucoup d'autres ! Plus d'infos par ici... 

Le fiEstEnfants

Pour la première fois le fiEstival à destination des plus petits : ateliers d'écriture, animations et spectacles pour les enfants - les adultes sont aussi les bienvenus !  Plus d'infos par ici...
Invités d’Honneur  
Serge Pey (FR) . Chiara Mulas (IT) . Abdeslam Michel Raji (FR) . Laurence Vielle (BE) . Ivan Tirtiaux (BE) . Antoine Wauters (BE) .  Charles Ducal (BE) . Jean-Marc Desgent (CA) . Troy Von Balthazar (USA) . Petr Váša (CZ) . Félix Jousserand (FR) . Daniel De Bruycker (BE) . Détachement International du Muerto Coco (FR) . Rimbaud Mobile (FR) . Les éditions du Dernier Télégramme (FR) & le Belgium Bordelio (WA-BXL-VL)
Avec le soutien de
La Promotion des Lettres de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Commission Communautaire française (COCOF- Culture), Région de Bruxelles-Capitale, WBI-Wallonie-Bruxelles International, Service Culture de la Commune d’Etterbeek, Centre Tchèque et les et partenaires : Maison de la Poésie d’Amay, Sep Stigo Films, Les Midis de la Poésie, Kalame,  Lézarts Urbains, MEDEX - Musée éphémère de l'exil

11:03 24/04/2015 | Lien permanent | Tags : agendada, lis tes ratures, act-u |  Facebook

19
avr

Sortie de "Correspondances d'immobiles voyages... de transparentes intentions" - Karen Guillorel & Milady Renoir

Karen Guillorel & Milady Renoir commettent leurs

"Correspondances 
d’immobiles voyages... 
de transparentes intentions".

Bookleg Bruxelles se conte #50 & #51 - En deux parties. 3 euros chacun. Sortie au fiEstival 9 (dès le 3 mai)

 

Elles sont amies – autrices – vivantes.
L’une marche dans le monde, habituellement. Dessine aussi.
L’autre marche dans Bruxelles et territoires connexes, souvent. Photographie aussi.
L’une part loin. L’autre reste là.
Une correspondance, une intention de lien et l’écriture de l’espace-temps entre les deux se tisse à travers un blog
(http://correspondenses.tumblr.com/).
Le mouvement des corps et des esprits sera la matière première de leurs échanges.
Carnets de voyages intérieurs, immobiles, grandiloquents, leur livret répond à l’étrange besoin d’écrire le chemin parcouru, d’espérer se perdre et se trouver.
Exercice de sérendipité appliquée.

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10:59 19/04/2015 | Lien permanent | Tags : textes, lis tes ratures, agendada |  Facebook

2
mar

Foire.

Chaque année, à la foire du livre (et dans des bureaux sérieux, des lieux néo-/post-cultureux), un éditeur ou une éditrice (*ex-promoteur immobilier requin ou VRP murène en encyclopédies) rappelle à l'un ou l'une auteur-e débutant-e qu'un livre apporte la légitimité, une sorte de mélange entre AmourGloireBeauté et Dallas. Être publi-é-e serait une avancée de type Rolex à la cinquantaine, un siège entre St Pierre et Dieu le Père, une promesse d'un blason ou d'une toison doré-e.
Paroles, Paroles, Promesse, Inconvenance.

Derrière cette idée persiste encore les relents des préceptes (souvent très français/francophones) du "talent", de l'inné, de l'inspiration (cette sorte d'extase réservée aux premiers), de don, d'élite.

Pour moi, écrire souvent, par fulgurances et par dépendances, écrire à des moments clés ou creux ou crus, écrire un peu quand on peut, écrire-réécrire, retravailler, relire, devenir lecteur de son texte, assumer l'édition de soi à soi dans le texte, accepter le deuil de morceaux entiers et de brindilles, visiter la défragmentation de son texte, qu'il soit court, long, hybride, mosaïque, fleuve, ru et terminer, finir, rassembler, définir, circonscrire sans fermer, sans enfler.

C'est le sens du texte pour soi et le lecteur en soi qui "prévaut" puis le sens du chemin vers "un" lecteur, idéal et sensible qui "vaut".
C'est l'écrit traversé du sang, de la chair, de la raison et du phénomène du monde dont il faut prévoir la légitimité.
Un livre n'est rien s'il n'a que la mise en page et le contenant pour corps.
Un livre n'est rien s'il n'a pas la revendication d'un soi pluriel, dense et épaissi de regards stratifiés, modestes et singuliers.

L'obscénité du tout-parvenu, la vulgarité du vite-fait, le prosaïsme du qu'en-dira-ton, la grossièreté de l'à-tout-prix ne doivent pas annihiler les visions fondamentales des travailleurs et des travailleuses du texte, qu'ils soient autrices, qu'elles soient auteurs, qu'ils soient éditeurs, qu'elles soient éditrices.

Courage (Cou & Rage) à ceux qui arrivent...

 

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* je n'ai évidemment rien contre les professionnels qui exercent ces métiers.

11:43 02/03/2015 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, textes |  Facebook

26
déc

Noblesse oblige, Steph Wunderbar, Milady Renoir in Liège - 18/02/15

Mon corps, ma gorge, mon giron et moi nous produiront sur scène avec de la matière organique lue en première partie du groupe électro berlinois Noblesse Oblige.
Puis Steph Wunderbar fera son DJ set.
Puis la nuit sera dense.

 

Venez donc. 5€ la tonne de phéromones, c'est pas cher.

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13
nov

Breillat / Devésa (et puis Aventin pas loin)

"Cher(e)s Collègues,
Cher(e)s Etudiant(e)s,
Cher(e)s Ami(e)s,


Je me permets de vous informer que la vidéo (tournée par l'Equipe Mollat) de l'Entretien que m'a accordé la romancière et cinéaste Catherine BREILLAT le 10 octobre, et qui a été diffusé en ouverture du Colloque international "La Trahison des images, la déficience des langues" (Bordeaux, 17-18 octobre 2014), est désormais en accès libre sur YOUTUBE.

C'est un document important ayant trait à l'oeuvre de Catherine Breillat, à sa représentation du féminin, à son travail d'adaptation du texte à l'écran.

Vous le trouverez en suivant ce lien :

http://www.youtube.com/watch?v=HASRAP1fWhg

Je veux ici remercier l'artiste pour sa générosité. Et exprimer ma gratitude à M. Denis Mollat et à toute son équipe pour avoir consenti à tourner ce film.

Avec l'expression de me salutations les meilleures,

M. Jean-Michel Devésa"

+

http://www.ferulg.ulg.ac.be/pdf/aventin_dossier_presse.pdf

21:07 13/11/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, arts |  Facebook

5
nov

Pacôme Thiellement écrit comme j'aimerais penser.

Le poème du management et de la mort

Écrivain et vidéaste. Collaborateur de Rock & Folk et de Chronic’art, il est chroniqueur pour ventscontraires.net (revue collaborative du théâtre du Rond-Point) et pour l’émission Mauvais genres de France Culture. Il est l’auteur de nombreux essais consacrés à la culture pop et vient de publier Les Cinq Livres du King avec l’illustrateur Jonathan Bougard, aux éditions Le Feu Sacré.

 

"La vie d’une langue ne dépend pas de ceux qui la parlent mais de ceux à qui elle s’adresse. Elle est d’abord une maille pour attraper les êtres invisibles, un masque à pensées et une boîte à rêves. À la source de chaque langue, il y a sa relation avec la « langue des ­oiseaux », c’est-à-dire la façon dont elle entre en relation avec d’autres états de notre être – ceux que l’on appelle les Anges. Et tous les poètes parlent la « langue des oiseaux », qui est parfois la simple découverte d’un rythme ou d’une syntaxe émotive inédite. Toute parole poétique, comme tout amour, est un passage vers l’au-delà.

Ce n’est pas son mélange avec les autres langues qui appauvrit le français ; même avec l’anglais des films et de la musique pop. C’est sa contamination par le langage de l’entreprise, le jargon des publicitaires et politiques, la langue de l’information et de la communication. Ce qui tue une langue c’est son usage « de communication », c’est sa volonté d’être « comprise » à tout prix, son obsession à pénétrer dans le cerveau de son interlocuteur. Cette langue-là, qu’on voit à l’œuvre dans n’importe quel débat d’idées, on peut la haïr comme un viol, parce qu’elle ne s’adresse qu’à ce qui nous rabaisse. Elle ne nous perçoit que comme de la viande à voter, acheter, payer le prix fort et recommencer. Et on ne peut jamais lui répondre, puisque c’est à cet usage polémique qu’elle cherche toujours à nous rabaisser. C’est comme les oiseaux mécaniques qui pourrissent la vie du président Schreber : ça ne sert à rien de les insulter ou de les frapper ; le névropathe doit leur répondre par d’étranges variations homophoniques pour qu’ils se taisent – qu’ils se taisent, enfin. On doit faire pareil avec les managers, les publicitaires et les experts : seule l’interruption poétique pourra mettre fin à leur règne. On doit les tuer par un mystère qui les enferme et les dépasse. Qui écrira enfin Le Poème du management et de la mort ?

On dit que les hommes d’autrefois, menés par Nemrod, le roi-chasseur, avaient construit une tour pour accéder au ciel. Le démiurge la détruisit ; et de cette destruction provint la multiplicité des langues. Franz Kafka et Raymond Abellio ont tous deux parlé de la fosse de Babel. Mais le monde de la communication et du management nous apprend que Babel n’est ni une tour ni une fosse. C’est une plateforme – et c’est sur la plateforme de Babel que nous marchons tous aujourd’hui, priant pour qu’un démiurge revienne afin de la mettre en pièces une bonne fois pour toutes.

Car on ne meurt ni dans l’unification titanesque des Anciens, ni dans la dissémination des Modernes. On meurt dans la langue aplatie des ministres et des hommes d’affaires, des technocrates et des chroniqueurs télévisuels. Une langue que tout le monde parle, mais que personne n’écoute. "

20:43 05/11/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

30
oct

comment le blues m'a pas tuer...

Y avait l'annonce.

Y a eu l'évènement.

Et un monsieur présent annonce ce que ça a été pour lui.

Milady Renoir aborde la Sphère du Blues en Dju Dla
de
Jean Mertens

 

 

Il n’y avait qu’Outre la Meuse, Dju Dla, pour accueillir une fusion blues (et quel blues !)-poésie.

 


 

Poétique du blues

 


La poésie de Milady Renoir semble native au blues, avide de blues; le blues boit la poétesse; la magie prend l’instant et le maintient au faîte de l’exigence.
Dès la deuxième phrase, j’ai su que la soirée serait bonne.
Le trio de blues est rôdé question impros (Foufi est La guitare, Lionel Aquilina câline à la batterie et Farida Amadou mord ses cordes à la basse).
La poétesse a la voix posée des diseuses naturelles.
Elle l’a belle, modulée, acidulée, tendre, ironique, sans apprêt. Proche d’elle.
Elle se laisse imprégner par la force de ces notes de dju dla.

(...)

la suite sur son site fou - furieux - dense.

Merci à Lui et à Vanessa Herzet des Parlantes, à Primaëlle Vertenoeil de Levée de Paroles et à Jean-Paul du Blues Sphere.

21:29 30/10/2014 | Lien permanent | Tags : arts, lis tes ratures, act-u, agendada |  Facebook

20
oct

Musée Intime / Les Instantanées / Géographie Subjective / Collectif 6.35

Le Collectif 6.35 nous a fait écrire, parler, enregistrer nos corps et mots pour un de leurs projets, Le Musée Intime. Le contexte est un festival, les Instantanées de Peruwelz. On avait une sacrée contrainte, celle de partir de mots d'habitants qui ont subjectivement construit une carte à partir de ce qu'ils sont, savent, voient.

Les Auteurs sont pour cette fois: Milady Renoir, Virginie Quéré, Nicolas Marchant et Vinciane Geerinckx.
Le Concepteur est très souvent: Pascal Lazarus, Cie Exto-Colossal

On a fait ça en plus ou moins 6 jours, presque 6 heures. On a ri et aimé faire ça en pensant aux gens qui se baladeraient avec ça entre leurs tempes. Faut imaginer écouter ça dans un lieu qui était l'inducteur de l'écriture, mais quand même, en jouant le jeu.

Voilà, c'était ça.

https://soundcloud.com/cieecknobul/quai-3 / https://soundcloud.com/cieecknobul/quai-2 / https://soundcloud.com/cieecknobul/quai-1 / https://soundcloud.com/cieecknobul/toilettes / https://soundcloud.com/cieecknobul/manege / https://soundcloud.com/cieecknobul/je-marche / https://soundcloud.com/cieecknobul/boniment / https://soundcloud.com/cieecknobul/journal / https://soundcloud.com/cieecknobul/nature-en-force / https://soundcloud.com/cieecknobul/la-gare / https://soundcloud.com/cieecknobul/ballade / https://soundcloud.com/cieecknobul/ici / https://soundcloud.com/cieecknobul/lotto / https://soundcloud.com/cieecknobul/atlas / https://soundcloud.com/cieecknobul/autoroute

21:02 20/10/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, act-u |  Facebook

29
sep

Diane Arbus a dit...

DIANE ARBUS : 1923-1971, photographe américaine


"Rien n’est jamais comme on a dit que ce serait. Ce que je reconnais, c’est que je n’ai jamais vu avant."

 

"Ce que j’aime surtout, c’est aller où je n’ai jamais été avant."

 

"Si j’étais simplement curieuse, je pourrais difficilement dire à quelqu’un : " je veux venir chez vous et vous parler et vous faire raconter l’histoire de votre vie." Les gens me répondraient à coup sûr : "Vous êtes folle." En plus, ils seraient bigrement sur leurs gardes. Mais l’appareil photo est une sorte de passeport. Beaucoup de gens tiennent à ce qu’on s’intéresse à eux et ce moyen-là paraît raisonnable. (...)

 

Il se passe toujours deux choses : une impression de familiarité et puis le sentiment que c’est absolument unique. (...)

 

Tout le monde a ce désir de vouloir donner de soi une certaine image, mais c’en est une tout autre qui apparaît, et c’est cela que les gens remarquent. Vous voyez quelqu’un dans la rue et ce que vous remarquez essentiellement chez lui, c’est la faille. C’est déjà extraordinaire que nous possédions chacun nos particularités. Et non contents de celles qui nous ont été données, nous nous en créons d’autres. Toute notre attitude est un signal donné au monde pour qu’il nous considère d’une certaine façon, mais il y a un monde entre ce que vous voulez que les gens pensent de vous et ce que vous ne pouvez pas les empêcher de penser. Et cela a un rapport que j’ai toujours appelé le point de rupture entre l’intention et l’effet. Je veux dire que si vous observez la réalité d’assez près, si d’une façon ou d’une autre vous la découvrez vraiment, la réalité devient fantastique. Vous savez, c’est réellement fantastique que nous ressemblions à ce à quoi nous ressemblons et c’est cela qui ressort très clairement dans une photographie. Il y a quelque chose d’ironique dans la vie et cela vient du fait que l’effet que vous voulez créer ne ressort jamais comme vous l’aurez désiré.

 

Ce que j’essaie de décrire, c’est l’impossibilité de sortir de sa peau pour entrer dans celle d’un autre. Et c’est ce que tout cela tend à dire. Que la tragédie des autres n’est pas la même que la vôtre.

 

Autre chose : une photographie doit être spécifique. Je me souviens, il y a longtemps, quand j’ai commencé à photographier, je me suis dit : "il y a énormément de personnes dans le monde et ça va être bien difficile de les photographier toutes, donc, si je photographie une sorte d’être humain généralisé, tout le monde le reconnaîtra." Ce serait en quelque sorte ce que l’on appellerait "l’homme moyen" ou quelque chose du genre. Ce fut mon professeur Lisette Model qui m’a finalement fait comprendre que plus on est précis, plus on devient général. C’est une vérité qu’il faut regarder en face. Et il y a certaines évasions, certaines pudeurs dont je pense qu’il faut se débarasser.

 

Le procédé lui-même a une sorte d’exactitude, une sorte de pénétration, à laquelle nous ne sommes pas généralement soumis ; à laquelle nous ne soumettons pas notre prochain. Nous sommes plus indulgents envers les autres que l’appareil photo. L’appareil est un peu froid, un peu dur. (...)

 

J’ai beaucoup photographié les phénomènes de foire. Ce furent même les premiers sujets que j’ai photographiés et cela m’a toujours formidablement exaltée. Je les adorais. Et j’en adore encore certains. Je ne dirais pas que ce sont mes meilleurs amis, mais ils me font éprouver un sentiment de honte et de terreur. Il y a une qualité légendaire chez les monstres. Comme un personnage de conte de fées qui vous arrête pour vous demander la réponse à une énigme. La plupart des gens vivent dans la crainte d’être soumis à une expérience traumatisante. Les monstres sont déjà nés avec leur propre traumatisme. Ils ont déjà passé leur épreuve pour la vie. Ce sont des aristocrates. (...)

 

Je ne m’imagine pas qu’on puisse rendre la réalité exactement comme elle est, mais on peut s’en approcher davantage. (...)

 

Une des choses dont j’ai souffert depuis mon enfance, c’est que rien, aucune adversité ne pouvait m’atteindre. J’étais enfermé dans un climat d’irréalité qui pour moi n’était pas autre chose que l’irréalité. Et ce sentiment d’immunité était, aussi ridicule que cela puisse paraître, douloureux. Pendant longtemps, c’était comme si je n’avais pas hérité de mon propre royaume. Le monde me semblait appartenir au monde. Je pouvais apprendre des choses, mais elles ne paraissaient jamais être le fruit de ma propre expérience.

lis tes ratures, humoeurs

 

Je n’étais pas une enfant avec de grands désirs. Je n’avais pas le culte du héros. Je ne voulais pas jouer du piano ni rien d’autres. Je peignais mais je détestais peindre et j’ai abandonné tout de suite après mes études secondaires, parce qu’on ne cessait de me dire que j’étais formidable. C’était l’époque de l’expression individuelle, j’étais dans une école privée et la tendance était de demander : "Que voulez-vous faire ?" Alors vous faisiez quelque chose et ils disaient : "Formidable !" Cela m’a donné le trac. Je me souviens que je détestais l’odeur de la peinture et le bruit du pinceau sur le papier. Quelque fois, je ne regardais même pas, mais écoutais seulement l’horrible bruit du pinceau. Je ne voulais pas qu’on me dise que j’étais formidable. J’avais l’idée que si j’étais aussi douée, la peinture ne valait vraiment pas le coup.

 

Il m’a toujours semblé que la photographie a tendance à traiter de la réalité, alors que le cinéma tend plutôt à traiter de la fiction. (...)

 

Quelque fois, la connaissance de soi-même ne mène nulle part. Quelque fois, cela vous laisse seulement l’esprit vide. Comme : Me voilà, j’ai une histoire. Il y a des choses qui me semblent mystérieuses dans le monde. Il y a des choses qui m’embêtent dans le monde. Mais il y a des moments où tout cela n’a aucune importance.

 

Une autre chose qui m’a amenée à travailler, c’est la lecture. (...)

 

Autrefois, j’avais une théorie sur l’art photographique. C’était la sensation d’intervenir entre deux actions ou entre l’action et le repos. (...)

 

Dernièrement, j’ai découvert avec stupeur à quel point je peux aimer ce que l’on ne voit pas dans une photographie. Une obscurité véritablement physique. Et c’est très exaltant pour moi de retrouver l’obscurité.

 

Ce qui me passionne dans la technique - je déteste employer ce mot qui fait croire à un tour de passe-passe - mais ce qui m’émeut, c’est qu’elle semblait venir d’un endroit profond et mystérieux. Je veux dire que cela peut avoir affaire avec le papier et le révélateur, etc., mais cela vient, la plupart du temps, du choix profond que quelqu’un a fait après de longues réflexions et qui continue à le hanter.

 

L’invention est presque toujours ce genre de chose subtile et inévitable. On a tendance à s’approcher toujours un peu plus de la beauté de sa propre invention. On limite de plus en plus ses choix et on se spécialise. La lumière qui émane de chaque personne, la qualité du tirage, le choix du sujet, tout cela joue un rôle dans l’invention. Il y a un million de choix à faire. C’est une chance dans un sens, ou bien une malchance. Les uns détestent une certaine forme de complexité. D’autres ne veulent que cette complexité. Mais rien de cela n’est vraiment intentionnel. Je veux dire que cela ressort de votre propre nature, de votre identité. Nous avons tous une identité. On ne peut pas y échapper. C’est ce qui reste lorsque tout est enlevé. Je crois que les plus belles inventions sont celles auxquelles on a pas pensé.

 

Certaines photos sont des raids de reconnaissance, sans même que vous le sachiez. Elles deviennent des méthodes. C’est important de faire de mauvaises photographies. Elles peuvent vous faire reconnaître quelque chose que vous n’aviez pas vu d’une façon qui vous le ferra reconnaître quand vous le reverrez.

 

J’ai horreur de l’idée de composition. Je ne sais pas ce qu’est une bonne composition. Je suppose que je dois savoir un peu de quoi il s’agit, car j’ai beaucoup tâtonné pour découvrir ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas. Parfois, pour moi, la composition est liée à une certaine luminosité ou à une certaine tranquillité. Parfois, elle est le résultats d’erreurs idiotes. Il y a une certaine façon de bien faire et une certaine façon de mal faire et tantôt je préfère le bien fait et tantôt le mal fait. C’est cela la composition.

 

Récemment, j’ai fais une photo - ce n’était pas la première expérience - et j’en ai tiré une quantité d’épreuves expérimentales. Il y avait quelque chose qui clochait dans toutes. J’ai pensé que c’était plutôt raté et j’allais recommencer. Mais il y en avait une qui était tout à fait particulière. Une vraie photo d’amateur. Un peu comme si le mari de la dame l’avait prise lui-même. C’était terriblement direct et assez laid et il y avait quelque chose d’excitant dans cette image. Je me suis prise à l’aimer de plus en plus et à présent j’en suis secrètement folle. (...)

 

Très souvent, quand vous partez photographier, c’est comme si vous vous rendiez à une fête. Disons un concours de beauté. Vous vous faîtes une vague idée de la chose, il y aura des gens qui seront des juges et choisiront un gagnant parmi tous ces candidats et puis, quand vous êtes sur place, ce n’est pas ça du tout. (...)

 

Dans mon travail, je m’accommode de la maladresse. Par cela, je veux dire que je n’aime pas arranger les choses. Si je me trouve en face de mon sujet, au lieu de l’arranger, je m’arrange moi-même. (...)

 

Une chose curieuse : je n’ai jamais peur quand je regarde le verre dépoli. Une personne pourrait s’avancer vers moi avec un revolver, j’aurai les yeux collés au viseur et ce serait comme si je ne pouvais pas être vulnérable. Je trouverais ça tout simplement passionnant. Je veux dire que je suis sûre qu’il y a des limites. (...) Mais il y a un genre de pouvoir qui émane de l’appareil photo. Je veux dire que tout le monde se rend compte que vous avez un avantage. Il y a dans cet objet que vous portez une certaine magie qui leur fait quelque chose. Cela les fige d’une certaine façon. (...)

 

Les chinois ont une théorie selon laquelle l’ennui mène à la fascination et je pense que c’est vrai. Je ne choisirai jamais un sujet pour sa relation avec moi ou pour ce que j’en pense. Il faut simplement choisir un sujet, et ce que vous en ressentez, ce que cela représente pour vous commence à se préciser si vous vous contentez simplement de le choisir et de le traiter assez souvent. (...)

 

La chose importante à savoir c’est qu’on ne sait jamais rien. On tâtonne toujours pour trouver son chemin.

 

Une chose qui m’a frappée très tôt est que vous ne mettez pas dans une photographie ce qui va en sortir. Ou, vice versa, ce qui ressort n’est pas ce que vous y avez mis.

 

Je n’ai jamais pris la photo que j’avais l’intention de prendre. Elles sont toujours meilleures ou pires.

 

Pour moi, le sujet est toujours plus important que l’image. Et plus compliqué. J’ai de l’intérêt pour le tirage de l’épreuve, mais ce n’est pas sacré pour moi. Je pense vraiment que l’important, c’est ce que cela représente. Je veux dire qu’il faut que cela représente quelque chose. Et ce que cela représente est toujours plus remarquable que ce que c’est.

 

Je sens vraiment que j’ai une vague idée en ce qui concerne la qualité des choses. Je veux dire que c’est très subtil et ça me gêne un peu d’en parler, mais je crois vraiment qu’il y a des choses que personne ne verrait si je ne les photographiais pas."

 

« La photographie est un secret qui nous parle d’un secret. »

 

Toutes les citations précédentes sont tirées du livre "Diane Arbus", octobre 2011, éditions de La Martinière/Jeu de Paume.

10:27 29/09/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, humoeurs |  Facebook

27
sep

Eluard donne à voir.

Donner à voir - Eluard.jpg

15:08 27/09/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, humoeurs |  Facebook

22
sep

mercredi entre apéro et nuit, il sera question d'ICI (de Christine Van Acker)

rencontre ICI 3 SD.jpg (cliquez sur ce que vous voyez)

21:45 22/09/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, act-u |  Facebook

18
sep

Lettres de Niki de Saint Phalle à son correspondant imaginaire, Pontus

Niki_de_Saint_Phalle_by_Lothar_Wolleh

“ Je passerais ma vie à prouver que j'avais le DROIT D'EXISTER."

Niki de Saint Phalle  (29 octobre 1930 – 21 mai 2002) est l’une des artistes les plus populaires du XXème siècle , plasticienne, peintre, sculptrice  et réalisatrice de films. Son œuvre est marquée par son féminisme et sa radicalité de pensée qui donnent lieu à des créations atypiques et originales, comme « Nanas ». Dans cette lettre autobiographique adressée à son ami imaginaire, cette femme dévoile sa personnalité passionnante, rebelle et féministe…

 
 
 

"Cher Pontus,

Quand devient-on rebelle ? Dans le ventre de sa mère ? A cinq ans, à dix ans ?

Je suis née en 1930. ENFANT de la DÉPRESSlON. Pendant que ma mère m'attendait, mon père perdit tout leur argent. En même temps elle découvrit l'INFIDELITÉ de mon père. Elle pleura tout au long de sa grossesse. J'ai ressenti ces LARMES.

Plus tard elle me dirait que TOUT ÉTAIT DE MA FAUTE. Les ennuis étaient venus avec moi. Je la crus.

Certaines cartes du Tarot me furent distribuées le jour de ma naissance : le Magicien (carte de la créativité et de l'énergie) et le Pendu (réceptivité et sensibilité à tout et à chacun). On me tendit aussi la carte de la Lune (imagination et son contrepoint : imagination négative).

Ces cartes deviendraient le matériau, le canevas sur lesquels je peindrais ma vie.

Je prouverais que ma mère avait TORT ! Je passerais ma vie à prouver que j'avais le DROIT D'EXISTER. Un jour ma mère serait fière de moi devenue riche et célèbre. Le plus important pour moi était de prouver que j'étais capable d'aller au bout de mes projets. Un jour j'accomplirais le plus grand jardin de sculptures jamais fait depuis le Parc de Gaudi à Barcelone.

O.K. Peut-être avais-je précipité la chute de la Banque de Saint Phalle mais je deviendrais beaucoup plus célèbre que la banque de mon père.

Oui je prouverais que ma mère avait TORT et je prouverais aussi qu'elle avait RAISON.

Un jour je ferais une chose impardonnable. La pire chose dont une femme soit capable. J'abandonnerais mes enfants pour mon travail. Je me donnerais ainsi une bonne raison de me sentir coupable.

Enfant je ne pouvais pas m'identifier à ma mère, à ma grand-mère, à mes tantes ou aux amies de ma mère. Un petit groupe plutôt malheureux. Notre maison était étouffante. Un espace renfermé avec peu de liberté, peu d'intimité. Je ne voulais pas devenir comme elles, les gardiennes du foyer, je voulais le monde et le monde alors appartenait aux HOMMES. Une femme pouvait être reine mais dans sa ruche et c'était tout. Les rôles attribués aux hommes et aux femmes étaient soumis à des règles très strictes de part et d'autre.

Quand mon père quittait tous les matins la maison à 8 h 30 après le petit déjeuner, il était libre (c'est ce que je pensais). Il avait droit à deux vies, une à l'extérieur et l'autre à la maison.

Je voulais que le monde extérieur aussi devienne mien. Je compris très tôt que les HOMMES AVAIENT LE POUVOIR ET CE POUVOIR JE LE VOULAIS.

OUI, JE LEUR VOLERAIS LE FEU. Je n'accepterais pas les limites que ma mère tentait d'imposer à ma vie parce que j'étais une femme.

NON. Je franchirais ces limites pour atteindre le monde des hommes qui me semblait aventureux, mystérieux, excitant.

Ma nature optimiste m'y aida.

J'avais besoin d'héroïnes auxquelles m'identifier. A l'école le cours d'histoire n'était qu'une longue litanie sur la supériorité de l'espèce mâle et cela m'ennuyait à mourir. On nous parlait bien de quelques femmes : la Grande Catherine, Jeanne d'Arc, Elizabeth d'Angleterre, mais il n'y en avait pas assez pour moi. Je décidai de devenir une héroïne.

Dans les innombrables contes de fées que ma grand-mère me lisait je m'étais déjà identifiée avec le héros. C'était TOUJOURS un garçon qui faisait toujours des bêtises.

N'écoutant que sa voix intérieure et ne perdant jamais de vue le but final, le héros, après bien des difficultés, finissait par trouver le trésor qu'il recherchait.

Je ne souhaitais pas rejeter entièrement ma mère. D'elle j'ai retenu des choses qui m'ont donné beaucoup de plaisir : mon amour des vêtements, de la mode, des chapeaux, des tenues de soirée, des miroirs. Ma mère avait beaucoup de miroirs dans sa maison. Des années plus tard, les miroirs deviendraient un des matériaux essentiels que j'utiliserais dans le Jardin des Tarots en Italie et dans le Cyclope dans la forêt de Fontainebleau, non loin de Paris. Ma mère était une grande amoureuse de la musique, de l'art, de la bonne cuisine. Toutes ces choses, je les ai reçues en partage et elles m'ont aidée à rester en contact avec ma féminité.

Ma mère avait un certain style et du charme. J'aimais sa beauté et le pouvoir qu'elle lui donnait, j'aimais son No 5 de Chanel, sa coiffeuse en verre des années 30 recouverte de crèmes, de poudres et de rouges à lèvres. J'adorais ses boucles brunes, sa peau lisse et blanche. Elle ressemblait à l'actrice Merle Oberon.

Ma mère, cette merveilleuse créature dont j'étais un peu amoureuse (quand je n'avais pas envie de la tuer) je la voyais comme prisonnière d'un rôle imposé. Un rôle qui se transmettait de génération en génération selon une longue tradition jamais remise en question.

Le rôle des hommes leur donnait beaucoup plus de liberté et J'ETAIS RESOLUE A FAIRE MIENNE CETTE LIBERTE.

Mon frère John fut encouragé à faire des études. Pas moi. J'étais jalouse et pleine de rancune que le seul pouvoir que l'on me reconnût fût celui de séduire les hommes. Personne ne se souciait que j'étudie ou non, du moment que je passais mes examens. Tout ce que voulait ma mère était que j'épouse un homme riche et socialement acceptable.

Adolescente, j'ai refusé mon père et ma mère comme modèles ; j'ai refusé aussi leur position sociale. La seule pièce de la maison où je trouvais confort et chaleur était la cuisine, auprès de la domestique noire.

A huit ans, tout mon argent de poche allait à l'achat de bandes dessinées de Wonderwoman et Batman. (Je n'avais pas le droit de les lire et les cachais sous mon matelas.) Une partie de l'argent que je volais à mon père et à ma grand-mère allait aux mendiants. J'aimais bien les mendiants. Ils avaient souvent l'air plus réels qu'un tas de gens circulant dans les rues de New York. C'était 1940 et j'avais dix ans.

J'allais à l'Ecole du Sacré-Cœur, école religieuse de filles, dans la 91ème rue. Tous les mois on donnait à la meilleure de la classe un superbe ruban rouge. Je ne l'ai jamais eu (quoi d'étonnant, je ne faisais rien). Un jour je décidai de sortir et d'acheter un ruban rouge que je fixai sur mon uniforme, comme si j'avais eu le prix d'excellence. Ce ne fut pas apprécié.

L'uniforme de l'école était vert, un vilain vert foncé avec une blouse beige et une cravate verte. Pas surprenant que je désire ardemment la décoration rouge.

Au Noël de 1940 les nonnes nous conduisirent à HARLEM pour apporter des cadeaux aux pauvres familles noires. Comme je me sentais gênée pour ces gens ! Nous étions une dizaine entourant une nonne qui fit un discours ridicule puis deux dames noires nous remercièrent. Je me rappelle avoir pensé : si j'étais à leur place, je vous haïrais. J'avais honte.

Les rues de New York et leur misère et leur agitation furent une vraie école de la vie.

Dehors nous parlions anglais alors que le français était de rigueur à la maison. En ce temps-là l'éducation française cela voulait dire que les enfants pouvaient se montrer mais pas se faire entendre. Pas de sottises. Finir ce que l'on a dans l'assiette (« Pense aux petits chinois qui n'ont rien à manger »...). Si je répondais (ce qui m'arrivait souvent) je recevais une gifle (pratique courante à l'époque).

Je fus exposée très tôt à des influences culturelles diverses et parfois conflictuelles, ce qui m'amena vite à me faire ma propre idée des choses. Et je choisis ce que je voulais croire.

Ma tante Joy (de Géorgie; donc du côté américain de la famille) était une adorable vielle dame qui me gâtait, me lisant des contes ou m'amenant à des fontaines de soda. J'étais une fanatique des glaces au chocolat arrosées de caramel. Nos sorties parfois se terminaient en drame. Il suffisait qu'il y ait un NOIR dans les parages pour que ma tante Joy batte en retraite à toute vitesse. Pourquoi ne me permettait-on pas de m'assoir à côté d'une dame noire quant à la maison nous avions une domestique noire que je considérais comme une grande AMIE ?

Après avoir rejeté mes parents et leur classe, je serais confrontée à l'ÉNORME PROBLÈME DE ME RÉINVENTER ET DE ME RECRÉER. Je ne ressentais aucun sentiment national. Je ne me sentais ni française ni américaine.

Une chose me sauva durant ces difficiles années d'adolescence : MA BOÎTE MAGIQUE SECRÈTE ET IMAGINAIRE cachée sous mon lit. Elle était faite d'un précieux bois sculpté, incrusté d'émaux aux riches couleurs.

NUL AUTRE QUE MOI POUVAIT VOIR LA BOÎTE.

Quand j'étais seule je l'ouvrais et il en jaillissait toutes sortes de poissons extraordinairement bariolés, de génies, de fleurs sauvages au parfum délicieux.

Dans cette boîte qui n'était qu'à moi je gardais mes premiers poèmes, mes rêves de grandeur.

LA BOÎTE ÉTAIT MON REFUGE SPIRITUEL, le commencement d'une vie où eux, mes parents ne pourraient pénétrer. Dans la boîte je déposais mon âme. Je m'entretenais avec elle. Puisqu'il m'était impossible d'avoir une relation profonde avec ma famille, je commencerais à communiquer avec moi-même. De là vient mon éternel besoin de SOLITUDE. C'est dans cette solitude que me viennent les idées pour mon travail. La solitude est aussi nécessaire à ma création que l'air à mes poumons.

Encore aujourd'hui, Pontus, ma boîte magique est sous mon lit. Je l'ouvre tous les jours. Ma structure, ma colonne vertébrale, mon squelette sont dans la boîte.

Parfois elle est remplie de sable, j'ai cinq ans de nouveau, construis des châteaux et rêve de palais.

Ma boîte remplace le monde des adultes auquel je me suis habituée avec difficulté et dont je ne suis pas folle.

La boîte m'a empêchée de devenir une personne cynique et sans illusion.

C'est la boîte de Pandore. Ce qui demeure en elle, c'est l'espoir."

09:37 18/09/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

25
aoû

L’entre-des-langues de camille toledo

Peter Fischli and David Weiss. From the «Equilibres» II.jpgL’entre-des-langues

 

Conférence donnée à l’occasion du congrès international commémoratif du 25e anniversaire de l’Association portugaise de littérature comparée, à l’université d’Aveiro, les 6 et 7 décembre 2012. Relu également lors du Cerisy Berlin, le 18 juin 2014, en présence de Heinz Wismann, Wolfgang Asholt, Cécile Wajsbrot, Patricia Oster-Stierle.




Résumé

Ce que je nomme « entre-des-langues » peut se comprendre et s’appréhender comme un pas de plus du tournant traductif /translation turn et ce, en suivant les trois propositions suivantes :


1. Afin de cerner ce que pourrait être une littérature européenne et/ou une littérature mondiale non hégémonique, au XXIe siècle, je propose de poser que la langue-monde est : la traduction. L’entre-des-langues peut s’entendre comme « antre-des-langues » et se comprendre comme un « refuge/antre » du multiple.


2. Dans l’entre-des-langues, on peut considérer « l’auteur » en suivant l’équation :
« l’Auteur = l’auteur + ses traducteurs ».
On rompt donc, dans cette nouvelle configuration littéraire, avec la construction romantique de l’original et l’idée d’authenticité, pour revenir à une conception stratifiée et rhizomique du travail d’écriture.


3. Cette poétique de l’entre-des-langues est une po-éthique de la diversité, car :
(a) en posant la traduction/entre-langues (in-between languages) comme langue-monde, elle met en mouvement des littératures multiples contre la domination d’un globish mondialisé et/ou la réduction communicationnelle.
(b) elle place les lecteurs face à l’impératif po-éthique de reconnaître un intraduisible – ce que l’on ne parvient jamais à traduire, ce que l’on nie de l’autre en traduisant (en lisant).
(c) car, enfin, elle met au cœur de l’analyse comparatiste la question du conflit et du déplacement, en déliant le couple langue/territoire.
L’entre-des-langues permet ainsi d’appréhender des écritures à l’âge d’une déterritorialisation générale des histoires, des contextes de langues et des cultures.
C’est afin de promouvoir ce nouveau territoire sans territoire et sans maître-mot que la Société européenne des auteurs a été créée au printemps 2008.

*


Avant d’entrer dans cet espace instable de « l’entre-des-langues », je voudrais dire un mot sur le moment politique de cette intervention. L’Europe traverse une crise profonde et l’Union européenne est en train de transformer ce qui fut un idéal (passer outre les identités figées des nations pour construire une citoyenneté européenne) en une machine réactionnaire où les champs les plus cruciaux de l’activité humaine – les arts, l’éducation, la recherche, la médecine, les programmes de solidarité – sont délaissés au profit de réalités comptables dépourvues de vision et d’imagination. Cette situation de crise s’accompagne de mouvements de ré-armements identitaires qui prennent bien souvent, hélas, des formes xénophobes et violentes. C’est dans ce contexte que je m’adresse à vous, et c’est parce que je tiens en très haute estime les puissances de la littérature que je me permets d’évoquer cet état des choses. La pensée comparatiste et les études littéraires ne sauraient être dissociées ou isolées de ce fond-là. Vous comprendrez ici que je m’inscris en rupture avec ce qui fut, je crois, une tentation bien française d’isoler la littérature. La Bovary, c’est fini ! pourrait-on dire.
Je ne veux pas signifier par là que la littérature soit forcément engagée, au contraire. Mais la question du temps et du lieu de l’écriture (autrement dit, le moment physique, social, scientifique, politique où nous nous tenons) est indissociable de la question littéraire : nous ne pouvons pas écrire ou lire de la même manière avant et après Auschwitz, comme nous ne pouvons pas écrire ou lire aujourd’hui après le triomphe de Hollywood, du divertissement et du jeu vidéo. Nous ne pouvons pas penser la littérature sans tenir compte, de même, de la dématérialisation du livre, du bouleversement des conditions techniques et industrielles de la circulation des œuvres. Nous avons besoin pour repenser la place de la littérature de prendre en compte toute l’économie narrative contemporaine. Autrement dit : voir et comprendre la littérature comme un mode parmi d’autres de mise en récit, en concurrence avec d’autres modes de récit plus déterritorialisés tels que le cinéma, les médias, le jeu vidéo, et comprendre ce que peut la littérature que ces autres modes de récit ne peuvent pas.
Avant d’en venir à l’entre-des-langues, dans ce texte qui est pour moi une première tentative de définition d’un espace que j’ai d’abord exploré dans mes œuvres de fiction ou dans des textes poétiques, je tiens à évoquer trois qualités du champ littéraire qui devraient remettre la littérature, la lecture, et l’écriture au cœur du XXIe siècle :

Première qualité : le non-scopique.

La littérature – et la lecture – est un art et une pratique qui maintient de l’intériorité – du non-scopique – dans une époque qui veut tout voir, tout extérioriser. Cela place nos disciplines et nos pratiques dans un rapport de conflit et de résistance par rapport aux flux dominants de la monstration, de l’exhibition. Quelque chose, en littérature, s’oppose à la vue, et cela doit nous réconforter quant à la position que nous occupons. Nous ne sommes pas du règne du visible ou, si nous y entrons, c’est en interrogeant le régime de la présence et de l’absence : une relation entre le visible et un texte de plus en plus marginal, qui survit et se maintient comme trame, dans, sous et derrière les images. Contre ce régime dominant de la vue, la littérature maintient des états d’intériorité. Les complicités qui se tissent autour d’une œuvre, surtout lorsque celle-ci relie des lectures par-delà les langues – en traduction –, offrent un modèle de contre-société : une politique et une poétique qui échappent au regard et donc, d’une certaine façon, au contrôle. Car la vue est, comme vous le savez, le sens premier des tyrans.

Deuxième qualité : le « hors-monde ».

Dans un temps de colonisation de l’imaginaire – ce que nous nommons productions de virtualités – et de quadrillage, de séquençage technique des activités humaines, la littérature maintient une fonction que je qualifierais de « respiratoire » car, en elle, persistent des hors-mondes, des lieux de langues qui échappent à la cartographie des espaces réels et virtuels. La littérature est une extra-territorialité – un hors-monde /outer-world – s’incarnant dans une langue-territoire. À cet égard, on peut considérer la traduction comme l’art qui déplace, dans une autre langue, des poches de « hors-monde » qui font dissidence avec le régime de la vue, de la présence et du contrôle. On peut se représenter la configuration littéraire – un texte + ses lectures – comme des brèches dans l’écosystème balisé du visible. Un texte littéraire n’a pas la même matérialité et n’occupe pas la même place que d’autres régimes fictionnels comme le cinéma ou le jeu vidéo. Étant en marge du régime des images – de l’hypnose fictionnelle où nous sommes tenus –, la littérature préserve des hors-mondes. On dit souvent qu’elle est en « marge » ou « marginalisée », mais il faut entendre le mot « marge » moins comme une relégation du littéraire que comme un rappel à ce qui court toujours à côté du récit principal : la marge d’un livre, la marge d’une page, dans la marge… C’est le lieu depuis lequel le récit principal – en l’occurrence, le réel médiatisé et fictionnalisé – est excavé et mis en tension. Si l’on accepte de se représenter le XXIe siècle comme un temps dominé par l’image, et l’écosystème médiatique comme une confiscation quotidienne du sentiment de l’existence, la fiction littéraire est, en rapport, une marge depuis laquelle il est possible d’entailler le réel, de percer la bulle fictionnelle où nous vivons. Voilà pourquoi vous trouverez toujours dans mes œuvres de fiction – Vies pøtentielles (2010), Vies et mort d’un terroriste américain (2007), En época de monstruos y catástrofes (première édition en 2004) – une forme d’excavation ou d’exégèse. Depuis le hors-monde qu’elle crée et entretient, la littérature est un des rares lieux depuis lesquels nous pouvons continuer d’interpeller le régime de l’hypnose : notre servitude de voyants.

La troisième qualité littéraire : Slow motion art

Ce qui conteste, enfin, le régime de nos sociétés, c’est le temps littéraire : son tempo propre. Art, je l’ai dit, d’une territorialité linguistique (l’ancrage dans la langue) créant une extraterritorialité spatiale (des hors-mondes/hors-champs), la littérature est non seulement une entaille, une percée, mais elle est aussi un réservoir de temps longs. Traduire, c’est se placer hors du monde de la vitesse, c’est demeurer dans le souci du corps des mots. Lire, c’est se délier, se séparer, pour expérimenter une autre forme de lien in absentia. Si l’on compare cette qualité littéraire à d’autres formes de l’industrie narrative ou à d’autres arts, comme la musique, le cinéma, ou encore à d’autres modes d’identification comme le jeu vidéo, on doit reconnaître que le champ littéraire a une inertie plus forte.
En termes physiques, on peut considérer les livres comme des masses plus épaisses, des corps lourds qui, par le simple fait qu’ils sont là, font obstruction ou déjouent des procédures d’accélération émotionnelle et dramatique. Le livre est une masse. Le texte une distance. L’existence littéraire tranche avec l’accélération des flux. C’est ici que nous devons observer, avec attention, les techniques qui dématérialisent les supports de lecture. En quoi l’industrie informatique qui s’empare des contenus littéraires est-elle en train de remettre en cause ce tempo littéraire – qui était en accord avec un certain rythme humain ? Comment, face à cette transformation, nous rendre maître et possesseur du code informatique pour faire perdurer le hors-monde littéraire et sa masse ? C’est pour répondre à cette question que nous avons lancé, il y a quatre ans, le projet TLHUB, translate the wor_d, afin de construire un hub pour les auteurs, les traducteurs, les éditeurs : un espace coopératif où lire, travailler, présenter ses œuvres et traduire. Ce réseau devra donner un corps technologique à ce que j’ai nommé : l’entre-des-langues. Œuvrer, écrire, traduire, penser dans l’entre-des-langues.

*


1. Une hypothèse de travail :

L’entre-des-langues est une hypothèse de travail. Une hypothèse qui postule qu’il n’y a qu’une seule langue-monde. Cette langue-monde, c’est la traduction. La traduction est une langue sans mot, sans verbe, sans adjectif. C’est une pratique et un art – je parle de la traduction humaine – qui naît de la tension entre deux contextes intraduisibles, irréductibles à un sens, deux contextes, deux différences, ancrés dans les mots. La traduction est donc une langue à la fois une et multiple. Elle est une, car elle désigne toujours une même position de médiation. Mais elle est multiple, car elle suppose au moins deux territorialités différentes. On peut dire aussi que son espace, sa nécessité, se déploient dans le fossé d’intraduisible qui sépare deux langues. En ce sens, nous ne la définissons pas comme un métier, un procédé ou un simple art du déplacement consistant à remplacer un plein (une langue) par un autre plein (une langue). Nous la définissons comme la Langue du trou, de l’interstice. La Langue portant la conscience de la séparation et de la différence. En tant qu’elle agit dans l’entre-des-langues, elle est aussi la Langue en laquelle se conservent et se perpétuent les langues. L’espace qu’elle dessine – son hors-monde, hors-champ, sa marge et sa lenteur – est aussi le lieu depuis lequel il est possible d’observer les implicites, les oublis, les fragilités dont les littératures et les écrivains ont la charge. Elle devient, dès lors, la langue principale d’une humanité souhaitant maintenir en son sein de l’altérité, de l’irréductible, de la diversité, du fragile, de l’humanité, contre des véhicules techniques, des flux, des procédures qui voudraient évacuer, vider l’humanité de sa langue, de son éthique, de sa politique.

2. Il s’agit d’un lieu : ou plutôt d’un non-lieu.

Il s’agit donc d’un lieu. Ou plus exactement d’un non-lieu. Entre, zwischen, entra, in-between languages. J’ai commencé à travailler sur cet entre-des-langues il y a maintenant huit ans. En 2004. Le terme a vu le jour, dans mon travail, à la fin du Hêtre et le Bouleau, essai sur la tristesse européenne. Puis l’expression est revenue dans un long poème, L’Inquiétude d’être au monde, où j’ai ausculté l’état de l’Europe après le massacre perpétré par Anders Behring Breivik en Norvège. L’entre-des-langues est d’abord le non-lieu de notre habitation, au XXIe siècle, après un siècle de meurtres, d’exils, de déplacements forcés.
Cette réalité – entre-les-langues – est palpable, dans les métros, les bus, les avions. Je l’ai encore observée à Berlin, où les Européens du Sud, d’Italie, d’Espagne, migrent pour trouver du travail et se trouvent dans l’obligation de se dire dans la langue de l’autre. Nous habitons entre une ou plusieurs langues-sources et une ou plusieurs langues-cibles. Ce non-lieu – zwischen las lenguas – est autant le fruit de l’histoire politique que de l’histoire économique et sociale. Nous vivons dans cet écart, dans la contrainte de ce déplacement, et la territorialité des langues fait de nous des déplacés, des exilés, jusqu’à ce que nous devenions – parvenions à devenir – les traducteurs de nos propres émotions, de nos propres sensations. Ce qui était, finalement, un corpus chez Steiner – la reterritorialisation linguistique de Nabokov, de Kundera – est en fait une réalité sociale du XXIe siècle, et c’est en cela, aussi, que nous pouvons nommer « l’entre-des-langues » comme Langue principale dans laquelle s’écrit le XXIe siècle.

3. L’entre-des-langues dans une Europe postcoloniale.

Nous vivons dans une réalité de l’entre. Et cette langue dans laquelle s’écrit la réalité du XXIe siècle s’oppose d’emblée au monolinguisme de la mondialisation en ce qu’elle repose sur une unité-multiple : elle est à la fois langue-monde et langue de la multiplicité des mondes, en ce qu’elle repose sur la conscience des territorialités poétiques divergentes des langues. Cette désignation « entre-des-langues » est née chez moi d’une réflexion sur l’Europe (quel est le commun poético-politique de l’Europe ?) en même temps qu’elle prend acte d’une réalité postcoloniale (quelle langue peut créer du commun entre des récits, des cultures, que l’Histoire a opposés et oppose toujours ?) L’entre-des-langues opère donc un double déplacement. Pour les pays d’accueil, reconnaître cet espace d’écarts où nous vivons, c’est diminuer l’hégémonie implicite de la langue d’accueil et se déplacer là où je suis aussi peu maître des mots que l’autre, où il me manque les mots pour me dire. Pour les déplacés, être accueillis à cet endroit, dans l’entre, c’est reconnaître l’effort qui a été fait par la langue-hôte pour se déplacer, et donc devoir s’astreindre à un effort semblable pour se traduire pour l’hôte et entrer dans sa langue. L’entre contraint ainsi à deux formes du déplacement.
L’entre-des-langues est une exigence à la fois postcoloniale, européenne, et humaine, car il se présente comme une fin de non-recevoir à toute tentation ou implicite hégémonique. (L’impératif du « Tu dois parler ma langue, car tu es dans mon pays » devient un « Nous devons nous efforcer de nous tenir dans l’entre-des-langues, là où nous sommes également “déplacés”. »)

4. Une question poétique et politique : Wo ist Europe, in welche idioma ?

L’entre-des-langues révèle en effet le grand impensé (l’angle mort) de l’Europe. L’absence de commun poétique. (Je renvoie ici à la Lettre aux nouvelles générations parue dans El País, Le Monde, Süddeutsche Zeitung et The Guardian, ainsi qu’au texte L’Utopie linguistique ou la pédagogie du vertige dans Le Hêtre et le Bouleau, éd. du Seuil, 2010.)
Les États européens ont jusque-là cru pouvoir construire un édifice institutionnel sans se poser la question de ce qui relie des gens qui ne parlent pas la même langue. La question est ici celle du commun nécessaire à toute construction politique.
L’« entre-des-langues » est donc, dans ce cadre, une expression qui désigne autant la réalité de l’Europe que le point aveugle, son point de faiblesse, à partir duquel tout doit être repensé et reconstruit : l’absence de commun linguistique.

5. Déplacer et décentrer la Weltliteratur.

L’entre-des-langues me permet aussi de repenser l’espace littéraire mondial contre les prétentions hégémoniques de la Weltliteratur ou de la World Literature. En mettant au cœur de l’attention la diversité des territorialités littéraires et poétiques – les langues, les déplacements, les oublis, les omissions, les intraduisisibles –, il s’avère en effet impossible d’effacer, de gommer ou d’ignorer les conflits, les rapports de forces qui sous-tendent la géopolitique mondiale des lettres, que le concept de littérature-monde ou de Weltliteratur tend, au contraire, à dissoudre. C’est en désignant l’entre – l’espace qui s’ouvre avec la traduction – que l’on peut appréhender avec plus de justesse un « comm-un » qui ne nie pas la multiplicité, la diversité et le conflit. L’entre-des-langues tient ensemble la déterritorialisation (le marché mondial de l’édition, les traductions, la nouvelle économie dématérialisée du texte) et la reterritorialisation des littératures (à rebours du marché, exigeant des efforts de traduction pour que les œuvres passent les frontières) qui survient chaque fois qu’un texte passe en une autre langue.

6. Saint Jérôme désanctifié

J’ai commencé à travailler sur cet entre-des-langues après un événement intime, dont j’ai mis du temps à voir quel rôle il avait pu jouer. Ce fut quelques mois après la mort de mon frère ; c’est-à-dire après l’évènement contourné, impensable, de la mort de mon frère aîné. Il avait pour prénom « Jérôme ». Jérôme est, comme vous le savez, le saint patron des traducteurs, celui qui fut chargé de traduire, c’est-à-dire, aussi, de trahir la Bible. Saint Jérôme fut donc l’un des premiers traducteurs à être confronté au paradoxe et à l’infirmité de l’Universel. Traduire le verbe d’un Dieu réputé Un en travestissant une langue (inspirée) en une autre langue (expirée). Jérôme est, dans cet ordre des choses, le prénom de l’écartèlement. En termes contemporains, il fut partagé entre l’aspiration déterritorialisante de transmettre le sens et l’impératif de reterritorialiser le sens dans une langue (Je renvoie ici aux travaux d’Antoine Berman, à l’insistance chez lui sur la « traduction de la lettre »).
Lorsque j’ai compris ce lien inconscient qu’il pouvait y avoir entre la mort de mon frère Jérôme et mon engagement pour explorer ce lieu de l’entre-des-langues, qui est le non-lieu où travaille le traducteur, j’ai ressenti un grand bouleversement. Ce fut pour moi comme si je découvrais la mécanique par laquelle nous fuyons l’intime pour lui substituer de la pensée ou une forme d’expérience poétique.
Il me semble que nos sociétés, nos littératures, nos cultures, linguistiquement centrées, pourraient faire un même type d’expérience en se pensant du point de vue de cet entre-des-langues, à l’endroit de l’infirmité, du fragile, à cet endroit aveugle où nul n’est maître de la langue (autrement dit, du réel), où chacun redevient l’ignorant, en même temps que celui qui doit faire l’effort de se traduire et d’être traduit (pour l’autre). Cette émotion qui m’a saisi, je la crois porteuse d’une poétique et d’une politique pour le XXIe siècle : une po-éthique de l’entre-des-langues. Cette éthique pourrait produire, il me semble, d’importants échos dans les disciplines des études comparées, car elle déplace cette frontière à laquelle se heurtent toujours les analyses comparées, c’est-à-dire la territorialité de la langue et la difficulté qu’il y a à relier des œuvres sans avoir accès au « back office » du traducteur, à l’exégèse que constitue une traduction.


7. Une hypothèse de recherche


Cette formule me conduit à proposer une hypothèse de recherche :
Il n’y a plus, au XXIe siècle, qu’une littérature dans l’entre-des-langues.
C’est-à-dire s’écrivant dans la Langue déterritorialisante et reterritorialisante, une et plurielle, qu’est la traduction.

Si je déplace cet énoncé, j’obtiens une situation conflictuelle nouvelle. Non pas des langues (diverses et défensives) contre Une langue (globish ou technique), mais Une langue porteuse d’un multiple, d’une éthique, d’une politique (la traduction comme langue) contre une langue ignorant le multiple, l’implicite, le fragile, la nuance, l’exil, le conflit. En ce sens, la traduction comme langue, ou l’entre-des-langues comme langue-monde dans laquelle se maintient et s’écrit l’humanité, ses cultures, ses attachements, ses territoires, s’opposent au tout-communicationnel et/ou à l’utopie technique d’une traduction automatique réduisant la diversité linguistique à un seul sens commun. Le champ littéraire, à cet égard et parce qu’il a conscience des contextes, des significations implicites, constitue un contre-monde.
Si, contre ce tout-communicationnel – ou sa réduction en globish –, nous nommons cet entre-langues et nous le définissons comme une attention humaine aux territorialités, aux corps des mots, aux rythmes, aux sonorités et à ce qu’ils produisent comme polysémies, nous obtenons une situation nouvelle où la multiplicité des poétiques fait front commun sur un mode offensif. Une langue-monde (la traduction) contre une langue mondialisée (le globish).
Chaque langue, dans sa territorialité, peut donc se reconnaître et se penser comme une branche de « l’entre-des-langues ».


8. Une po-éthique de la traduction, à rebours des langues universalisantes

L’Histoire occidentale a été, dans sa monstruosité, une succession de tentatives pour imposer une langue universelle. Chaque système idéologique d’exportation ou de domination culturelle, qu’il soit chrétien et normatif, capitaliste et communicationnel ou, comme au XXe siècle, communiste et historicisant, ou autrement, fasciste et biologisant, repose sur une forme de monolinguisme essentiel : celui par lequel une nation cherche à imposer des idées et des croyances valant pour le monde et pouvant s’étendre et s’appliquer au monde.
Dans les dernières années du XXe siècle, à la suite d’Edward Saïd et des pensées postcoloniales, un premier décentrement a eu lieu : ce fut le retour de flammes d’un texte occidental exporté, intégré et retourné contre lui-même par des penseurs et écrivains de territoires anciennement colonisés. Première entaille dans la manière qu’ont eue les langues occidentales de se penser porteuses de vérités universelles tout en véhiculant un système de domination. Il y eut un deuxième décentrement au cours des dix dernières années ; un décentrement qui intègre aujourd’hui la critique postcoloniale, mais qui a commencé de façon autonome comme une critique de l’essentialisme de la pensée occidentale et de la dichotomie entre le sens et le signe. C’est ce qui a pris le nom de « translation turn » et que l’on peut trouver à l’état d’ébauche dans les textes d’Antoine Berman, ou aujourd’hui dans l’œuvre collective dite des « Intraduisibles » initiée par Barbara Cassin.
Je ne peux m’empêcher de lire ce qui se passe là – le translation turn – comme une façon pour l’Occident d’expier ses volontés de puissance universalisantes. Car que nous dit Antoine Berman ? Que nous disent les Intraduisibles ? Nous devons être attentifs au corps de la lettre, au corps du mot. Nous devons être attentifs à ce qui se déplace, ce qui s’omet, ce qui s’oublie, quand nous passons d’une langue à l’autre, d’un système de signes à l’autre.
Ces travaux redessinent le rapport de l’Occident au monde. Ils désessentialisent la pensée. Ils remettent les sens – multiples – (et non pas l’essence) à l’intérieur des mots et les arrachent à ce ciel de pureté où la Grèce les avait mis. Ces travaux sont pionniers en ce qu’ils reterritorialisent les idées dans les langues. Ils font ce que l’Église n’a pas fait avec saint Jérôme : l’aveu de sa douleur, de son écartèlement. L’aveu qu’il trahit autant qu’il traduit. Cette conscience d’un Jérôme désacralisé, rendu à l’effort pour ne pas trahir, ne pas omettre, ni nier la part d’autre qu’il ne parviendra jamais à rendre dans sa langue – le latin – est une éthique du multiple, de la diversité et de l’altérité : une éthique de l’autre langue. Cette éthique du traduire, c’est aussi ce que je nomme : po-éthique de la traduction, car elle s’attache à penser ce que le traducteur ne cesse de nier en traduisant. Voilà en quoi il me semble que le translation turn est à la fois épistémologique, littéraire et éthique.


9. Histoire et éthique de l’entre : une langue fantôme

Il y a, en Europe, une histoire de « l’entre-des-langues », et cette histoire coïncide en partie avec l’histoire du judaïsme et de sa présence en Europe, puis de sa lente et finalement brutale destruction. J’en trouve des résonances dans mon nom, de Toledo, qui est celui des juifs d’Espagne et de Tolède, haut lieu de la traduction, et je me demande jusqu’à quel point, plus encore que par le prénom de mon frère, Jérôme, je n’ai pas été mis à cette place-là, dans l’entre, dès le premier jour où j’ai décidé de prendre le nom de ma famille juive pour écrire. Sur une période longue, les juifs d’Europe ont été les précieux échangeurs de signes, tant pour les monnaies que pour les langues. Ils ont assuré cette médiation nécessaire entre des espaces qui cherchaient, au contraire, à établir, repousser, contester des frontières, à renforcer, cerner, construire des États, à défendre et à promouvoir des identités et des langues nationales. L’Europe a donc mis le monde juif – mais aussi le monde tsigane – à la place où elle ne parvient jamais à se tenir. Dans l’entre.
À cet égard, ce qu’il est advenu du yiddish, langue européenne qui était parlée par des populations d’un bout à l’autre du continent, de la Russie à la France, est exemplaire. Si nous observons le XXe siècle et que nous nous demandons : en plus de ceux qui ont été exterminés, quelle langue a été anéantie ? Nous trouvons le yiddish.
La mort d’une langue n’est pas un événement sans suite. La langue morte laisse des fantômes, des spectres, des formes d’appréhension du monde qui ne trouvent plus de corps pour s’incarner et errent parmi nous. La mort d’une langue redouble la mort de ceux qui la parlaient, car elle emporte avec elle tout le monde de sensations, de souvenirs qui est attaché à ses mots, à la façon de prononcer les mots, de les écrire.
Les langues mortes hantent longtemps les langues vivantes, elles s’y taillent une place, y trouvent des refuges (antre). C’est ainsi que j’ai suivi la lettre h, que l’on retrouve dans le mot « honte » et la « hontologie » de Lacan ou chez Derrida, dans son hantologie, et dont j’ai fait cette forme de l’H-être européen : un être hanté par sa mémoire, un h-être. Le yiddish est cette langue disparue qui h-ante l’Europe du XXIe siècle. Elle est une langue hybride, pétrie de mots allemands, polonais, russes, ukrainiens, et s’écrit dans un alphabet hébraïque. C’est donc cette langue de l’entre qui a été anéantie.
Elle se tient, pour moi, à la place du h. Elle a laissé un h muet qui est désormais aspiré et expiré. C’est ce h oublié – l’absence de médiation, de langue commune – qui est aussi à l’œuvre dans le processus de désintégration du projet européen. Si l’Europe peine à s’incarner comme espace littéraire – et donc comme espace politique –, si elle peine à se territorialiser autrement que par la force de ses polices, de ses décrets, c’est parce qu’elle a laissé ce h inaperçu. Elle n’a pas voulu se poser la question de son incarnation poétique et de ce qui viendrait en remplacement de la langue morte. Elle est devenue cet espace abstrait, sans autre corps que celui de la mémoire et du fardeau. Je renvoie ici à ce que j’ai pu en dire dans Le Hêtre et le Bouleau, essai sur la tristesse européenne.


10. Penser, écrire, dans l’entre-des-langues.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de reconstruire ou de sacraliser la langue anéantie ou une identité plutôt qu’une autre. L’Europe souffre d’un trop-plein de mémoire, d’un rapport de plus en plus touristique à sa propre histoire. Il s’agit au contraire, à la suite du translation turn, de mettre au cœur de nos pensées, de nos écritures, de nos cadres d’analyse, ce qui, jusque-là, a toujours été ignoré ou méprisé ou violemment oppressé. Penser, écrire, à partir de l’entre ou autrement, dans l’antre : refuge du fragile, de l’hybride, de ce qui se croise. Entre où nous sommes, de plus en plus souvent, condamnés à vivre, au XXIe siècle, dans une réalité mobile des exils successifs et du déplacement. Entre de ce qui fait conflit, dans le rapport à l’autre, à la langue de l’autre, à l’autre langue.
On représente souvent saint Jérôme à sa tâche, paisible, touché par la lumière divine, au milieu de ses livres. Mais on ne le voit pas à la peine ou s’excusant ou portant en plein jour la conscience du traducteur, son fardeau et sa tâche : tout ce qu’il trahit, tout ce qu’il lisse, les aspérités, les particularismes, tout ce qu’il choisit d’ignorer pour universaliser, à la suite de saint Paul, le récit biblique, tout ce qu’il n’avoue pas et dont il a peut-être peur (son maître, Dieu, la volonté de puissance de l’Église, qui cherche, par cette traduction, à s’emparer de textes disparates).


Non, saint Jérôme, dans les représentations picturales [1], ne tremble pas. Il est comme les nations, comme les États, sûr de son geste. Il est là, au milieu de ses livres, dans sa bibliothèque, comme un prophète inspiré par la grâce et écrivant sous la dictée d’un Dieu qui soudain, par un retournement du pouvoir, aurait voulu s’exprimer en latin ! Il est important ici de comprendre à quel point l’entre-des-langues est, à cet égard, un espace de contestation de toute forme d’hégémonie culturelle, idéologique ou linguistique. C’est Jérôme désanctifié : un traducteur qui ne se présente plus comme celui qui sait faire de l’un avec l’autre, mais comme celui qui sait qu’il menace de tuer l’autre en se l’appropriant. (Je renvoie ici aux textes de Henri Meschonnic sur la traduction de la Bible et son exigence de rendre le rythme du texte original).
Il faut imaginer saint Jérôme éclairé, non par la lumière divine, mais par les travaux de Meschonnic. Ce ne serait plus alors le tableau d’un homme sanctifié, touché par l’inspiration divine, serein, au milieu de ses livres. Ce serait un homme paradoxal, écartelé, figure humaine se disputant lui-même pour tenter de se rapprocher du texte original, mais sans y parvenir.
Une conscience malheureuse redevenue une force créatrice.


11. Transmission, contestation, création dans l’entre-des-langues

Il y a là, dans cette désignation du non-lieu où nous sommes, où nous sommes appelés à vivre, à écrire, à lire, à penser, au XXIe siècle, une politique, une poétique, et une éthique triple de la transmission, de la contestation et de la création.
(a). La transmission, c’est celle de la langue fantôme, du spectre qui hante toute langue et tout texte. Nous écrivons donc in memoriam, en faisant de ce spectre un compagnon de l’écriture, une forme d’humilité. Nous faisons du passé un avenir. Nous faisons du fardeau historique de l’Europe une possibilité de renaissance culturelle non hégémonique, passant par la traduction, ou plus justement, par le fait de se tenir dans l’entre-des-langues.
(b). La contestation, c’est celle qui naît de la tension entre ce non-lieu et les règnes multiples de la maîtrise auxquels la langue nous initie. Il y a plusieurs fronts ou plusieurs édifices qui se mettent à trembler, si nous les observons du point de vue de l’entre-des-langues. Le premier, c’est celui de l’« auteur », qui soudain cesse d’être cette figure solitaire, romantique, mais redevient plutôt un multiple, hanté par des textes lus et des états antérieurs et/ou expérimentaux de sa langue, qui ont sédimenté en lui, et qu’il rend, à sa manière, en le ré-agençant. Le deuxième édifice qui tremble, c’est l’État qui voudrait s’approprier la langue – en faire une langue nationale –, mais qui dans l’entre est violemment mis en cause. Il cesse d’être cet édifice des certitudes pédagogiques imposées au nom de l’assimilation, de l’intégration, pour devenir un espace polyphonique, une collectivité reliée autour d’une citoyenneté de traducteurs, par l’effort de relier des identités multiples. Enfin, contre les langues à prétentions universelles, idéologiques, techniques, communicationnelles, l’entre-des-langues pense le tremblement, la faille, l’interstice, le déplacement.
(c). Enfin, la création : c’est là, à partir de cet entre, qu’une expérimentation peut avoir lieu, in-between languages, zwischen las idiomas, à la frontière du lisible et de l’illisible. Je m’y emploie, à ma manière, en m’entourant de mes traducteurs pour écrire directement en traduction, pour hybrider le texte original et chercher les voies d’un créole européen : un mélange de langues qui soit aussi l’héritier de cet espace-trou, hanté, de la Mitteleuropa, là où les frontières n’ont cessé de se déplacer.


12. Ce que je nomme entre-des-langues…

Je nomme entre-des-langues ce qui est à la fois une mémoire de la destruction (le h), une éthique de la traduction et une poétique pour le XXIe siècle, qui soit une réponse et une résistance à l’hégémonie de la langue anglaise ou à toute tentative universalisante et/ou hégémonique. Je nomme entre-des-langues une attention à la figure d’un Jérôme désanctifié, et il faut voir ici le jeu de substitution, chez moi, entre le corps de mon frère, Jérôme, et le corps des morts, des victimes de l’Universel. Je vois l’entre-des-langues comme une attention au geste longtemps caché, longtemps oublié, de la traduction conduisant à un regard nouveau porté sur ce qui est nié de l’autre en traduisant. Je nomme entre-des-langues une façon de tenir en même temps une géopolitique littéraire contestataire, et une écriture et une poétique de l’hybridation.


Camille de Toledo
Art by Peter Fischli and David Weiss. From the «Equilibres» II

23:32 25/08/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

9
aoû

witch and craft

The Malleus Maleficarum (Latin for “The Hammer of Witches”, or “Hexenhammer” in German) is one of the most famous medieval treatises on witches. It was written in 1486 by Heinrich Kramer and Jacob Sprenger, and was first published in Germany in 1487. Its main purpose was to challenge all arguments against the existence of witchcraft and to instruct magistrates on how to identify, interrogate and convict witches.

Some modern scholars believe that Jacob Sprenger contributed little if anything to the work besides his name, but the evidence to support this is weak. Both men were members of the Dominican Order and Inquisitors for the Catholic Church. They submitted the Malleus Maleficarum to the University of Cologne’s Faculty of Theology on May 9, 1487, seeking its endorsement.

While general consensus is that The Catholic Church banned the book in 1490 by placing it on the Index Librorum Prohibitorum (“List of Prohibited Books”), the first Index was, in fact, produced in 1559 under the direction of Pope Paul IV. Therefore such claims are dubious, at best. I believe people are confusing the fact that the Inquisition reportedly denounced Heinrich Kramer in 1490 as being a ban upon the Malleus Maleficarum. Thus far, I’ve yet to find the Malleus on any Index Librorum Prohibitorum (copies of which are available on the Internet – most notably the 1559 and 1948 editions).

The papal bull, which appeared at the beginning of the book, could rightly be said to be misleading, because it addresses Kramer’s and Sprenger’s authorities as Inquisitors in certain lands, not the creation of the Malleus Maleficarum. The Catholic Encyclopedia states “Innocent’s Bull enacted nothing new. Its direct purport was simply to ratify the powers already conferred upon Henry Institoris and James Sprenger, inquisitors, to deal with persons of every class and with every form of crime (for example, with witchcraft as well as heresy), and it called upon the Bishop of Strasburg to lend the inquisitors all possible support.” So Kramer treated the bull as if it was an endorsement of his book, but it was not. However, the inclusion of the bull certainly gave the impression that the Malleus Maleficarum had been granted approval by Pope Innocent VIII.

Some believe that the Letter of Approbation from The Faculty of Theology of the University of Cologne was a falsified document. General consensus is that Heinrich Kramer brought the Malleus Maleficarum before the University of Cologne requesting an endorsement, but was rebuffed. Tradition has it that Kramer forged the document that he included with his work, that he and James Sprenger parted ways on bad terms, and that Kramer was denounced by the Inquisition in 1490. One would expect, however, that had such a document been forged, Mr. Kramer would not have subsequently been able to conduct very popular lectures in Venice starting in 1495, much less be empowered to proceed against the Waldensians and Picards in 1500.

http://www.malleusmaleficarum.org/

13:27 09/08/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, place net |  Facebook

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jui

Celan et le poème

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«   Certes le poème - le poème aujourd'hui - se révèle, et cela ne tient, je pense, que de façon accessoire aux obstacles - qu'il ne faut pas minimiser - de son vocabulaire, à l'abrupt d'une syntaxe comme à un sentiment plus vif de l'ellipse - le poème se révèle, on ne peut en disconvenir, enclin forcément au mutisme.

 

   Il persiste - qu'on me passe, après tant de formulations extrêmes, celle-ci - le poème persiste aux confins de lui-même ; il se révoque, il se reporte sans relâche, afin de durer, de son Déjà-plus à son Toujours-encore.

 

   Ce Toujours-encore ne sera jamais cependant qu'un Parler.

 

   Non plus parole en soi que "concordance", je crois, fondée sur la parole uniquement. Mais parole délivrée, actualisée, sous le signe - radical - de telle individuation qu'avertie de ses bornes, comme de sa latitude, une parole impose.

 

   Ce Toujours-encore se découvre dans le seul poème de celui qui n'oublie pas qu'il parle dans l'angle d'inclinaison de son existence, dans l'angle d'inclinaison où créature s'énonce.

 

   Le poème serait dès lors - plus que jadis, ouvertement, parole d'un seul devenue figure, - et du plus intime de soi aspirant à une présence. Le poème est solitaire. Il est solitaire et sur le pas. Qui le trace s'avère à lui délié.

 

   Mais le poème alors n'est-il pas manifeste ici, dans la rencontre déjà   - dans le secret de la Rencontre ?

 

   Le poème est tendu vers un autre, éprouve la nécessité d'un autre, une nécessité du vis-à-vis. Il le débusque sans trêve, s'articule allant à lui. Toute chose, tout être, comme il chemine vers l'autre, sera figure, pour le poème, de cet autre.

 

   Le poème, dans l'attention qu'il voue à l'objet de la rencontre - à ce détail, couleur, structure, coupe,qu'il restitue, ces "tressaillements", ces "allusions", n'est en rien tributaire, je crois, de quelque avance du regard rivalisant avec des appareils chaque jour plus perfectionnés - ou avalisant leur progrès - : son attention, ici, à travers nos dates que, toutes, il maintient, est une concentration plutôt. L'attention - je citerai, ici, volontiers, d'après l'essai de Walter Benjamin sur Kafka, un mot de Malebranche - "l'attention est la prière naturelle de l'âme".

 

   Le poème tend - dans quelles conditions ! - au poème de tel qui - à nouveau, et sans trêve - prend garde, fait face à ce qui apparaît, interroge et interpelle ce qui apparaît ; il devient dialogue - il est souvent dialogue éperdu.

 

   C'est dans l'espace d'un tel dialogue que la chose interpellée se constitue, qu'autour de moi qui l'interpelle et lui donne son nom, elle peut se rassembler. Mais convertie - du fait de cette dénomination - aussitôt en un toi, elle introduit dans la présence son altérité. Même dans cette présence, ici, du poème - le poème tient toujours dans cette présence ponctuelle, unique - dans sa proximité immédiate même, elle concède à l'autre une parcelle de sa vérité : le temps de l'autre.

 

   Nous sommes, pour peu qu'avec les choses s'anime ce lien de la parole, sur une interrogation toujours, quant à leur provenance et leur destination : sur une interrogation "ouverte à jamais", "ne parvenant jamais à fin", qui ne désigne que l'accès, vacance, libre étendue - nous sommes loin - dehors. »

 

 

 

Paul Celan, Le Méridien, 1961 (discours prononcé à la réception du Prix Georg Büchner à Darmstadt, trois ans après le Discours de Brême), traduction André du Bouchet, Fata Morgana, 2008. P. 32-35.

 

10:34 14/07/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

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jui

incorporer

DOSSIER CRITIQUE n°33

2014Mai 2014 (volume 15, numéro 5)
titre du numéro

Corpora corporis



Je veux gagner de l'argent dans ma vie et acheter un second cerveau et tous ces livres.

22:35 18/06/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

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jui

Autrice en classe - Liège

Pour la troisième fois, je suis invitée dans le cadre cadrant et cadré de l'activité Ecrivains en Classe.

J'aime bien aller dans les écoles, titiller les stéréotypes sous lesquels les poètes croulent et explorer avec ceux qui étudient (plus ou moins de manière classique) le français plus que l'écriture, la lecture comme un fardeau, souvent, quand même, à part quelques exceptions bien entendu.

Je préfère les élèves de secondaire pour parler, les élèves de primaire pour écrire.

La dernière fois,c'était à Liège, dans une école dite huppée, dite catho, dite ce qu'on veut dire d'elle.
Pour moi, ça ne change rien, j'y vais avec ce que je suis et ce que je fais et ceux que j'aime (en livres). Performances comprises. Langue de fer inclue.

Je place mon corps épais et tatoué au milieu de la classe, je me frotte (la fois passée, littéralement) à leurs corps physiques les débordant, les poussant et leurs corps mentaux les bridant, les encerclant.

Là, ils avaient des questions avant que j'arrive J'ai préféré improviser, parler de trucs d'écriture et de lecture, montrer des livres et faire claquer ma voix. On a parlé de la poésie comme révolution (pas comme rébellion), de la poésie comme liberté (pas comme exutoire), de la poésie et de son écriture comme passerelle (pas tunnel).

Ils ont joué au jeu de la "provocation" du corps et des mots que j'ai apportés. Ils ont été attentifs.

Une enseignante a ensuite envoyé les questions qu'ils avaient posé. J'ai joué le jeu de l'entretien à posteriori.
Je le copie ici, parce que je l'aime bien, parce que ça dit sur ce que je suis et vu que je suis sur mon blog, je me gène pas...

"

 

Semaine sur l’Esprit d’entreprendre 2014

Rencontre avec Milady Renoir

 

·         Pourquoi écrivez-vous ? Pourquoi avoir choisi la poésie ?

J’ai appris à écrire et lire très tôt. Je lisais des Comics et des Bandes Dessinées. Les univers graphiques ont développé chez moi une mémoire photographique et une sensibilité visuelle. J’ai aussi entendu beaucoup de chanteurs-poètes dans ma famille (Léo Ferré, Jacques Brel, Georges Brassens, Maurice Fanon, …). Mon père est un homme de lettres, d’amour de la poésie. J’ai été bercée. La poésie m’a un peu choisie et j’ai choisi la poésie parce que je trouve la poésie tout à fait libre, d'une liberté  exacerbée. La poésie est libre de tout, elle existe pour elle-même, n’a rien à prouver. Elle peut cependant dénoncer, accuser, revendiquer, donner sa vision du monde, explorer l'inattendu et servir à sortir de soi (si nécessaire).

·         Pourquoi combinez-vous poésie et arts plastiques ?

La photographie est arrivée il y a 6 ou 7 ans. Toujours en rapport avec mon contact visuel aux choses. J’ai un radar quand j’arrive dans un endroit, je repère des détails, des trucs que personne ne capte. La photo pour moi est une façon de capt(ur)er ce qui m’entoure. Je m’empare de ce que je vois, tentant  de laisser un mystère dans le résultat de l'emparement. J’aime l’abstraction en photographie, comme en peinture. Je perçois une multitude de passerelles entre les arts. Je ne conçois pas les arts séparés de la vie et ne conçois pas les arts sectorisés entre eux.

·         Depuis quand écrivez-vous ? A quelle fréquence ? Dans quelles conditions ?

 J’écris pour des lecteurs depuis une dizaine d’années, et plus « professionnellement » depuis 8 ans. Avant, j’écrivais pour moi, dans un journal intime, espérant secrètement être lue. J’écris un peu tous les jours, pas très longtemps. J’écris vite. Si je suis en état d’écriture, je peux écrire un texte poétique d’une page A4 en 5 minutes. Si je ne me sens pas écrire, je peux galérer pendant des jours sur un texte court. J’écris chez moi, plutôt seule et avec l’influence de la musique ou de la télé en fond sonore. J’aime aussi écrire dans les bars, les cafés, en terrasse, face aux gens qui passent. J’observe et je me laisse porter par les émotions, je n’écris pas de descriptions littérales de ce que je vois, je me laisse « polluer » par les mouvements, les allures, les actions des gens et la vision globale de ce qui est devant moi. Je laisse ensuite l'écriture faire son chemin en moi, avec le lot de symboliques, de réflexions métaphysiques ou de questionnements personnels qu'elle véhicule.

 ·         Partez-vous souvent de votre vécu ? Où puisez-vous votre inspiration ?

Je transforme mon vécu le plus possible, je déplace le sujet. Pourtant, j’utilise fréquemment le JE (ou le elle) dans mes textes. En fait, ce n’est pas moi. C’est moi qui écris mais je suis autre dans l'écrit. Je me rajoute des couches, des voix jusqu’à perdre le lecteur, jusqu’au doute et au mystère.

Mon inspiration est multiple. Elle vient d’émotions fortes, douces ou rugueuses. Elle vient de mes lectures, aussi. Je lis une histoire, un poème, un e-mail, je reçois les actualités du monde en pleine tronche ou un sms qui me touche. Bref, ce que je lis me donne souvent envie d’écrire.
Presque tout est support d’écriture. La vie en entier peut être digne d’être racontée. A voir la manière et le mode et le moyen de l'écrire. La majorité du temps, la validité de la création pour un artiste c’est la manière dont il transforme sa vie, sa réalité et sous quelle(s) forme(s) il va tenter l'alchimie. On peut raconter un accident de vélo de mille façons différentes et peut-être que 247 façons seront intéressantes et qu’il faudra jeter les autres versions. (Cf. Exercices de style de R. Queneau). Il y a des langues, des voix, des styles d’artistes qui font que le banal ou le commun est augmenté, amplifié, ampoulé jusqu’à devenir autre chose. Et cet autre chose devient terreau de réflexion et de sensation.
L’art est une transformation, une transfiguration.

·         Combien de temps vous faut-il pour écrire un texte ?

 Juste répondu au dessus.

 ·         Que faites-vous quand vous n’écrivez pas ?

J’anime des ateliers d’écriture dans lesquels j’écris aussi. Je réponds à mes 40-80 mails par jour. Je vis seule avec mon fils Cassius qui a bientôt 6 ans. J’aime mon amoureux. Je change la litière de mes 3 chats. J’organise des soirées culturelles ou débiles. Je fais des performances (qui sont souvent écrites même si je n’utilise pas forcément ces textes durant les performances). Je range ma chambre. Je bois des thés au lait dans des bars glauques en Flandre. Je rêve. J’écoute le monde tourner.

·         Poursuivez-vous un but dans vos textes, voulez-vous faire passer des messages… ?

Je ne fais pas partie des poètes typiquement politiques ou polémiques, je traite néanmoins de sujets d’une manière qui font qu’on sent que je refuse la docilité, la pression de la société, du patriarcat. Je défends des valeurs, elles traversent mes textes de manière plutôt « floue » ou subtile (enfin, je dis ça mais je ne crois pas qu'on m'attribuerait l'épithète 'subtil' à la lecture de mes textes).
J’adresse souvent des personnages dans mes textes, je leur donne une voix et je les fais parler, de sorte qu’ils se positionnent, qu’ils valident ou infirment des postures, des positions. Comme le théâtre, le roman, la nouvelle, la poésie dit quelque chose à quelqu’un. Il n’y pas, pour moi, de texte anodin. Même quand c’est ennuyeux, mièvre ou au contraire, violent, ça dit quelque chose à quelqu’un. Donc, je ne cherche pas typiquement à revendiquer ce que je suis mais ma voix (mon style) n’est pas celle d’une autre non plus, forcément, il y a ma vie et ma façon de la d-écrire qui donnent une adresse. Et je suis constamment révoltée dans mon quotidien, ça transperce mes écrits même si je ne donne pas un avis précis.

·         Retravaillez-vous beaucoup vos textes ?

Ça dépend du support. Les textes sur mes blogs sont bruts, ils jaillissent et ils restent là, publiés sur le net. Les textes de commande (une revue, un magazine, un recueil fait appel à moi) sont retravaillés, ciselés. Je les laisse reposer après l’écriture et j’y reviens un peu plus tard. Quand des textes réunis forment un recueil personnel, alors, j’attends que tous les textes qui le composent soient « finis » et je lis l’ensemble et je vois où ça colle et où ça cloche.

Je retravaille pas mal de tapuscrits d’autres auteurs avec eux, par contre. Ça m’a forgé un œil aguerri en termes de cohérence narrative, de défauts de personnages… donc, le travail pour les autres forge le travail pour moi.

·         Êtes-vous toujours satisfaite de ce que vous écrivez ?

          Non et heureusement. Par contre, quand je suis satisfaite, je me réjouis, je m’autorise la fierté. Parfois, des années après, je tombe sur un « vieux » texte et je suis épatée ou j’ai honte. Par contre, je ne me souviens pas de ce que j’ai écrit donc souvent une surprise de me relire, que je sois contente ou pas.

·         Quel est votre public ? Êtes-vous connu à l’étranger ? Comment faites-vous vous pour vous faire connaître ?

Je n’ai pas de public à proprement parler. Mes performances, mes lectures ont touché des gens très différents. Je n’écris pas de manière classique mais beaucoup de gens ont trouvé au sein de mes textes des échos à leur vie, à leur envie. Je ne suis pas connue à l’étranger, ni même en Belgique, mais je ne sais pas définir ce que c’est d’être connu.
Je diffuse le plus possible mes activités artistiques sur le net, via Facebook, mes blogs. J’ai créé le personnage de Milady Renoir pour qu’elle vive des trucs à ma place, pour qu’elle déborde, qu’elle frime, qu’elle agisse sans que je puisse être embêtée.

·         Selon vous, quelle est la place des écrivains (et plus particulièrement des poètes) dans la société actuelle ?

Il y a toujours eu, de tout temps, de nombreux écrivains, philosophes, sociologues, poètes qui se sont positionnés dans la société, pour ou contre une dictature, pour ou contre la guerre… les écrivains, les poètes, les artistes défendent souvent leur point de vue sans concession. La « plume » peut être une arme terrible. J’ai parfois une nostalgie d’une époque que je n’ai pas vécue. Je regrette que les People prennent la parole à tort et à travers (de travers…). J’aimerais que des poètes puissent être des alliés du progrès. Ecoutez des poètes comme Gherasim Luca ou Serge Pey défendant des valeurs de paix, de lutte contre l’oppression, d’amour, d’égalité. Ça parait (peut-être) un peu désuet de défendre ces valeurs là mais c’est fondamental et essentiel. En Belgique (et en France), les budgets de la culture sont alloués à des monuments rénovés qui coûtent des millions mais pas à des festivals ou des petits lieux d’exploration… alors, c’est bien pour la vitrine, ça fait bien mais en fait, c’est une organisation de la pensée, on nous donne ce qu’on doit recevoir, on nous donne de l’évidence, du grand public, de la culture de masse, plutôt que de laisser la place à une multitude de lieux, que les gens puissent choisir ce qu’ils veulent, et qu’ils puissent explorer d’autres univers afin de se former un esprit critique…

·         L’activité d’écrivain est-elle financièrement rentable ? Sinon, quelle(s) activité(s) exercez-vous ?

Des lectures publiques, des interventions dans des écoles ou des centres culturels ou des bibliothèques, des participations à des festivals littéraires sont des activités généralement rémunérées. Les droits d’auteur sur des publications sont perçus en fin d’année. On pouvait jusqu’à il y a peu être au chômage en étant artiste et bénéficier d’un statut d’artiste, c'est-à-dire qu’on pouvait garder la même somme d’allocation de chômage pendant qu’on prouvait qu’on était dans une activité artistique. Mais les lois ont été réinterprétées et de très nombreux artistes ont perdu leur statut, moi y compris. Souvent, des artistes, des poètes, des écrivains vivent de très peu, obtiennent des bourses auprès de structures culturelles, de l’état. Souvent aussi, les artistes ont un métier à côté et exercent leur activité artistique en plus. Je connais de très nombreux artistes, ils travaillent partout et beaucoup, dans de très différents secteurs et ne gagnent pas des miracles. À part quelques exceptions, bien entendu. Si la société repayait des dividendes sur ce que les artistes permettent aux villes, aux organisations, aux sociétés, la culture (mais peut-être pas l'art) s'en porterait mieux.

·         Quels conseils donneriez-vous à des jeunes qui voudraient se lancer dans une carrière littéraire ?

De lire, d’écrire, de se lancer justement. De nombreux ouvrages écrits par des écrivains parlent de leur pratique. Ils donnent des indices sur ce que c’est d’écrire, pour eux. Les ateliers d’écriture sont un bon déclencheur pour débuter ou rester en écriture. C’est important de se laisser des temps libres pour lire et écrire (les deux sont liés pour moi). Aussi, visiter des lieux où les livres sont, sont lus. Bibliothèques, librairies, festivals, … et multiplier les références, les ressources, en acceptant l’héritage classique et cherchant la singularité, l’originalité. Toucher à beaucoup pour trouver sa voie, sa voix. Sortir dans le monde et retourner dans sa caverne, en alternance est un va-et-vient salutaire pour moi en tout cas.

·         Appartenez-vous à un courant artistique ? Y a-t-il un courant dont vous vous sentez proche ? Vous considérez-vous comme un avant-gardiste ?

Je suis une performeuse, une poétesse organique dis-je pour me situer. On repère dans l’histoire de l’art le courant de la performance depuis les années 1910 – 1920, déjà.
Le mouvement Dada, le mouvement Surréaliste, le mouvement Beat Generation, le mouvement Féministe et Queer sont des courants que j’aime et suis pour leur philosophie, leur fantaisie, leur revendication, leur esthétique, leurs délires, …

À mon avis, on ne peut pas être jugé ou nommé avant-gardiste avant d’être mort. Les gens qui disent qu’ils sont avant-gardistes sont souvent ringards.

·         Quels sont les auteurs que vous aimez ? Quels auteurs voudriez-vous rencontrer ?

La liste est longue et la bibliographie que j’ajoute à cet entretien est un bon échantillonnage des auteurs que j’aime… En vrac, je vous cite Chloé Delaume, Violette Leduc, Pascal Quignard, Vincent Tholomé, David Van Reybrouck, Grisélidis Réal, Hugo Claus, Joyce Mansour, Anne Waldman, William Burroughs… etc. etc.

J’ai rencontré quelques auteurs que j’aime beaucoup. J’aurais adoré rencontré Colette ou Arthur Cravan pour déconner avec eux et rire et fumer ce qu'ils auraient voulu qu'on fume ensemble. Certains auteurs que j’admirais pour leur écriture m’ont déçue dans la vraie vie. Mieux vaut parfois rester dans le fantasme.

·         Avez-vous des modèles ?

 Des modèles d’auteurs non, mais des modèles d’écriture oui. Des genres que j’affectionne. Et des livres (au delà des auteurs) qui m'ont marqué.

·         Avez-vous une muse ?

 La vie. La mort. L’amour. La violence. Et le lien entre ces 4 concepts / 4 espaces-temps.

 ·         Que pensez-vous de la littérature actuelle ?

C’est bien trop vaste et complexe pour répondre en quelques phrases. Je n'ai pas étudié la littérature (ni rien du tout d'ailleurs) et ne la suis pas de trop près. Je n’ai pas d’avis très recherché car je choisis « ma » littérature, je vais vers les livres que j’aime, que je sens, donc, je suis rarement déçue. J’ai travaillé 7 ans à la Maison des Littératures à Bruxelles (Passa Porta), j’ai vu et entendu des auteurs vivants, parfois, j’aurais préféré qu’ils soient morts. ;-)

·         Vous imposez-vous des contraintes d’écriture ?

Oui, très souvent. Surtout que j’anime depuis 2003 des ateliers d’écriture, donc les contraintes sont comme « naturelles » chez moi.

·         Est-il facile de se faire éditer quand on est poète ?

Heureusement, il y a quelques « petites » maisons d’édition en Belgique et en France. Mais ce n’est pas facile. Aucune édition ou publication n’est facile. Les éditions Maesltröm qui me publient font confiance à de jeunes auteurs. Ils publient aussi des grands noms de la poésie. Être édité ne veut pas dire être diffusé et c’est souvent le véritable problème. La poésie peut être publiée sur les murs, des affiches, dans des livrets auto-édités, dans des lieux communs... La diffusion sauvage est un beau moyen de se montrer au monde, monde qui a besoin de poésie, évidemment.

Bien heureux les jeunes poètes de « nos jours » qui peuvent publier sur des blogs, des sites, des revues en ligne et qui peuvent aussi auto-éditer leur recueil… on peut inventer un support (j’ai montré des recueils pliés à la maison, des booklegs, …) et le distribuer rapidement, en version papier ou numérique. Je répète: Un post-it sur un mur du métro ou un graffiti sur le trottoir devant l’école est déjà une publication.

 ·         Pourquoi publiez-vous si peu ?

 Je publie sur internet quasi toutes les semaines. J’ai potentiellement 1000 fois plus de lecteurs sur facebook ou sur les blogs que j’alimente qu’en version papier. Je suis aussi paresseuse, je termine mal mes projets d’écriture. J’ai environ 15 idées de roman par mois et pas assez de temps ou de discipline pour les achever."

Voilà, ça c'est fait.

bonnel-resto_papier.jpg

Je remercie les enseignants de cette école à Liège d'avoir permis la rencontre avec ces 200 élèves (nom de nom).

20:42 06/06/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, act-u |  Facebook

26
mai

Masterclass et atelier d'écriture avec/entre Perrine Le Querrec & Milady Renoir @ La Bellone

masterclass Perrine Le Querrec & Milady - 14juin14 kalame.jpg

18:30 26/05/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, act-u |  Facebook

27
avr

Chant de moi-même

Disks Bearing Spirals (1923) DUCHAMP.jpgWalt Whitman, un cosmos, de Manhattan le fils, Turbulent, bien en chair, sensuel, mangeant, buvant et procréant,

Pas sentimental, pas dressé au-dessus des autres ou à l’écart d’eux
Pas plus modeste qu’immodeste.

Arrachez les verrous des portes!
Arrachez les portes mêmes de leurs gonds!

Qui dégrade autrui me dégrade
Et rien ne se dit ou se fait, qui ne retourne enfin à moi.

A travers moi le souffle spirituel s’enfle et s’enfle, à travers moi c’est le courant et c’est l’index.

Je profère le mot des premiers âges, je fais le signe de démocratie,

Par Dieu! Je n’accepterai rien dont tous ne puissent contresigner la copie dans les mêmes termes.
A travers moi des voix longtemps muettes

Voix des interminables générations de prisonniers, d’esclaves,

Voix des mal portants, des désespérés, des voleurs, des avortons,
Voix des cycles de préparation, d’accroissement,
Et des liens qui relient les astres, et des matrices et du suc paternel.
Et des droits de ceux que les autres foulent aux pieds,
Des êtres mal formés, vulgaires, niais, insanes, méprisés,
Brouillards sur l’air, bousiers roulant leur boule de fiente.

A travers moi des voix proscrites,
Voix des sexes et des ruts, voix voilées, et j’écarte le voile,
Voix indécentes par moi clarifiées et transfigurées.

Je ne pose pas le doigt sur ma bouche
Je traite avec autant de délicatesse les entrailles que je fais la tête et le coeur.
L’accouplement n’est pas plus obscène pour moi que n’est la mort.
J’ai foi dans la chair et dans les appétits,
Le voir, l’ouïr, le toucher, sont miracles, et chaque partie, chaque détail de moi est un miracle.

Divin je suis au dedans et au dehors, et je sanctifie tout ce que je touche ou qui me touche.
La senteur de mes aisselles m’est arôme plus exquis que la prière,
Cette tête m’est plus qu’église et bibles et credos.

Si mon culte se tourne de préférence vers quelque chose, ce sera vers la propre expansion de mon corps, ou vers quelque partie de lui que ce soit.
Transparente argile du corps, ce sera vous!
Bords duvetés et fondement, ce sera vous!
Rigide coutre viril, ce sera vous!
D’où que vous veniez, contribution à mon développement, ce sera vous!
Vous, mon sang riche! vous, laiteuse liqueur, pâle extrait de ma vie!
Poitrine qui contre d’autres poitrines se presse, ce sera vous!
Mon cerveau ce sera vos circonvolutions cachées!
Racine lavée de l’iris d’eau! bécassine craintive! abri surveillé de l’oeuf double! ce sera vous!
Foin emmêlé et révolté de la tête, barbe, sourcil, ce sera vous!
Sève qui scintille de l’érable, fibre de froment mondé, ce sera vous!
Soleil si généreux, ce sera vous!
Vapeurs éclairant et ombrant ma face, ce sera vous!
Vous, ruisseaux de sueurs et rosées, ce sera vous!
Vous qui me chatouillez doucement en frottant contre moi vos génitoires, ce sera vous!
Larges surfaces musculaires, branches de vivant chêne, vagabond plein d’amour sur mon chemin sinueux, ce sera vous!
Mains que j’ai prises, visage que j’ai baisé, mortel que j’ai touché peut-être, ce sera vous!

Je raffole de moi-même, mon lot et tout le reste est si délicieux!
Chaque instant et quoi qu’il advienne me pénètre de joie,
Oh! je suis merveilleux!
Je ne sais dire comment plient mes chevilles, ni d’où naît mon plus faible désir.
Ni d’où naît l’amitié qui jaillit de moi, ni d’où naît l’amitié que je reçois en retour.

Lorsque je gravis mon perron, je m’arrête et doute si ce que je vois est réel.
Une belle-de-jour à ma fenêtre me satisfait plus que toute la métaphysique des livres.
Contempler le lever du jour!
La jeune lueur efficace les immenses ombres diaphanes
L’air fleure bon à mon palais.
Poussées du mouvant monde, en ébrouements naïfs, ascension silencieuse, fraîche exsudation,
Activation oblique haut et bas.
Quelque chose que je ne puis voir érige de libidineux dards
Des flots de jus brillant inondent le ciel.

La terre par le ciel envahie, la conclusion quotidienne de leur jonction
Le défi que déjà l’Orient a lancé par-dessus ma tête,
L’ironique brocard: Vois donc qui de nous deux sera maître!

Walt Whitman (Traduction d’André Gide) - art by MARCEL DUCHAMP (Disks Bearing Spirals (1923

15:33 27/04/2014 | Lien permanent | Tags : humoeurs, lis tes ratures |  Facebook

3
mar

j'ai dit oui

à Christine Aventin
pour remplacer quelqu'une
qui devait
avec Christine Aventin
faire corps et écriture
je remplace la quelqu'une loin d'être quelconque
et me retrouve en travail autour de ma matière favorite
corps&texte
nous nous voyons cette semaine
pour dire quoi comment pourquoi
ce sera en tout cas au prochain FiEstival des éditions Maelström
Christine Aventin & moi

++++
Pierre Cendrin propose une dissémination ayant pour thème "le corps dans tous ses états". Il écrit :"Écrire le corps est l’un des enjeux les plus pri­mor­diaux auquel se confrontent les auteurs les plus divers. De Monsieur Bloom dans ses cabi­nets au goût de la made­leine de Marcel, en pas­sant par le vieil Achab qui a son mal che­villé au corps, les pro­blèmes de foie de l’homme du sous-​sol, ou encore l’attente fébrile de Julien Sorel devant la porte de Mme de Raynal.

Objet his­to­rique, le corps est sou­mis à des normes qui peuvent variées plus ou moins for­te­ment. Châtiments cor­po­rels. Hygiène. Façons de table. Apparence phy­sique conforme, non-​conforme, valo­ri­sée, stig­ma­ti­sée. Corps qui se pare, se cache, entre osten­ta­tion, dis­cré­tion et dif­fé­ren­cia­tion. Corps har­ce­lés, bru­ta­li­sés, frus­trés, malades, dimi­nués, empê­chés, mou­rants. Désir, pas­sion. Corps qui s’aiment, corps dans l’attente de s’aimer, qui se recon­naissent, s’affrontent, se récon­ci­lient, se domestiquent.

Le corps est le pre­mier signe exté­rieur d’appartenance sociale que l’on offre aux regards d’autrui.

Réceptacle des émotions. Gêne, exul­ta­tion, rou­tine. Incorporation des savoir-​faire et des savoir-​être.

« Apprendre par corps » : dis­ci­pline sco­laire, récep­tion docile du savoir et du pou­voir dans leurs formes douces et bru­tales. Attente aux gui­chets. Répression des indis­ci­plines. Corps enfer­més dans des ins­ti­tu­tions totales où l’esprit ges­ti­cule. Le corps-​outil, dis­ci­plines pro­fes­sion­nelles, divi­ser les gestes, à la chaîne et à l’atelier. Le corps spor­tif qu’il faut domp­ter et faire tenir. Capital de force phy­sique qu’il faut entre­te­nir et mettre en dan­ger de façon rai­son­née. Usage ratio­na­lisé du corps.

Le corps et l’esprit. L’hostie.

Le corps en terre.

Ce mois-​ci, ce sont les corps que nous disséminons."

Rosaleen-Ryan-The-Birth-Of-Suburbia.jpg

ART: Rosaleen-Ryan-The-Birth-Of-Suburbia

 

23:26 03/03/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

Jean-Pierre Brisset et les hommes-grenouilles

Article de Jérôme Solal

 

Jean-Pierre Brisset (1837-1919) a exercé diverses professions : pâtissier, militaire puis professeur de langues vivantes. Il a montré des talents d’inventeur et a fait breveter en 1871 la ceinture-caleçon aérifère de natation à double réservoir compensateur, et en 1876 la planchette calligraphique pour enseigner l’écriture et le dessin. C’est une fois devenu chef de gare en 1879 qu’il prend enfin conscience du rôle qui lui échoit sur terre : il lui faut révéler les origines de l’espèce humaine et du langage. Telle est donc la mission à laquelle il se voue désormais.

Ce visionnaire solitaire crée alors une mythologie qui puise aux grandes religions, notamment le christianisme. Au commencement était l’eau - les mers, les rivières, les lacs, les étangs, les marais où les grenouilles, ancêtres des hommes, vivaient en paix. Puis est venu le temps des transformations. Tout change peu à peu, les corps, les règles, les mœurs. Bien avant le latin (une langue tardive mise au point par des usurpateurs), on se met à parler le français, véritable langue originelle.

Brisset faisant le récit du devenir-homme des grenouilles met en avant le rôle de la sexualité et de la violence. Dans ses révélations sur le développement chaotique de l’humanité, il progresse grâce à une méthode originale qui exploite les multiples ressources de l’homophonie : il décèle les vérités cachées des paronymes, homonymes, holorimes et calembours. Son anthropogenèse est donc aussi une poétique. Par l’inventivité de ses analyses linguistiques, il établit un discours sur les origines et, à une époque marquée par l’apport du darwinisme, élucide à sa manière les mystères de l’évolution du vivant.

Publié en 1900 à dix mille exemplaires sous la forme d’un grand in-folio de quatre pages que Brisset finit par faire distribuer gratuitement faute d’avoir trouvé des acheteurs, le texte de La Grande Nouvelle (La Véritable Création de l’Homme, La Résurrection des morts, Tous les mystères expliqués) se présente comme la synthèse de ses travaux.

La Grande Loi cachée dans la parole

Toutes les idées que l’on peut exprimer avec un même son, ou une suite de sons semblables, ont une même origine et présentent entre elles un rapport certain, plus ou moins évident, de choses existant de tout temps ou ayant existé autrefois d’une manière continue ou accidentelle.
Soit, comme exemple, les quatre sons :

Les dents, la bouche. On peut écrire : L’aide en la bouche, lait dans la bouche, laid dans la bouche, laides en la bouche, etc.

Or, tout cela nous dit avec évidence que les dents sont seulement une aide : on peut s’en passer. Elles sont un lait ou blanches comme du lait ; à l’occasion elles sont aussi laides et alors c’est laid. L’étude de cette propriété de la Parole qui est Dieu, amène l’esprit à analyser chaque mot et à retrouver les idées qui l’ont formé, et ainsi on a devant les yeux les actes que faisaient nos ancêtres avant que l’homme fût créé, le premier langage humain. Certainement est formé de : Ce air t’est, ne mens ; certes est, ne mens. Ne mens signifiant : je ne mens pas. Tu mens, forcé ment ; tu mens forcément. J’accepte, part faites-m’en ; j’accepte parfaitement. Tu parles parfait, te ou tu mens ; tu parles parfaitement. Du suc c’est ! Le premier qui cria : Du suc c’est, eut du succès. Le mot suc est le premier nom du sucre et on lui donne encore ce nom.

Dans la langue primitive, qui était la langue actuelle en formation, les auxiliaires avoir et être se mettent souvent après la partie invariable du verbe.

En feu l’ai, c’est enflé. Mords ce l’ai,, il faut le morceler. Je mords c’est le, je morcelle. C’est l’ai, sel ai, scellé. On scella le sel. En bouche ai, je l’ai embouché. Happe l’ai, appelé. Ai l’eu = l’ai eu, ai lu, élu. Chêne est, c’est du chêne, la chênaie. Os ce l’est, hausse-les, osselets.

Les démonstratifs : le, les, ce, cette, mon, ton, son, etc., se placent souvent après le nom : Vois-le, le et la voile. Rond ce, ronce. La ronce se contourne en rond. Ce m’ons ce, ce mon-ce, semonce. Cela se disait en reprenant vivement son bien. M’ons = j’ons ou j’ai. Boure cette. Bourcette. On se bourrait de bourcette. La bourre fut un manger. Pour manger il faut qu’on laboure. Le lit mon. Le limon fut le premier lit. Le saut mon. Regarde le saumon. Le premier saumon fut un ancêtre sauteur. Le bout ton, le bouton. Le premier bouton fut une extrémité. Buis son, son buis, le buisson. Au but y sont, aux buissons. On aimait les buissons, c’était un but à atteindre.

Le mot ist = est. C’ist me, c’est moi. Cri de celui qui se montrait sur une cime. C’ist té, c’est toi ; sis-té, sieds-toi. Origine de la cité. Te rends qu’ist le, laisse-moi tranquille. Ce c’ist, ceci. Comme ai dit ist, comédie. La parole s’est formée avec les cinq idées premières exprimées par les mots suivants : ai, aie, est, à, ce. Ce, que l’on peut écrire ceu, désignerait, sous cette orthographe, la bouche de l’ancêtre, car tous les mots ont été mis dans la bouche sous une forme sensible, et sont devenus des esprits avec la disparition des êtres et des choses qui servaient à la formation de la parole. J’ai c’est ? J’essaie. Je l’ai c’est ? je l’essaie. In c’iist, ce aie ; ainsi c’est. À que c’est ? accès, Ai que c’est ? Excès. Jeune est, je nais. Éteinds, c’est le ; étincelle.

Le tends, le temps. Le temps a pour origine une tension. In ce temps, instant. In ce temps t’en ai, instantané. A vec, in ce temps-ce, avec instance. A vec = au bec. J’arriverai en temps dû, c’est entendu. L’est neige dans temps. L’ancêtre était sensible au froid et sentait les neiges dans temps avant qu’elles fussent visibles. Où sont les neiges d’antan ? disaient les simples, croyant qu’il était question des neiges de l’année précédente, comme si les neiges éternelles n’étaient pas à cheval au moins sur deux années. Lecteur, entends en temps les vérités éternelles. Avant que l’homme fût, j’étais.

Nous ouvrons donc le livre fermé, dès la création du monde. Il donne la vie éternelle. En vérité, si tu en veux hériter, il faut être pour la vérité. Envers y t’ai, en vérité, c’est l’envers du langage courant.

Le français, formé des meilleurs dialectes du centre de la France, se parle donc ainsi qu’il se parlait dès la création du monde. Depuis que l’homme existe, nul son étranger n’a pénétré dans le langage du peuple. Chaque contrée a conservé son patois propre et son accent particulier. Les mots étrangers qui sont entrés dans notre langue, ne l’ont fait qu’en se transformant en sons parfaitement français, aptes à être analysés avec des éléments français.

Au commencement était la Parole et la parole était Dieu. Tout a été fait par elle et rien n’a été fait sans elle. C’est elle qui éclaire tout homme venant au monde. Maintenant que l’esprit a bien voulu nous donner la clef des mystères de la parole, nous allons parcourir la création de l’homme, dès la fondation du monde.

Extrait de La Grande Nouvelle de Jean-Pierre Brisset, Jérôme Solal éd., Paris, Mille et une nuits, 2004 (1ère éd. Paris, Chamuel, 1900), p. 8-11.

Dans le passage qui précède, tiré des premières pages de La Grande Nouvelle, Brisset développe ses analyses linguistiques. Le texte joue le rôle d’un préambule où l’auteur livre quelques rudiments d’archéologie linguistique avant d’entreprendre, dans les pages suivantes, son anthropogenèse. Le Verbe avant l’Histoire, les mots avant les maux, les mots en leur force la plus concrète, la plus vitale, en leur émail le plus physiologique : les dents, la bouche. Brisset évoque la construction des auxiliaires avoir et être, s’intéresse aux démonstratifs, ces mots qui montrent la réalité là, toute proche. Malgré son approche sensualiste, il a conscience que les mots, ce sont aussi des idées, toutes primitivement recueillies dans ce bouquet verbal : ai, aie, est, à, ce. Un tel discours sur les origines ne peut se dispenser de la notion de temps, mise en relation avec la place que l’homme peut y trouver dans sa subjectivité de descendant direct des grenouilles : Avant que l’homme fût, j’étais. J’étais, mais qui dit « je » : moi le temps (d’avant l’humanité), moi l’étant (la nature naturée), moi l’étang (le réservoir à grenouilles) ? Qui sait ?

Pour que les lecteurs captent parfaitement son message et prennent avec lui le chemin vers la vérité cachée, Brisset leur propose de se laver les oreilles en intégrant l’envers du langage courant. Seule cette indispensable inversion, qui fonde sa poétique et récure les tympans, leur permet d’entendre le son-Brisset, de comprendre vraiment les mots tus sous les mots dits. Ainsi peut-on accéder à la vérité éternelle, celée depuis toujours, et dont lui seul détient la clé. Ajusté de la sorte à ces paramètres nouveaux d’un langage certes inaudible pour l’homme du commun, mais transparent pour les initiés qui auront su écouter, c’est Dieu que Brisset manifeste, verbe et loi. Dès lors la parole inspirée du prophète rétroactif peut lancer son récit (l’authentique histoire enfin révélée de l’humanité) et claironner la grande nouvelle de notre destinée ontologique d’hommes-grenouilles.


Voir aussi « Le langage des grenouilles » de Jean-Pierre Brisset.

 

P.-S.

Quelques éléments pour mieux connaître son œuvre :
De Brisset : La Grammaire logique, résolvant toutes les difficultés et faisant connaître par l’analyse de la parole la formation des langues et celle du genre humain, Paris, Baudouin, 1980 (1ère
éd. Paris, Leroux, 1883) ; Les Origines humaines, Paris, Baudouin, 1980 (1ère éd. Angers, chez l’auteur, 1913).
Sur Brisset : André Blavier, Les Fous littéraires, Paris, éd. des Cendres, 2001 (1ère éd. Paris, Veyrier, 1982) ; Marc Décimo, Jean-Pierre Brisset, prince des penseurs, inventeur, grammairien et prophète, Dijon, Les Presses du Réel, 2001.
Brisset adapté au théâtre : Les Grenouilles qui vont sur l’eau ont-elles des ailes ? par Catherine Beau et Eugène Durif (2002) ; Mots à lier ou le Brisset sans peine par Gilles Rosière et Pako (2004).
Brisset sur la toile : http://perso.orange.fr/chambernac/brisset.htm (site entièrement consacré à Brisset).

Portrait de Brisset : Charles-André Picart Le Doux

23:17 03/03/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

20
fév

Jean-Pierre Brisset

Old French postcard. 1910s.jpg

L : La langue

L est la consonne des lèvres et de la langue; elle appelle vers le sexe, le premier lieu, l'yeu.
Le langue à-jeu, le l'engage, le langage. Son origine est un appel au léchement.         

M : La mamelle

Le son meux appelle le bec sur le sexe qui est la première mamelle, puis à prendre le manger sur les seins, et de bouche à bouche.
Mame ai hèle, mamelle.
Mame l'ai on, mamelon.
Le môme mame la mamelle de la maman. On mamait ce que l'on aimait.                                            

N : Le noeud

C'est d'un noeud que tout naît, tout noeud est, et non d'un oeuf, comme le disent les princes de la science dans leur argot latin. Pas de noeud, pas de naissance...
Le noeud fut le premier objet neuf, la première nouveauté. Ceux qui avaient le noeud disaient, je noeud acquis, tu noeud acquis... ce qui est devenu : je naquis, tu naquis... 

Q : La queue

Nous avons indiqué spécialement la valeur de queux à la lettre C.
Les queues réelles causaient des querelles.
Tu ma queue use, tu m'accuses.
La queue use à sillon, l'accusation.

Qui sexe queue use, sa queue use.

http://chambernac.pagesperso-orange.fr/dictionnaire.htm

http://www.larevuedesressources.org/le-langage-des-grenouilles,765.html

 

21:14 20/02/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

12
fév

Allen for Ever

Le 5 avril 1997, à New York, Allen Ginsberg, icône de la Beat Generation, décédait des suites d'un cancer du foie, en laissant derrière lui un dernier poème listant ces choses qu'il n'aura pas réalisées dans sa vie. Mais après tout, peut-être que l'écrivain bouddhiste entendait bien y remédier dans une prochaine vie. Le cinéaste lituanien Jonas Mekas était là pour immortaliser l'âme du poète à sa façon.

 

 

 

 

 Le dernier poème de Ginsberg, Nostalgias

 

 

Jonas Mekas, qui se présente comme un ami d'Allen Ginsberg, était adepte du journal filmé. Pendant trois jours, en avril 1997, l'écrivain-réalisateur a filmé quelques images des derniers jours du poète, et reccueilli les commentaires de ses proches. 

Le documentaire, de 67 minutes au total, fait intervenir des personnalités comme Patti Smith,  Gregory Corso, Amiri Baraka, Hiro Yamagata ou encore Anne Waldman... 

 

 

Regarder Allen's Last Three Days on Earth as a Spirit en entier via UBUWEB.

Source: Actualitté & UbuWeb

18:39 12/02/2014 | Lien permanent | Tags : arts, lis tes ratures |  Facebook

10
fév

Laterite&Trottoir

J'ai rencontré Perrine le Querrec dans un livre. Rien d'un corps avec de la peau et des organes, mais quand même un corps avec esprit révélé et coeur avéré. J'ai perçu ça.
J'ai lu le livre. Je l'ai aimé.
Je l'ai dit à Perrine.
J'allais partir au Burkina Faso.
J'avais écrit des correspondenses avec l'amie Karen avant qu'elle ne parle en Sibérie.
J'ai eu envie de correspondre avec Perrine, avec sa gorge, avec ses yeux.
En plus, elle a le voyage comme tension et le Burkina Faso comme souvenir.
Nous nous écrivons, nous faisons rencontre et corps dans un échange qui peut se lire, comme ça, de bas en haut.

http://laterite.tumblr.com/

The Little Prince (Braille edition).jpg


(édition du Petit Prince en braille)

07:30 10/02/2014 | Lien permanent | Tags : textes, humoeurs, lis tes ratures |  Facebook

7
jan

Annie MIGNARD / C’est physique, écrire

lis tes raturesAnnie MIGNARD

 

 

          C’est physique, écrire

 

J'ai publié “C’est physique, écrire” dans Écrire Aujourd'hui, sous-titré Autoportraits d'écrivains sur fond de siècle, que j'ai conçu et dirigé chez Autrement, revue n° 69, 1985.

 “C'est physique, écrire” se trouve, pp. 75 à 79, dans la 2è partie intitulée FAIRE, laquelle a pour titre courant:

     “Chaque fois je me dis: ‘Est-ce que je sais encore?’, c’est-à-dire: ‘Est-ce que je suis là?’”

 C’est physique, écrire, une dépense vitale grande. L’effort de travail en cours se fait sentir très fort dans le corps, fait naître des images corporelles, des sensations d’évidence, d’une présence plus vraie que le réel. Ces images ne mentent pas, elles disent, voilà où on en est.

La première longue chose que j’ai écrite, je me suis comme sentie plongée dans un fleuve puissant, un Missouri dans les palétuviers. La violence, la profondeur du fleuve me terrifiaient. Pendant assez longtemps, j’ai eu le sentiment de nager au bord, où j’avais encore à peu près pied, m’accrochant aux branchages, aux troncs morts. Manque d’audace. Puis, un jour, je me suis retrouvée nageant en plein milieu, dans l’ample du fleuve, avec le plus grand courant sous moi, qui me portait comme une main, la force du courant. Lâchée.

                         Je suis une loco emballée

 Mon premier roman, La Vie sauve, je l’ai écrit à une allure accélérée. Vers la fin, me couchant le soir, épuisée du corps, dormant debout et me disant, j’ai bien travaillé je peux dormir, j’avais la sensation d’être une loco emballée à plein régime, qu’on ne peut plus arrêter. Qui fonce, fonce, en surchauffe. Ca me réveillait en sursaut tout au long des nuits, à intervalles très rapprochés, pour me faire écrire des phrases entières, sans pitié, sans répit, sans que je puisse rien faire pour calmer cette chose. Envoyait une phrase, une image, dès que je posais la tête sur l’oreiller. Je relevais la tête, allongeais le bras, notais la phrase. Reposais la tête, dormant à l’instant. Hop, re-impulsion, re-phrase, re-réveil, lever la tête, tendre la main, noter la phrase, et encore, et encore, en instantanés. Quelquefois plusieurs à la file sans que l’aiguille du réveil ait bougé sur la minute. Je sautais dans mon lit comme une carpe saisie au bleu, je suppliais à voix haute dans le noir, suffit la machine! Suffit la machine!

 Tu parles. Les neurones ne s’arrêtent jamais, leurs cliquetis, leurs circuits, leurs impulsions électriques d’une nanoseconde. Si on les excite trop, ça emporte tout, une puissance formidable lâchée, libre, terrifiante. Le soir du jour où j’ai fini de corriger ce roman, en me couchant, un déchirement de tout mon corps, comme si une pierre, une granite gris de la forme et de la taille de mon corps, s’en arrachait, sortait de moi et me quittait, du côté gauche, s’arrachait de chacune de mes cellules, un dédoublement qui part. En dix fois pire, les déchirements internes qu’on ressent ivre mort. J’ai su que j’avais terminé.

 On ne s’embête pas. En général, je me sens une chose de la nature.Un pommier qui fait des pommes. J’ai les racines enfoncées dans la terre, la sève monte, là-haut dans mes feuillages les pommes sortent à profusion de ma bouche. Je fais partie du grand cycle. Ou je suis une terre, épuisée quand j’ai fini un roman, comme après des moissons qui m’auraient tiré tous mes phosphates, mes sels minéraux. Il faut que je m’assole; ou que je me donne un grand coup d’engrais généralisé.

                   Je suis un pommier, je suis une huître

 Durant mon dernier roman, Le Père, j’étais une huître, sortie de sa coquille au fond de ses eaux. (Tout cela varie, bien sûr, en fonction de ce qu’on écrit.) Je restais trois jours sans voir personne en échange réel, à clapoter mes branchies dans mes abysses marins. Toute chose extérieure me faisait l’effet d’un jus de citron. D’un coup de fil inoffensif d’un copain racontant dix minutes ses histoires, il me fallait trois jours pour me défaire. L’évacuer. Le sortir de mon monde.

 Le mouvement de concentration est double, et contradictoire. Il faut écarter les ennuis du monde extérieur, les désirs autres, faire barrage, tourner le dos, se clore aux excitations, tiraillements, tensions, à la vie en somme. Faire sa coque. Cela accompli, il faut faire l’inverse: s’ouvrir entièrement, se dissoudre, se déplier, être entièrement réceptif vingt-quatre heures sur vingt-quatre à ce qui est en train de se faire. C’est ça l’huître sans coque. Tout ce qui, de la vie, même un détail, ne peut s’absorber dans ce qui est en train de se faire, attaque et révulse comme un jus de citron.

 Le plus long est de se rincer les méninges du monde extérieur. Décanter. Ca prend trois heures en général, après tout contact avec le réel, un rendez-vous par exemple. Tous les jours, on se rince avant de commencer, de pouvoir entrer dedans. A moins qu’on soit déjà à toute allure dans ce qu’on fait, poussé au cul par l’énergie même du roman qui n’attend pas et qui fonce, et vous porte.

 Parfois, sans qu’on s’y attende, on se retrouve comme un alpiniste qui se redresse sur une corniche, en surplomb au-dessus du vide, qu’il vient d’escalader à mains nues sur une paroi de l’Himalaya. On se dit: avant j’étais en dessous, me voici au-dessus. On est effrayé rétrospectivement. On ne s’en rendait pas compte pendant. Ni avant. C’est le résultat qui donne cette image.

Ca n’a rien d’intellectuel, c’est sensitif, ce sont des sensations profondes qui rendent tranquille quoi qu’il se passe par ailleurs, ou qui au contraire remuent le corps de peur malgré tous les raisonnements. Qui remettent les choses à leur place. On croit avoir fini son roman, juste deux, trois poussières à enlever ici et là, pour le chic, on le reprend à partir de la fin pour juger la seule écriture - et on se retrouve comme un moussaillon sur une goélette à trois cents voiles, à qui on a dit: “Tu retends les voiles à partir de la poupe.” Monté pour deux jours, et qui trime des semaines, accroché dans la mâture là-haut, le nez sur sa toile. De près, ce n’est plus ce qu’on croit, du tout. Et on tire à deux mains les cordages, à en avoir mal aux bras, les sequins, les bouts de ficelle tombent des voiles - relâchées, godillantes, tavelées, dégoûtantes, ça, une voile? - que d’en bas on voyait blanches, dressées au ciel.

                      C’est athlétique de se faire sentir

 Tout ça sur une chaise, mais c’est athlétique. Ca chauffe. C’est une transformation physique d’énergie. Une énorme dépense d’énergie. Heureusement, personne ne nous voit au travail; on s’inquiéterait. A essayer des phrases à la voix. A s’exciter, se monter, si l’écriture le demande, pour atteindre le ton, avec une mauvaise foi jubilante, se rendre euphorique ou salopard. Et soupirer, souffler d’angoisse quand on a trop réussi à se faire sentir. Là encore, tout dépend de ce qu’on écrit. L’acuité de sentir qu’il faut concentrer pour que le mot sorte juste. C’est le plus épuisant, se faire sentir. A la longue, il semble qu’il y ait un entraînement. Les sensations, les émotions accourent, pressent plus vite, plus massives; ce qu’on cherche à sentir, éprouver, voir, vient à la présence avec plus de force et de sûreté. (Du coup, dans la vie, on éprouve tout plus fort.)

 Ou encore, on est en train de monter les mots, ça marche, bien, ça roule, c’est ça - il faut tout lâcher, sortir comme en courant, dans l’état de nature, hirsute, puant, suivi d’un vol de mouches, sortir marcher, sortir courir, faire le tour du quartier au pas gymnastique pour lâcher la vapeur. Surchauffe. Ou il faut aller faire la sieste, tout soudain, s’allonger par terre, ou se jeter sur son lit pour un sommeil brusque, et ça peut être 10 heures du matin ou 3 heures de l’après-midi, parce qu’il y a du limon d’angoisse qui bouge, ou simplement de la fatigue, quelque chose qu’on sent comme de la fatigue, à tomber par terre en quelques instants. Et quand on se relève, c’est reparti, on travaille bien, avec aisance. On ne sait pas pourquoi, mais c’est ça qui marche. Alors c’est ça qu’on fait.

 Aussi la soudaineté avec laquelle on part acheter un bouquin, dont on n’a pas besoin du tout, qu’on n’a jamais lu, auquel on ne pensait même pas l’instant d’avant, et qu’il faut lire à la seconde, toutes affaires cessantes, alors qu’il n’a aucun rapport avec ce qu’on écrit, le Journal de Jules Renard par exemple. Pourquoi lui, mystère. Et quelle chance que ça vous fasse jaillir du lit à l’heure justement où les librairies ouvrent. On court. On revient avec sa proie. On la grignote un peu, ici et là, on la mâchouille. Puis on la laisse. On la range sur une planche. On a bien constaté que ça n’avait aucun rapport avec ce qu’on écrit. On a eu son suc dans la bouche. Qui n’a rien à voir avec le suc de ce qu’on fait. Mais il fallait. Le besoin était là. Et c’était bien le besoin du goût du Journal de Jules Renard, puisqu’on est rassasié, tranquille, on repart avec aisance.

                           Se battre contre sa peur

 Inutile de chercher à comprendre la nécessité interne des impulsions. C’est l’intuition qui a raison, c’est elle qui mène. On fait son miel de tout, on ignore comme on le fait, si on a tel besoin c’est qu’il est nécessaire sur le chemin. Mais ceci quand on sent que ça marche très profondément. Car il y a en même temps une sorte de friction permanente, un ripage intérieur entre tensions contraires - et il est essentiel, sinon rien ne sortirait. Son intensité, devenue insupportable, se transforme en mouvement. Il y a le renâclement constant au travail, énorme dans la première période d’écriture, la mise en route du roman, où en même temps on déverse toute son énergie dans ce qui n’existe pas encore, on le fait naître, on l’évoque, on le regarde surgir peu à peu comme une construction fantôme des brumes d’un marais (souvent, il n’y a que brume et vase, et on s’enlise, on sombre, on pédale dans la boue), et tout en le voulant, en l’appelant, en mourant de langueur, en même temps on le nie, on ne le veut pas. Il n’existe pas encore, il prendra tout, on le tasse au placard.

Faire durer des heures la lecture d’un journal. Donc, plus de journaux. Qu’à cela ne tienne, on téléphone, on met de la musique. Plus de musique. Excellente idée, on s’en va pisser, on fait la vaisselle, on fait les carreaux, on se fait un café, tiens. Pauvres bêtes, on a des ressources insoupçonnées. On peut y passer la journée en un éclair, commencer à travailler à 7 heures du soir, dans les débuts (puis 6, puis 4, puis 2 heures de l’après-midi), alors qu’on y est, sur le chantier, depuis le matin. A en baver. Ecrire une phrase, ça marche, hop, on se lève faire autre chose. Ca fait trop trembler, ça trouble trop. C’est trop intense, que ça existe.

Le lendemain, ça recommence, toujours cette nausée de peur de se jeter à l’eau tout en en mourant d’envie. Et puis au moins, si on voyait où se jeter; dans cette brume, comment distinguer. On perd une énergie monstrueuse à se battre contre sa peur, son désir; on est en face d’elle, comme si on cherchait à s’échapper, ne plus la voir. Trouver à l’aveuglette, bêtement, une voie de sortie, l’échappatoire qu’elle vous laisse entrouverte, en adversaire intelligent. Ne pas oser, ne pas oser. Et tout en n’osant pas, dans cette bataille de surface, les choses se font dans la cale, il faut laisser l’écoutille ouverte. On voit souvent, dans les soixante, cent premières pages des romans, cahotiques, maladroites, qui n’ont pas encore atteint leur vitesse de croisière, l’arrachement de cette énergie.

                               La germination

Le temps de maturation. Ce n’est pas ce qu’on croit, vu du dedans, une germination. Je suis sûre maintenant que ça crie au printemps dans la nature, parce que ça fait mal quand ça pousse. Le temps se distend, et on se distend avec lui. Attendre, aider le temps. Lui apporter les matériaux. Les agencer de façon qu’il les avale. Se mettre en situation qui rende possible ce qu’on ignore encore. Inutile de chercher à faire son malin, sa maligne. On n’est pas malin quand on travaille. Il faut trouver un sentiment plus fort que la peur, et qui la dépasse. Une autre peur, plus forte. La rage. La nécessité. Tantôt on se laisse partir comme on s’envole de dos dans le vide, tantôt on se bataille comme on tape au bâton un âne récalcitrant - tu vas y aller. Et de rages en abandons, de langueurs en ferveurs, on s’enfonce pas à pas dans les périls et le labeur de l’imaginaire. Tandis que peu à peu naît l’amour de ce qui existe là, de ce matériel qui est là et qui vous a apprivoisé, avec qui on dialogue, qui vous connaît jusqu’à l’os, qu’on a envie de retrouver tous les jours, vers qui on court. Devant lequel le monde ne tient plus.

                     © Annie MIGNARD

15:52 07/01/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

Le mot (concept) du jour - à trifouiller encore!

Cratylisme

 

Le cratylisme est une théorie naturaliste du langage selon laquelle les noms ont un lien direct avec leur signification, comme c'est le cas pour les onomatopées, qui miment les sons produits par tel ou tel être, animal ou objet. Cette thèse s'oppose à celle de l'arbitraire du signe de Saussure1.

 

Origine du concept

 

Le terme vient du Cratyle de Platon. Dans ce célèbre dialogue, Socrate, soutenant que les mots sont attribués aux choses par la décision d'une sorte de législateur de la langue, s'oppose sur un mode ironique au héros éponyme qui, pour sa part, défend la théorie d'une relation motivée entre les mots et les choses. Ainsi, selon Cratyle, « il existe une dénomination naturelle pour chacun des êtres (...) Un nom n’est pas l’appellation que certains donnent à l’objet après accord, en le désignant par une parcelle de leur langage, mais, il existe naturellement, et pour les Grecs et pour les Barbares, une juste façon de dénommer qui est la même pour tous2

 

Cratylisme et poésie

 

Un des problèmes que soulève le cratylisme, c'est qu'il établit un rapport constant et absolu entre un son et une signification, postulant la possibilité d'une langue universelle, donnée une fois pour toutes. À l'époque moderne, ce questionnement devait tout naturellement être relayé par la poésie, surtout dans les recherches autour de la métaphore et de l'image poétique (Francis Ponge, entre autres, qui analyse et interprète les choses sous l'angle du mimétisme) ou encore dans l'œuvre de Raymond Roussel3. On en trouve plus récemment la manifestation dans la poésie phonique, qui demeure cependant une expérimentation ludique et marginale en poésie.

 

Quoique cela apparaisse de façon on ne peut plus aléatoire, le sonnet des Voyelles de Rimbaud établit un lien entre son et signification. Ainsi donc, il associe librement une couleur à chaque voyelle : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, : voyelles, / Je dirai quelque jour vos naissances latentes ». On cite également à ce propos Le Dur Désir de durer de Paul Éluard, titre d'un recueil dans lequel la consonne « d » produit manifestement une impression de dureté, alors que dans le vers de Verlaine: « De la douceur, de la douceur, de la douceur », elle produit l'effet opposé. Comme on peut le voir, même à l'intérieur du champ poétique, ce rapport n'est pas constant. En effet, la signification des sons est étroitement liée à d'autres facteurs (contexte, sens lexical, etc.) et ne saurait par conséquent être fixée de façon immuable. On peut également citer à ce sujet le vers de l"Andromaque de Racine: « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes » dans lequel la consonne « s » reproduit le sifflement caractéristique des reptiles évoquant la menace.

 

Quoi qu'il en soit, on peut dire que le cratylisme correspond au vieux rêve idéaliste de faire concorder la langue et le réel, menant à la création d'une langue à la fois naturelle et universelle, c'est-à-dire capable de remonter aux sources du mythe d'une humanité une et unie. On retrouve par exemple cette notion chez Saint-John Perse4.

 

Notes

 

  1. Voir Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, éditions Payot, (1913)1995
  2. In Platon, Garnier-Flammarion, Paris, 1967, traduction, notices et notes d'Émile Cambry
  3. Voir Raymond Roussel, Comment j'ai écrit certains de mes livres, NRF, Paris, 1935
  4. In Saint-John Perse, Vents, éditions Gallimard, Paris, 1946

 

15:31 07/01/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

22
déc

Il faudra vous habituer à nos corps métis, hybrides… Par Bernard Andrieu

scotchée - 2006.jpg (Milady Renoir Scotchée 2006)

Il faudra vous habituer à nos corps métis, hybrides…

Vous nous reprochez quoi d’être noir, gros, maigre, handicapé, trop jeune, trop vieux, pas assez viril, prisonnier, queer, gay, hétéro, prostitué(e), pauvre, drogué, dopé, faible, une femme, un homme, fatigué… ? De ne pas avoir le même corps, sexe, sexualité, genre que vous ? Et vous, vous auriez un meilleur corps que nous ? C’est quoi un corps normal ? Jusqu’où dois-je vous obéir pour être intégré dans votre domination normalisatrice sinon masculine ? Je suis toujours pour les autres trop ou pas assez. Malgré les lois, vous voudriez décider le bon corps de l’ivraie.

Sur le même sujet

Avoir un corps est devenu un délit. La peau noire d’une ministre, le délit de sale gueule du jeune de banlieue qui cherche un premier emploi, le manque d’énergie d’un président de la République en rapport à la débauche survoltée du précédent, la chasse au désir prostitué, l’exclusion d’une élève rom arrêtée dans le corps de sa classe, le manque de gnac de l’équipe de foot face à l’Ukraine, l’enfermement d’une Pussy Riot dans un camp en Sibérie, le balancement d’un réfugié climatique emporté par l’ouragan, le froid du sans-abri au bas de mon immeuble devant lequel je passe chaque jour, la lenteur d’une personne âgée à la boulangerie qui me retarde… autant de situations corporelles que vous dénoncez du haut de votre corps !

Le délit corporel serait ici d’avoir un corps enrichi jusqu’à l’obésité ou amaigri par la maladie ou handicapé par l’accident, une couleur de peau qu’il faudrait dépigmenter, mais pour ressembler à qui ? Quel est le corps de ces gens qui conteste le nôtre ? Est-il celui des dieux du stade, filmé en 1936 dans le stade nazi par Leni Riefenstahl ? Ou celui normalisant des magazines dans lesquels les top-models sont sélectionnées lors de compétitions morphologiques qui reproduisent, sans le dire bien sûr, l’anthropologie raciale ? Il faudrait se débarrasser de ce corps pour avoir le corps de l’autre plus désirable, plus beau et plus fort. Pourquoi ne pas devenir cette foule anonyme et homogène dont Hannah Arendt nous indiquait qu’elle préfigure la masse totalitaire !

Mais surtout il ne faudrait pas trop revendiquer son corps ? Ne pas se victimiser ou retourner notre colère contre ceux et celles qui décident du bon corps. Ce seraient des tentatives désespérées et vides de sens d’exister alors qu’il faudrait se contenir, se retenir, accepter son sort ou attendre des jours meilleurs. La contrition, l’ascèse ou le jeûne sont devenus le moyen de biocontrôler les corps de l’intérieur : le régime, le renoncement, l’acceptation de la domination et de l’humiliation, la pauvreté. Jamais le paradoxe n’aurait été aussi à vif dans les chairs entre une société de consommation et un régime de contraintes par corps et dans les corps.

La peur des corps vivants existe désormais. Peurs du vertige, des drogues, de l’orgasme, de la colère et de la révolte qui exprimeraient le ras-le-bol par la manifestation corporelle dans la rue, contre les radars, les écotaxes, le racisme et les violences. Les normes et les règles du corps vécu et convenable ne suffisent plus à l’affirmation sensorielle du corps vivant. Le corps est à vif dans les prises de paroles mais dans la manifestation des sensations qui le traversent, moins dans une tyrannie des affects que par les émotions qui nous submergent.

Je ne vais pas abandonner mon corps pour devenir le corps que vous voudriez. Chaque corps dans le monde est aussi singulier que son visage. Le corps vivant qui anime notre organisme nous procure à notre insu des informations. Laissons advenir le vivant de son corps à la claire conscience : c’est une technique de trouble, qui trouble justement l’ordre social, précipitant la perception de soi et des autres dans l’intensité sensorielle de la douleur ou du plaisir. Vous pouvez arrêter les corps, les exclure, enfermer les pauvres dans des ghettos, les prostituées dans des lois, les mourants dans votre droit de mourir. Mais en démocratie le corps des individus est aussi le corps des citoyens, ce qui vaut pour le double corps du roi vaut aussi pour chacun et chacune d’entre nous ! Le retour à la pureté du corps et à la purification par exclusion, élimination et stigmatisation est impossible. Il faudra vous habituer à nos corps métis, hybrides et multiculturels : notre corps est dans le monde et nous incarnons à travers notre corps des mondes différents et complémentaires. Nous sommes des corps du monde et notre identité est responsable non seulement de notre territoire mais de la Terre entière.

A codirigé «Corps du monde. Un atlas des cultures corporelles», Armand Colin.

Bernard ANDRIEU Philosophe

09:12 22/12/2013 | Lien permanent | Tags : arts, lis tes ratures |  Facebook

19
déc

‘tattoo me, meeting you’ - jour de résidence (2/3)

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la pluie, les embouteillages, les brasiers, les gens, les choses, les trottoirs... les gants qui se perdent, les cuisses qui se mouillent, les pieds qui coulent, un scooter rouge mais foireux, une ville sans aucun scurpule, des voitures diplomatiques déplaçant dans leurs habitacles des décideurs sans horizon.

Et

Il Est Une Fois. Poêle, encens, thé, livres, copie d'une toile de Picasso plus brute, plus dense, faïence du sud, le vent dehors, ça va (d-)aller.

Un avocat mécène collectionneur esthète arborrant noeud papillon et Loden vient chercher des nouveautés, il dit Ah Oui, Milady... exposition Emma en 2005. BANG. Oui, il est marié à une chanteuse qui faisait partie du collectif qui avait organisé l'expo dans laquelle j'avais... ah oui.

Et puis jolie maman Bulles qui vient, armée d'un manteau de fourrure, chercher quelques impressions, faire connaissance, dire qu'elle a compris l'esprit mais pas saisi l'enjeu...
et quoi, vraiment te faire tatouer?

Mon fils a demandé de se faire percer l'oreille, 11 ans, j'ai refusé... tant que je peux encore.

Alors, on débite de la parole, tatouage et cultures, clans et esthétique, écoles et pédagogies, générations et transmissions, désechantement et retour au rêve, où trouver la vie, la joie et l'amour... en qqs minutes nous nous entendons bien, Bulles doit filer mais reviendra samedi ou dimanche ou...

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N. venu avec moi mardi et qui est/fait surprise là, arrive, m'offre une Bionade au sureau, des baisers, une présence, son genou mis à nu dans un pantalon troué. Il est jeune et vieux en même temps.

Catherine, N. et moi déjeunons/dînons. J'ai apporté des choses roses et oranges (scampis, curry, tomates, raifort betterave, chou rouge, carottes). Et puis viennent les confidences, Catherine et moi explorons nos symboliques, nos schémas, nos systèmes qui nous mettent à mal, de ceux que nous recevons la leçon. Et ces mères dévoratrices à qui nous avons fait l'affront d'accoucher de garçons.

Parler, manger, faire le tour de nos questions, répondre à un couple américain que cette fois il n'y a pas de livres d'art indigène, faire sécher les cuisses, les malléoles, les baskets, le bas de la jupe alourdie par les eaux drues du matin.

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Il est déjà 13h37... filons. Filons. Sauf que juste avant de faire démarrer le scooter, j'achète une oie en paille, en plumes noires et en creux. Pourrie, poreuse. Je l'achète comme si je la sauve. Je l'aime dans le regard de cire et de plastique que l'oeil laisse transparaître. Polluée sûrement par l'exposition de Petrit Halilaj vue/adorée la veille avec Cassius. L'oie va parcourir la ville dans les bras de N. venu avec moi mardi déjà. Parce que le coffre de mon scooter l'aurait décapitée, achevée. Alors il va l'emmener, la présenter aux passants et ce sont eux deux qui sonneront à mon bureau trente trois minutes plus tard.

J'ai un peu écrit en dehors de la résidence papothés à Il Est Une Fois. Des bribes de pensées, d'envies, de poésie que je montrerai sûrement dimanche, à ceux qui viennent, me tatouer, regarder, rencontrer, observer... par exemple.

Prochaine longue séance avant dimanche, samedi de 12h à 19h.

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22:12 19/12/2013 | Lien permanent | Tags : act-u, lis tes ratures, humoeurs |  Facebook

17
déc

‘tattoo me, meeting you’ - jour de résidence (1/3)

 

Tattoo me, meeting you - blue flyer small.jpgPremier jour réel de résidence à Il Est Une Fois.

La journée a commencé par un moment privilégié face à une dame métallique mais "efficace" de l’ONEM. Mes duplicatas et mes mauvaises nouvelles en poche, je rejoins N au café dans l’immeuble de l’ONEM, en bas. On se raconte les injustices des systèmes, on calcule le nombre d’heures gâchées pour nous (et pour d’autres, nombreux) devant un thé au lait spéculoos. Contraste des matières. Douceur de la boisson, ridicule de la situation. Pendant ce temps, des gens au dessus de nous et galèrent, cherchent, se sauront pas plus. Arrivés avec une question, repartis avec onze.
On se réconforte à la Clé d’Or. Œufs lard pistolet lait russe. On écrit ensemble. N son roman en cours, des idées lancées sur son Ipad avant la mort de la batterie. Moi, sur ce que je veux mettre et remettre sur le tapis pour dimanche. Performance, oui mais quoi moi et ce mot. Tatouage, oui mais quoi moi et cet acte. Lien à l’autre, aux autres, à un public, oui, mais quoi moi et cette obsession. Je parcours les phrases d’autres, des essayistes, des motlibristes, des critiques d’art, d’artistes morts ou vivants. Des citations piochées (qqs unes dans l’art des bruits de Russolo et du John Cage, encore… )

Je ponctue des bouts de phrase, je fais le point. Ils disent :
Performance : une action qui se déroule à l’intérieur d’une forme. elle célèbre l’éphémère de la forme. Elle témoigne d’une volonté formative et d’une intention expressive. Elle met l’accent sur le coefficient humain en soi. Per Forma en latin : pour la forme. (donner forme/former/modeler).
Happening : ce qui arrive, qui célèbre l’existant. Sans instance du résultat, ni du processus, juste être au moment.

Oui. Je repère aussi dans les livres apportés, au hasard, surtout dans L'appel de la transe de Catherine Clément, des notions, des invitations au parallèle.

La performance comme rituel d’initiation, d’auto intronisation, de proclamation d’une idée, d’un état, d’une volonté. Et vivre la poétique de l’instant, du présent. Donner forme à ma pulsion d’être au monde. Allez, hop, je balance des adages dignes d'aimants de frigo… je pourrais me tatouer ça dimanche. Hum. Non. Ne pas oublier l’esthétique que je recherche et la place de Kostek, artiste tatoueur, pas juste assistant performance.

L’heure de la résidence.

Catherine accueille, sourire clair. Un garçon déjà là N. accueille N. et moi. Le poster de Boris Lehman sur la porte recouverte d’un papier reflet. On se voit quand on entre, on ne voit pas (ce) qui est dedans, sauf si … par la vitrine. Le poêle grésille. Le carrelage fleuri donne un air de printemps. Je sors les livres, de Michel Journiac à Matthieu Barney, de Ushio Amagatsu à un article de Michael Kirby tiré de Art of Time. Le N.-déjà-ici est aux Beaux-Arts en sculpture mais surtout pour l’option performance au sein de l’Institut Supérieur des Arts et des Chorégraphies de Bruxelles. Et je découvre leur champ d’exploration, de réflexion, de proposition d’études - ah oui, pourquoi j’ai pas fait d’études au fait ? et un cycle de conférences dont chacun des titres évoque une facette de ma possible envie
« DU SIMULACRE DU CORPS À SES PULSIONS »
Mardi 24 septembre 2013: Le simulacre / Mardi 22 octobre 2013: Le corps anatomique / Mardi 19 novembre 2013: Figure, représentation, portrait / Mardi 10 décembre 2013: Corps – objet – espace / Mardi 28 janvier 2014: Le fragment du corps / Mardi 25 février 2014: La Part Maudite / Mardi 25 mars 2014: Le corps-surface.

Je sors les thés, du vert aux algues au prune cannelle en passant par plaisir de tsar. Va pour le second, pour débuter. Et les biscuits à l’Earl Grey et au beurre salé. Je regarde avec N venu avec moi comment ça lui vient comme ça de penser l’espace pour dimanche. Comme ça, la vitrine serait exploitée que ça aurait du sens. Penser aux coussins pour les spectateurs, les amis, les patientants. N venu avec moi s’en va. N-déjà-ici s’installe à la table. Nous allons papoter, parler de nos référents et mentionner Marina Abramovic, encore une belle fois. La notion de présence à soi et à l’autre déjà nous embarque dans la conversation tandis que Catherine fait chauffer l’eau. J’ouvre le sac de biscuits, les fais rouler sur le rond de la table en carton sculpté. Au centre de la pièce, un saree noir et or. Dans la bibliothèque, un nouvel arrivage de curiosités s’offre au regard. Un Crapouillot avec Picasso en couverture. Des impressions des Natugraphies, des photos de fleurs gravées en sérigraphies (on dirait) des éditions Albert de Visscher. Sers-toi dans les tirages individuels, cadeau. Merci Catherine. Grâce, volupté, encrages, impression.
N.-déjà-ici évoque aussi une performance autour de la rencontre qu’il a effectué en Roumanie, dans une petite ville lors d’un séjour Erasmus pendant laquelle lui, les autres étudiants étaient là pendant une période donnée mais ne rencontraient pas vraiment les gens du coin. Alors, des points de rencontre ont été avisés et des notions d’empreinte ont été proposées aux gens qui ont répondu aux invitations. Être peint en blanc, par exemple. Moi, dimanche, je serai encrée de noire. Ce N.-déjà-ici est un frère de l’idée de chercher à savoir l’autre à travers un acte, un moment. Et son nom de famille est Noirhomme. Norma et Guillaume entrent. On s’embrasse. Eau chaude, sachets de prune cannelle, biscuits d’Earl Grey. Clopes dehors tandis que les gens quittent les Puces, des objets râpés au bout des doigts.
Moune rentre. Je lui demande si ça s’écrit Moon. Non, Moune. Catherine le connait, lui, sa guitare et des sons ont déjà joué deux fois à Il Est Une Fois.

Ah oui Milady Renoir, c’est toi qui va te faire tatouer dimanche ? Oui. Ah mais tatouer comment ? Avec une machine, les mains des gens et un tatoueur qui introduira la technique. Ah… (air dans l’air de ne pas y toucher mais de ne pas en penser moins) mais du vrai tatouage pour toujours quoi… et par n’importe qui ? Ben, un peu sauf que faudra quand même me parler un peu, me chercher un peu, me laisser chercher aussi. Donc, celui qui veut me tatouer une bite poilue sur la joue, va falloir qu’il passe de sacrés caps… et pour dire, je choisis le lieu de dessin, de pénétration et la limite sera indiquée. Je ne serai pas qu’un corps mais le derme sera le moyen de me rencontrer… Ah, et t’as pas peur. Pas encore. Je crois pas avoir peur, mais avoir envie, oui. De toute façon, y a que des gens bizarres qui viennent ici.

Sourires. Ébahissements. Qui sait.

Moune s’assied. On refuse ses chips blanches au sel, on préfère nos biscuits à l’Earl Grey.

Il n’a pas d’argent sur lui mais achète un petit livre à Catherine. Prix entre 2 et 4€, tu donneras la prochaine fois. Un livre qui donne la clé de la Paix de l’Âme, un livre italien traduit par un Jésuite en 1851. On joue à bibliomancie. Moune demande si le célibat vaut encore la peine. Catherine demande (ce) qui croisera son chemin avant la fin de l’année. N.-déjà-ici pose aussi sa question, personnelle, spirituelle. Une image allégorique de la paix de l’âme fait surface. Le livre répond avec son lot de morale catholique de plomb mais on prend ce qu’on en veut et on trouve ça bien, les réponses, parfois.
Moune s’en va. N.-déjà-ici, Catherine et moi observons les passants. Ceux qui regardent furtivement. Ceux qui ne voient rien. Ceux qui évitent le chantier d‘en face (l’échafaudage se démonte, dimanche, on aura la paix). Ceux qui cherchent une merveille. Ceux qui font attention aux marches devant la vitrine ou aux pavés foireux.
l’heure de la résidence est épuisée.
Scooter, ville, école, manège, boudin, croustillon, rires, cris, grande roue, tram, bus, bonne nuit les petits. Autre fusil sur l’épaule. Résidence rechargée jeudi…

Jeudi 19 de 10h à 13h
+
samedi 21 de 12h à 19h
puis, dimanche dès 15h

RAPPEL: ‘tattoo me, meeting you’

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Du 19 au 21 décembre 2013, Il Est Une Fois, espace d’art(s) et d’essai(s), accueille Milady Renoir, auteurographe & performateuse, en résidence d’écriture(s). Cette résidence se clôturera par une performance collégiale ‘Tattoo Me, Meeting You’ soit une séance de tatouage réalisée par le public.
Durant cette résidence, chaque personne intéressée à rencontrer une artiste-femme-mère-fille pour discuter de cette expérience de tachisme , de l’art du marquage, de l’empreintage du lien à l’autre, de l’écriture, et /ou pour prévoir la rencontre du dimanche 22 décembre avec la peau et le cœur de la poétesse organique, cette chaque personne, donc, est la bienvenue.

Que vous soyez venu ou non durant la résidence, you're most welcome le dimanche 22 décembre, entre 15h et 22h, pour tatouer/marquer/rencontrer, empreinter VRAIMENT Milady (Renoir) guidé(e) que vous serez par Kostek, co-fondatatoueur de la Boucherie Moderne et sérigraphiste.

Il Est Une Fois, Rue du Chevreuil 20 – 1000 Bruxelles - RDV pour rencontre-papote-thé durant résidence +séance tatouage collégial sur miladyrenoirmiladyrenoir[at]
gmail.com

Tattoo me, meeting you - blue flyer small.jpg

21:42 17/12/2013 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, arts |  Facebook

14
déc

Hier nuit, texte 1/3 lu entre 2 autrices/72

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MONS/BERGEN

« Venir de Lille, de France ou d’ailleurs. Prendre une autoroute européenne. Surveiller les nids de poule. Apprécier les lampadaires fréquents tous allumés le long du chemin. Considérer le lion et le coq comme des symboles mythologiques éloquents de ce nouveau pays à découvrir. Ah La Belgique. Claironner «lunionfaitlaforce» dans sa voiture. Enclencher le clignoteur, non le clignotant. Imiter les co-automobilistes et faire un usage démesuré de son klaxon. Se faire doubler par la gauche. Admirer les voitures tunées. Surveiller les nids de poule. Voir direction Mons. Suivre. Tourner à droite. À 100 mètres, voir la direction de Bergen. Chercher Mons. Sortir à une sortie inconnue. Faire attention à ce que cette sortie ne sengage pas sur une voie romaine ou sans issue. Attendre au feu rouge. Attendre au feu rouge. Attendre au feu rouge. Descendre de son véhicule. Bien se couvrir. Aborder une station service où une enseigne Délices de France clignote. Découvrir le moyen de paiement surnommé Bancontact ™. Faire quelques emplettes à la station-service. Honorer les spécialités locales. Biki, tartelette-au-riz, lait russe & spéculoos. Reprendre sa voiture. Demander la direction de Mons. Tenter de comprendre le néerlandais d’un flamand qui nécoute pas mais qui cependant insiste en montrant la direction Bergen. Appréhender lentement la réputation surréaliste de la Belgique. Rouler un peu. Surveiller les nids de poule. Voir direction Mons. Se réjouir. Ne pas se réjouir trop vite en même temps. Tourner à droite. À 100 mètres, repérer que le panneau présente Bergen. Chercher Mons. Répéter «lunionfaitlaforce» dans l'habitacle. Enclencher le clignoteur, non le clignotant. À 100 mètres, repérer quun panneau présente Mons. Ne pas se réjouir. Ne pas tomber dans le panneau. Rouler un peu. Surveiller les nids de poule. Voir direction Bergen, distinctement. Pleurer un peu mais ne pas crier. Avaler le biki et la tartelette au riz en une seule bouchée. Frotter les miettes de spéculoos envahissant les cuisses. Ne pas observer les soubresauts des dites cuisses. Ne pas renverser le lait russe même si les mains tremblent elles aussi. Se faire doubler par la gauche et se faire doubler par la droite en même temps. Ne pas sauter de sa voiture. Ne pas se pendre avec la ceinture de sécurité. Rouler un peu.Voir direction Mons.Hésiter. Se méfier. Finalement décider de ne plus suivre les panneaux. Aller de lavant. Suivre son chemin, sa vie. Rouler doucement en évitant les poules. Tourner à droite. Chercher Lille, la France, l’ailleurs. À 100 mètres, lire, les yeux embrumés de vapeur de larmes, le prochain panneau, lequel stipule Rijsel comme unique et dernière sortie. Y aller sans plus aucune envie de vivre. Croire reconnaître des membres morts de sa famille dans les bosquets. Trouver les ciels menaçants. Penser que le monde est un trou noir. Tourner à droite. À 100 mètres, déchiffrer sur le panneau un mot qui serait Mons. Ne pas sombrer dans le piège. Continuer, sans se retourner. Chercher Lille, la France, la sortie, la lumière.»

 

© Milady Renoir

20:32 14/12/2013 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook