22
mai

eau bénite

de quel jus ai-je été tirée. ce lien fébrile entre un homme à deux visages et une femme sans corps. un tissu orange drapant une Renault 5 deux portes et un cocker femelle portant le nom d'אוּרִיאֵל l'archange radieux. une claque dans la gueule de la femme. des quiproquos non-dits mensonges silences intimes. la route est longue jusqu'à l'enfance. on met le colis piégé chez les grand-parents. dépôt dégoût indécence de l'irresponsabilité. trop rude l'après bonheur. l'homme à deux visages banni interdit monstroïfié. 'il n'entrera pas ici'. un berceau sur une rivière molle, je 'grandis'/grossis entre mégots de cigarettes sur un sol linoléum d'un café de banlieue parisienne. des demis servis à la tirette comme une tombola du désastre. café-calvas et croissants et les devoirs à faire dans l'arrière salle. je suis bonne à l'école. je suis bonne souriante gentille polie comique pas comme d'autres. (ah oui?) les hommes-clients-piliers qui pissent passent derrière moi et trament le début de la femme. regards sur peaux et yeux attendris par l'innocence parfois complice, fillette testant le diable, parfois accomplie, admettant ce même diable. désirs du corps étranger. désirs d'être plus que ça. eux, chacun en mains yeux ventres. je vois ce qu'ils creusent en eux. le cantonnier, l'éboueur, l'ouvrier de VolksWagen, le chauffeur de la RATP, le gestionnaire du garage BMW, le cadre de chez IBM, l'entrepreneur de maçonnerie, le comptable chez AXA - aphorismes incestueux et acronymes de la foulure. les règles à dix ans. les seins (nénés) poussent. une vieille goudoue copine de la femme sans corps jettera un jour un coup d'oeil, ouvrant le col du T-shirt Snoopy pour voir l'avancée de la fébrile féminité "ça pousse dis donc". je lui ai piqué un Delacroix et offre une partie des frais à une copine congolaise violée par un oncle qui avorte chez une cousine. mûrir entre des murs, des cages d'immeubles et des tiroirs caisses, assise entre des dépits et les cruautés. mes cousins seront congolais, gabonais, marocains, algériens, portugais. tout grouille. la vie, en somme. dans le café-famille-cocon noir, des corps bannis de désir, frustrés comme des vieux fruits. pertes et fracas dans les familles. dans un café, tout se joue, tout se perd. W. -15 ans vient chercher sa mère bourrée à 21h39 avant que le père rentre. elle lui hurle qu'il n'est pas le fils. il lui répond qu'elle n'est pas la mère. S. -14 ans, fille de chasseur Lepeniste et de secrétaire de redirection, que je coince dans les toilettes à la turque contre les murs glacés et salis par les seins. griffures adolescentes, toute puissance du début des choses comprises. c'est moi qui décide l'entrée et la sortie. c'est moi qui ponce la peau, qui décape son duvet. des nuits sur le minitel à faire jaillir des hommes creux, des papas maris papis. partout. un après-midi, un égyptien vieux beau caresse pendant dix minutes au jardin des tuileries les poils qui vont de mon auriculaire au poignet. 'la quintessence du bonheur' souffle-t-il dans mon cou en sueur tel un hongre aux naseaux chauds. tout le temps. et à la maison, c'est foutu. le sexe flou d'un arrière grand-père à qui l'infirmière vide la sonde. le cul frileux d'une grand-mère qui se lave au lavabo avec le gant qui passe comme un train dans un tunnel. sans lenteur, sans sens. la femme sans corps qui se paralyse, son corps rigide qu'il a fallu laver partout pour lui éviter les infirmières à domicile. laver son corps de mère et lui dire que c'est pas grave, que ça fait rien. rien est tout. le souvenir crispé des poils incarnés des ongles oubliés et des veines violettes qui pètent à la surface des dermes. peaux blanches des draps. escarres nécroses plaies. la maladie comme anti-corps. le désir bien loin derrière. alors la compensation dans les lectures, Miller, Nin, Bukowski, Lunch, Gira, les choses sombres. Mishima, Bataille plus tard. pour sentir la douleur d'être au fond, comme des relents de ce qu'ils sont. mais pour mieux passer dessus. avant de crever, leur dire. qu'il y a un corps qu'ils ont foutu dans le monde. leur dire que je vais pas laisser le délétère le mortifère et le toxique s'emparer de mon sang de ma cyprine de mes glaires de mes sucs de ma salive oui mes larmes bien sûr. vitalité du surplus. désirs d'absolue nécessité d'aimer. ce texte comme un ferrofluide comme un jus de coeur fil tendu entre tripes et monde. 

(c) Milady Renoir

19:21 22/05/2016 | Lien permanent | Tags : textes |  Facebook

Commentaires

C'est malheur cru dense irrespirable

Écrit par : Marita | 23/05/2016

Ému à vif.

Écrit par : Claude | 23/05/2016

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