10
mai

les pages comparées

il y a deux livres sur ta table. l'un en allemand, l'autre en français. ah et aussi un Petit Robert avec scotch corné, brisures de reliures et pages ébouriffées. chaque ligne de chacune des deux livres est auscultée, tu la suis sous une tranche de revue (Le Point). chaque phrase, chaque fragment pénètre tes tempes. lecture, analyse, considération, ponctuation, décision. c'est bon ou c'est pas bon? je t'ai entendu à plusieurs reprises marmonner non, non, non, pas du tout et souffler aussi, et évoquer entre tes lèvres quelque chose qui n'a de sens que pour ta bouche. je me pose la question de ta question. que fais-tu? cette traduction datant de 1958 est-elle meilleure que celle de 1967? je te demande, donc je te dérange. mais tu dis un peu sans me regarder, parce que les choses sont en cours. ce sera ta question fondamentale pour les deux ou trois semaines (tu évalues ça à vue de nez) qui arrivent. c'est ça que tu fais. chaque matin, dès au plus tôt, tu poses séance ici, dans ce café qui n'est pas que bruit et fureur. ce sera les pages, les interstices, les similitudes. tu t'immisces dans les comparaisons, les variations et vérifies si oui ou non, pour ou contre, avec ou sans. deux "mêmes" livres mais deux objets différents. je suis coite. ce qui m'étonne c'est que tu ne notes rien. que deviennent tes calculs, tes commentaires. tu le dis toi même, c'est pour la forme. pas question d'en faire quoi que ce soit, tu vérifies pour toi. l'auteur est mort ou le livre est commis, de toute façon. puis les traducteurs sont des auteurs libres, des adaptateurs comme tu m'expliques. parfois, on sent qu'ils sont auteurs à la place du calife, parfois tu sens qu'ils sont au service de la langue de l'autre. grand débat de la traduction, lequel on peut transposer à d'autres paradigmes que celui de la littérature. alors ce temps que tu passes n'est pas celui des moines copistes (même si ta tonsure et ton vêtement modeste pourraient évoquer les ordres), des correcteurs censeurs ou des éditeurs scrupuleux, non, ce temps n'est qu'à toi, qu'au temps qui passe et qui s'échappe. et personne ne profite donc de tes recherches. tu t'en fous peut-être de quitter l'ordre des choses, le quotidien et les urgences, les rendements, l'utilitarisme, l'organisation sociale et technique du monde. tu évoques que tes seules emplettes sont des livres, mais la quête est plus complexe, tu cherches les publications diverses, qu'elles soient dans la même langue, en traductions, en rééditions. tu cherches à savoir ce que c'est que le travail de la pensée des auteurs, tu décortiques les intentions, les époques et les courants. tu ne vas jamais à la mer du nord, ni même trop loin de Bruxelles. il y a tant pour toi déjà ici. c'est comme si ta grotte était voûte céleste ou Champs Elysées. peu importe les thèmes des livres, dis tu (je ne te crois pas). l'Histoire, la philosophie, les récits, les sciences ... sauf les biographies qui sont bien entendu trop subjectives que pour jouer à les comparer. tu fais une pause. ton meilleur souvenir si tu veux bien me répondre. une sorte de relecture de Don Quichotte il y a quelques années. tu l'avais lu, quand tu étais étudiant, tu en avais gardé un souvenir dense, lequel s'était figé dans tes références. bien entendu, tu avais lu une traduction, déjà et une version modernisée aussi, mais une énième traduction il y a quelques années t'a été offerte et ça t'a permis de relier Don Quichotte au monde moderne, d'y sentir les paraboles et ça t'a foutu un coup. tu n'en reviens encore pas du talent de Cervantès, de son universalité et de sa "modernité" - (je sens que ce mot t'énerve ou t'angoisse). tu n'écris pas, non, pas la peine quand on lit tant. je te déclare que quand je lis "trop", plus, je n'écris plus, je suis comme imbibée de ce que je lis et du coup, je crains le à la manière de (en toute modestie) mais qu'en même temps lire me rend impatiente d'écrire, me pousse à tisser derrière le livre en lecture un récit rien qu'à moi, un texte que pour le plaisir du texte. surtout que la publication autre que le blog ne m'intéresse pas ou je suis trop impatiente ou trop paresseuse. tu n'écoutes pas vraiment mon bavardage. tu écris "tout de même" des lettres, depuis toujours, à des correspondants et correspondantes un peu partout, des anciens étudiants avec qui tu as gardé contact et des détenus aussi. des gens pour qui la lecture rappelle le monde, quel qu'il soit. et les lettres parlent souvent de livres, hein? non, je projette et romantise. chacune de tes paroles m'atteint. tu es singulièrement étrange, anhistorique et fiction à la fois, anachronique et ancestral en même temps. ton verre d'eau plate est vide, tu suçotes le citron avec entrain. je te laisse replonger dans ta bibliothèque portative. en fait, tu as deux dictionnaires, un Petit Robert sur la cuisse gauche et un Larousse français-allemand sur la droite. tu es logiquement dans ton rituel, ton travail intérieur et je te remercie de m'insuffler, involontairement, un fragment de retrait, un morceau de silence. 

11:49 10/05/2016 | Lien permanent | Tags : textes |  Facebook

Commentaires

bien fait de venir

Écrit par : suzy | 10/05/2016

Ou trouver ces textes...

Écrit par : Marita | 12/05/2016

chez Maelström pour les "vieux" - sur ce blog pour les chantiers.

Écrit par : Milady | 12/05/2016

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