22
avr

vous êtes vieux, je vieillis

Monsieur,  vous marchez doucement, parce que votre corps est doux, calmé par les années. Vous entrez et vous prenez le temps d'arriver sur la chaise, en la levant doucement plutôt que la traîner. Monsieur, je suis assise à quelques centimètres de vous à présent. Nos cafés se vident. Nos mains font les choses qu'elles font. Votre oeil gauche pleure, d'une allergie, d'une maladie, d'une sensibilité, d'une vieillesse. J'ai le nez qui coule, narine gauche. La musique nostalgique ne nous touche ni l'un ni l'autre. Les sons ne sont pas amis ici. Criards feulements et voix hautes. Votre peau est translucide. Je vois vos veines peiner à faire passer le flux. Des marques brunes et des petits sillons. Vous avez gardé votre manteau. Vous avez gardé votre corps. Je sens votre propreté et votre âge à la fois. Vos gestes sont habitués aux petites choses. Votre pardessus noir, votre pantalon à pinces, vos mocassins bruns. Seul votre pull-over permet d'entrevoir la fatigue. Vous me demandez si j'habite près d'ici. Non, je suis d'un peu plus loin que d'ici. Vous aimez dire juste après que c'est votre quartier. Les coins, les pavés, les échoppes, les croisements appartiennent à votre histoire, depuis 76 ans. Des amours, des amitiés, des incivilités, des déceptions, des promesses, des ruptures, des habitudes. Chez vous, en quelque sorte, c'est l'appartement et le quartier, ce fragment de cité et les regards qui vous voient chaque jour peut-être. Vous ne mettez jamais de sucre dans le café, vous aimez le chocolat noir de côte d'or mais ne rechignez pas sur le Dolfin. Vous aimeriez qu'il fasse beau demain car vous recevez un ami et iriez bien en terrasse. Vous avez une vie remplie, je vois la mienne dans vos mots. Elles ne sont pas soeurs, non, elles sont lointaines, peut-être mais votre âge me rend soucieuse. Quand perdrais-je la parole? Quels yeux me feront foi dans 35 ans? Quelle musique suivrais-je dans la rue? Qui comptera mes veines et mes rides? Quel fils-homme sera devenu mon "petit" ogre blond? Vos gestes sont doux, pas lents ou calmes ou tout ça. Le temps est avec vous, à ce moment. Je vais aller m'assoir à un bureau, engager des choses, compter mes heures, avaler un sandwich ou une salade, penser à l'une, aimer l'autre, danser dans mes nerfs, vouloir l'ailleurs, scander une peur, vivre dans ma culotte, dépenser du temps de ma vie à venir.
Je vous salue doucement, mon sourire vous influence. Vous me complimentez. Vous regardez même mes formes ou mon corps ou mon âge ou mon allure. Il n'y a rien d'autre à faire que vous écrire cette impression.

 

11:15 22/04/2016 | Lien permanent |  Facebook

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