18
avr

une femme qui (ne) dort (plus) (hommage à G. Perec)

tu regardes les corps émergeant des trottoirs. tu les vois jaillir en fantômes et en chairs. tu te demandes s'ils jouissent souvent, s'il attendent la mort, s'ils croisent leurs luttes à chaque pas, s'ils investissent l'élan plutôt que la chute. tu mets ton corps en distance pour éviter la collision, pourtant chaque mouvement te fait viol. tu les sens avoir le but, avoir le choix. et toi, tu vacilles entre les lignes. tu traverses une rue, tu sens les regards des automobilistes qui ne te regardent peut-être pas. tu attends les signaux de fumée. tu cherches une bouée, un balise. tu entends une conversation absconse sur des séjours à l'étranger où le monde serait différent. tu acquiesces aux douleurs de tes pieds, de tes reins, de tes côtes. tu percoles les années d'hier. tu te demandes s'il y a quelqu'un qui te prêterait écoute, épaule au milieu des marches. tu te demandes si l'errance est encore possible dans une ville. tu as arpenté cette ville en compagnie de gens plus ou moins aimés. tu énumères les étapes de ta pensée. à voix basse pour le monde. à voix haute pour ta peur. tu avances encore un peu parce que tu as un RDV. tu conçois que ce n'est jamais important. ce que tu vis n'est rien ou moins que possible. tu abats la matière noire à coups de bruxisme. tu attends une surprise, du sol ou du ciel. tu traverses une autre rue sans regarder à droite ni à gauche. tu vois les déchets au pied des arbres. tu vois les déchets à tes pieds. tu sais les restes involontaires des amours. tu sais qu'à aucun moment tu récupèreras ta langue. tu attends que le feu verdisse. tu prends ton rôle de piétonne très au sérieux. tu arpentes. tu arpentes. tu attends qu'un mur te convienne. tu t'arrêtes devant. tu ne lèves plus la tête. c'est un chemin comme un autre. ça, tu le dis au dedans de toi pour consoler ton néant. tu fais demi-tour. tu ignores la nuit tombée sur ta tête. il y a peu de chance pour que tu retrouves tes marques. mais c'est sûrement mieux vu comment les empreintes t'ont fait peur récemment. 

 

12:24 18/04/2016 | Lien permanent |  Facebook

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