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Emile, ce Grand Père

enfant de campagnes, garçon sans école, marcheur sur les terres de mâche-fers de glaise et d'étangs, oeufs de grenouilles et lance-pierres, paysan sans terre dont la mère chante d'en haut du village jusqu'en bas et dont le père Aimé est l'taiseux aux yeux mouillés bleu ciel, culture d'une-beigne-ça-tue-personne, pas soldat mais pompier qui monte à Paris avec sa femme (mariée dans une grande ferme avec jeunes mariés volés dans la nuit pour noces et rires), allez, vous montez à Paris, 3 oranges et du brie chaque midi, elle enceinte accouchera d'une prémat' en carences, blindée de maladies qui sont encore là aujourd'hui, de conciergeries en petits Viniprix, des rires encore car toi, enfant de campagnes sans école, tu taquines, tu chipotes, tu aimes taper sur tes cuisses, tu es belle gueule, ton corps est robuste, tu aimes Lino V. et Jean G. et Fernandel et Bourvil, tu as un jour prétexté un incendie pour choper Joséphine Baker dans tes bras et la sortir en bikini bananes sur le boulevard, on dit aussi que tu as brisé le coeur d'une des Soeurs Etienne, en vogue, tu étais le pompier de service du Cirque Médrano. Ta femme (que tu regarderas pendant 53 ans et même que tu la remarieras après un vol de Concorde pour les noces d'or) et toi vous aimez les gens qui ont la classe (bourgeoise) d'au dessus de vous, ça vous attire et ça vous "monte", elle, orpheline de mère et fille de batelier-résistant, vous êtes aimés pour votre pugnacité, votre rigueur, vous bossez grave et on vous propose la gérance d'un grand café parisien, dans le 15ème, puis dans le 17ème, puis dans le 18ème, puis.. ça grandit, les clients vous disent un peu parents, dans vos lieux, les courses de caisses à savon, les batailles d'orange, les déguisements, les caissières et serveuses que vous aidez à sortir de la mouise, et vous aimez le Paris sauvés des nazis, la Mouffetard, vous logez derrière PolytechniK et vot' fille nommée comme une héroïne des misérables matera les jeunes cons expérimenter les corps par la fenêtre. Le jazz vous vous ne foutez, mais la musette et la java, ça vous va, vous dansez la valse à l'endroit ET à l'envers. Mille animaux sont compagnons, pigeons, lapins, tortues, mainates, perruches, même un caméléon crame un jour sur la cuisinière à bois (reste collé), des bergers allemands, des chats roublards, des Citroën (après Panhard et autres voitures gaullistes), et toi, tu décortiques tout, les postes de radio (comme ma chaîne hifi achetée avec mon premier salaire que je vais retrouver un jour TOUTE démontée car tu voulais voir comment c'était fait), tu tires les feux d'artifice des villes et villages qu'on connait, tu chasses, pêches, tu répares les armes, tu collectionnes les livres de guerre et les revues de nature et jardins, tu plantes des cosmos et des glaïeuls pour plaire à ta colonelle, nous, on élève deux chouettes hulottes avec de l'onglet de cheval quand j'ai 8 ans, j'amène un marcassin dans ma classe de CE2 et je le nomme Géo, y a ton cigarillo SENORITAS à ton bec tout le temps, y a les chiottes que tu occupes mille ans en faisant des mots fléchés de télé 7 jours, y a l'odeur de ta sueur dans tes cottes, et tes bretelles que je défais par jeu, y a le tuyau d'arrosage prêt à tirer ou le coq que tu tires jusqu'à ma chambre d'ado pour me réveiller de mon sommeil lourd d'ado, y tes poils drus et noirs sur ton nez, y a tes levers dans la nuit pour monter ton télescope et mater les étoiles, y a tes humeurs dégoutées de ta nature qui s'tue, s'tait, s'fait tuer, y a tes fatigues des gens, tes paroles ignorant les autres, peureuses d'un monde qui te crève, y a les arabes et les noirs que tu veux pas voir en couleurs (manque de pot, ils sont mes seuls potes), y a cette crainte que je sois pas comme ci et comme ça, y a toi et elle qui "m'élevez", qui comblez avec vos craintes, vos âges, les piliers de bar et les mégots du matin, et puis, y a tes regards perdus et tes phrases crues, y a les bons crus et les fusils que tu distribues sans ombrage, y a tes postes à soudure et tes scies et ton tracteur et ton motoculteur qui rouillent un peu même si tu serais capable de faire le grand écart sur le toit comme quand j'avais 8 ans, y a ton corps qui enfle, y a de l'eau et du sang qui vagabondent mal, y a tes veines qui s'altèrent, y a tes artères qu'ont plus d'veine, y a tes bras qui noircissent, y a tes poumons qui s'engorgent, y a ta gorge qui s'suffit plus. 50 ans de café, et 60 ans de bons vins mais surtout, y a la ville que tu veux plus et y a ton monde qui rétrécit... Y a tout ça que j'ai détesté et puis, là, le jour de ta naissance sans toi, 88 ans plus tard, y a ma gorge qui se serre, y a ta figure grand-paternelle qui m'embrasse et j'écris ça d'un café, qui sent pas le tabac et les caves, qui sent pas les moules-frites et le simili-cuir, y a pas de musette, y a pas le requiem de Fauré que j'ai laisser jouer à ta crémation, y a pas le son du feu de ta cheminée ou les pétards que tu me mettais trop près des fesses... y a juste une photo de toi dans mon porte-feuille, ton prénom comme second prénom mis sur la carte d'identité de mon fils et y a des montées de joie à l'idée que tu étais toi, Pépère.

 
 
 

11:53 18/03/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs, family tree, textes |  Facebook

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