23
fév

mère vénus à la fourrure première

Lettre de Sacher-Masoch à sa mère

 
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“Tu me demandes pourquoi j'ai peur de l'amour ?"

Léopold Sacher-Masoch, auteur de La Vénus à la fourrure, est plus que le père spirituel du masochisme puisqu’il en connut en personne les jouissances. À la demande de sa mère, Sacher-Masoch explique dans cette lettre insoupçonnée sa crainte de l’amour qui n’est en fait rien d’autre que sa crainte de la femme et de la désillusion face à son idéalisme.

 

 

Chère mère,

Tu me demandes pourquoi j’ai peur de l’amour ?

J’en ai peur parce que j’ai peur de la femme.

Je vois dans la femme quelque chose d’hostile, elle me fait face comme un être purement sensuel, extérieur, comme la nature qui est sans âme. Toutes deux sont pour moi également attirantes et en même temps étrangement inquiétantes.

Tu sais combien j’aimais rester assis, par les calmes soirs d’été, à la lisière de notre forêt, lorsque passait de temps à autre un gémissement léger à travers les cimes au-dessus de moi et, au-dessous de moi, le murmure profond des abeilles, des bourdons et des mouches dorées et que, sur quelque branche perché, un petit pinson chantait, lorsque venait vers moi des bois sombres et denses le sifflement d’un merle, j’avais alors l’impression que je devais adresser la parole à la forêt sombre, mais je ne recevais aucune réponse ou bien dans une langue que je ne comprenais pas et je voyais que le lierre qui semblait enlacer le chêne dans une tendre étreinte aspirait lentement sa moelle, je voyais que le chêne en peu d’années pourrissait et se délitait, que le faible souffle au-dessus de moi devenait une tempête et abattait le chêne s’il ne l’était déjà par la foudre ; je voyais les moucherons danser dans le soleil du soir et je voyais le pinson fondre soudain parmi eux et le corbeau, lui faisant la chasse, coassait au-dessus de lui et l’aigle traçait ses cercles plus hauts encore, lui, dont, aujourd’hui ou demain, le grand corbeau aux serres aigües, au puissant plumage sera la proie.

Je marchais souvent à travers les champs, prenant plaisir aux coquelicots dont on voit l’éclat coloré entre les épis jaunes, aux petites fourmis qui ont construit ici leur pyramide, au perdreau brun qui couve ses œufs tachetés, mais les fleurs bleues et les rouges et pas moins les jaunes que l’on voit dans les blés sont une mauvaise herbe qui leur conteste la vie ; je vis un jour un escargot  sur lequel grouillaient les fourmis comme les Lilliputiens sur Gulliver endormi et l’escargot avait des mouvements spasmodiques sous leurs aiguillons en essayant en vain de s’échapper et le renard tuera le perdreau sur ses œufs.

Même le lac avec ses vagues paisibles et régulières, ses roses jaunes, son réseau blanc et vert d’algues, ses lys d’eau, ce lac qui semble m’appeler, lui aussi, se refermerait sur moi, froid et muet, si je suivais sa trompeuse séduction et rejetterait ensuite avec mépris mon corps sans âme sur le sable ; monotone, il murmure tendrement comme s’il chantait une berceuse, mais ce n’est que la plainte mortelle de la nature que j’entends, la voix de la putréfaction ; ses vagues chassent la terre et les pierres, elles creusent le rocher où se dresse la Croix et, lorsqu’un jour, la digue se brise, il noie la terre, les animaux et les hommes.

Et la femme, que veut-elle en m’attirant sur son sein sinon, comme la nature, prendre mon âme, ma vie, pour former d’autres créatures et me donner la mort. Ses lèvres sont comme les vagues du lac, elle séduisent, elles caressent — elles rendent fou — et la fin est l’anéantissement.

Tu peux te moquer de mon idéalisme, c’est pourtant la meilleure chose que l’on puisse avoir dans cette vie dont personne ne sait quel but elle poursuit, que personne ne peut sonder, la vie qui semble n’être là que pour elle-même et à qui l’amour a été impartit pour qu’elle se poursuive dans de nouveaux êtres qui se réjouissent de la terre et du soleil et de la lune et des étoiles et qui sont rendus en proie à la mort, comme nous.

Ton Henryk.

14:16 23/02/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook

de Martin à Hannah

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“Que chacun de nous demeure à la hauteur de l’existence de l’autre."

C’est en 1924 que Martin Heidegger (1889-1976) croise le chemin de cette « jeune fille toujours en robe verte qu’on ne pouvait pas manquer de remarquer » : Hannah Arendt. L’étudiante n’a alors que 18 ans et elle assiste, fascinée, aux cours d’Heidegger sur Platon. Entre eux commence alors une liaison turbulente où se mêleront amour et philosophie, et qui aura pour théâtre un moment critique de l’histoire. Ils vivent une réelle passion jusqu’à ce qu’Heidegger rompe avec elle en 1928, mais continueront de s’écrire jusqu’au crépuscule de leurs vies…

 

10 janvier 1926

Ma chère Hannah,

La soirée dont je m’étais d’avance tant réjoui des semaines durant, et tes lettres pour couronner le tout ! Je peux comprendre, mais le fardeau n’en sera pas moins lourd à porter pour autant. D’autant moins que je suis bien placé pour savoir ce que mon amour exige de toi. Que tu aies été portée à une extrémité telle que tu as failli perdre foi en nous, cela ne s’écarte pas tant de la plus vive loyauté que veut bien le croire l’idéalisation romantique.

Je ne t’ai pas oubliée par indifférence, ni non plus parce que nombre de circonstances extérieures se sont interposées, mais parce qu’il me fallait t’oublier et que je t’oublierai aussi souvent que mon travail atteindra sa phase d’ultime concentration. Ce n’est pas là une question de jours ni d’heures, mais un processus dont la préparation peut durer des semaines, voire des mois entiers, pour ensuite s’évanouir.

Prendre un tel recul face à tout ce qui est humain, prendre ainsi congé de tous les rapports qui ont pu se nouer, c’est là ce que je connais de plus grandiose, en matière d’expériences humaines, pour ce qui est de la création, et c’est là, eu égard aux situations concrètes, la plus grande malédiction qui vous puisse atteindre. C’est là un arrache-cœur, et il arrive que l’on s’opère vivant.

Le plus difficile, c’est que cet isolement ne peut se chercher d’excuses en invoquant par exemple le labeur fourni, parce qu’il n’y a pas pour cela de critères, et parce qu’on ne peut lui trouver de commune mesure en s’en remettant au règne des affaires humaines. Tout cela, c’est un poids à porter, et encore de manière telle qu’on ne doit guère se confier, même aux proches.

Ployant sous le fardeau de ce nécessaire isolement, je forme chaque fois le vœu d’un complet isolement extérieur, en quelque sorte de ne retourner que pour la galerie parmi les hommes, et d’avoir la force de m’en éloigner une fois pour toutes. Car c’est seulement ainsi qu’ils pourraient demeurer préservés de tous les sacrifices auxquels il leur faut consentir, et ne pas devoir se voir repoussés. Mais ce vœu torturant n’est pas seulement irréalisable, il est oublié sitôt que les rapports humains vous ressourcent, et vous donnent le ressort nécessaire pour vous plonger à nouveau dans l’isolement. Ce qui vous tient le plus à cœur se trouve alors exposé à l’indélicatesse comme aux coups de force, et une telle vie ne cesse de faire valoir des exigences, sans jamais pouvoir en établir la légitimité. S’acquitter positivement d’une telle situation, sans fuir l’un de ses deux versants au profit de l’autre, c’est cela exister comme philosophe.

Ce que je te dis là ne peut et ne doit constituer en rien une excuse ; mais je sais qu’en parlant ainsi je vais du même coup te regagner encore plus fortement, parce que tu es en mesure d’entendre ce qu’implique de renforcer notre amitié en la poussant à ses ultimes limites – ne serait-ce que pour rendre plus insistante sa signification et sa nécessité. Parler du « tragique » inhérent à de telles situations, c’est se gargariser de mots ; cela n’a plus le moindre sens eu égard à la conscience positive que nous avons de notre existence, où la rupture est comprise et assumée comme ce qui lui donne en fin de compte sa force.

Passer tout cela sous silence, et t’assurer que tu t’étais simplement méprise, c’eût été nous masquer la situation.

Et si je te disais qu’actuellement toute activité extérieure me fait horreur, ce serait là exprimer ma requête d’un « congé » qu’aucun ministère n’est en mesure d’accorder, mais qu’on ne peut s’arracher à soi-même que comme un butin. Tout semblait baigner hier dans une symbolique presque inquiétante, lorsque tu m’as qualifié de « pirate » ; j’ai acquiescé en souriant – mais en réalité j’ai senti passer, avec « crainte et tremblement », le froid et la tempête auxquels sont exposés ceux qui écument les mers.

Lorsque tu me racontes vos plaisanteries, anecdotes et railleries diverses sur les « philosophes », je trouve cela tout à fait plaisant, et il serait bien sot d’en prendre ombrage, de condamner ce genre de choses, ou même de vouloir les bannir. Mais si d’aventure c’était là la principale attraction pour de jeunes esprits, à côté de l’aspiration à poursuivre et à terminer ses études, eh bien, une telle perspective ne serait guère réjouissante pour les jeunes générations.

Quant à ta résolution, j’y dis « non » si c’est à moi que j’ai cure, et j’y dis « oui » en songeant à moi-même dans l’isolement du travail. Mais seule une décision concrète peut ressortir comme quelque chose de positif, et ce ne sont pas de belles paroles, de cours ou de séminaire. Tout à fait indépendamment de toi et de moi, il est clair, à cet égard, que tu ne vas pas t’établir ici en tes jeunes années, ni végéter au gré des semestres et des cours auxquels il reste possible de s’inscrire. C’est toujours un signe de mauvais augure, chez les jeunes gens, lorsqu’ils n’ont pas la force de larguer les amarres. C’est le signe de l’extinction de leur instinctive liberté, et, même s’ils s’accrochent, il n’y a plus pour eux de développement en vue, même en faisant abstraction du fait que des élèves de ce genre ont tôt fait de contaminer toutes les nouvelles recrues dès leur arrivée, sans que cela les gêne le moins du monde de venir picorer à mes cours. J’imagine sans peine ce que peut avoir de fort déplaisant l’espèce répertoriée comme « élèves de Heidegger ». Ce qui se répand, de manière inquiétante, c’est une manière tout à fait crispée de penser, de questionner et de disputer. Le milieu se montre en l’occurrence plus opiniâtre que l’individu sur lequel il a déteint, et l’on se mine à vouloir lutter contre cela.

Peut-être ta résolution aura-t-elle valeur d’exemple, et m’aidera-t-elle à assainir l’atmosphère. S’il y a du bon à en attendre, c’est à la mesure du sacrifice qu’elle exige de nous deux.

La soirée passée ensemble, tes lettres me renforcent dans la conviction que tout se maintient comme il faut, et va comme il faut. De même qu’il arrive à l’oubli de s’imposer à moi, à toi de te réjouir de la situation qui est la tienne, comme seul peut le faire un cœur juvénile, confiant en son attente, et ferme dans sa foi en un monde nouveau chargé de promesses, où il y aura à apprendre et à grandir par grand vent. Que chacun de nous demeure à la hauteur de l’existence de l’autre, ou en d’autres termes, de la liberté d’accorder foi et de l’intime nécessité d’une confiance imperturbable, c’est là que réside la confirmation de notre amour.

Ma vie suit son cours, sans que j’y sois pour rien, ni qu’aucun mérite m’en revienne, avec une sûreté si inquiétante que je veux croire nécessaire le vide que ne manquera pas de créer ton départ. L’isolement croissant, depuis des semaines, en vue de mon travail, le vœu exprimé par Husserl que nous puissions nous voir plus longuement, ta dernière résolution : autant d’instances, si diverses soient-elles, qui m’aplanissent les voies pour que je prenne mon élan vers des projets et des travaux inédits. Aussi seront-elles de retour, ces froides journées solitaires où votre être, en mal de ses problèmes, se voit poussé en avant par un enthousiasme tout aussi invincible que la nécessité qui s’impose. Et de temps à autre trouveront un écho en ton cœur, si tu gardes sauve ta foi, le salut et la requête de la solitude, pour que tu t’en réjouisses et sois fidèle.

Ton Martin.

14:14 23/02/2016 | Lien permanent | Tags : luv, humoeurs |  Facebook

17
fév

Journée pro-hystéries

Lectures de mon temps présent.

 

In the 1950s, competition among pharmaceutical firms boosted amphetamine consumption dramatically, after expiration of the Alles and Smith, Kline and French patent in 1949..jpg

09:54 17/02/2016 | Lien permanent | Tags : girlz |  Facebook

14
fév

future lecture du futur

Mise en page 1

"Il arrive que l’on ne souhaite plus communiquer, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent ; que l’on soit sans projet, sans désir, et que l’on préfère voir le monde d’une autre rive : c’est la blancheur. La blancheur touche hommes ou femmes ordinaires arrivant au bout de leurs ressources pour continuer à assumer leur personnage. C’est cet état particulier hors des mouvements du lien social où l’on disparaît un temps et dont, paradoxalement, on a besoin pour continuer à vivre. David Le Breton signe là un livre capital pour essayer de comprendre pourquoi tant de gens aujourd’hui se laissent couler, sont pris d’une “passion d’absence” face à notre univers à la recherche de la maîtrise de tout et marqué par une quête effrénée de sensations et d’apparence. Voilà qu’après les signes d’identité, c’est cette volonté d’effacement face à l’obligation de s’individualiser, c’est la recherche d’un degré a minima de la conscience, un “laisser-tomber” pour échapper à ce qui est devenu trop encombrant, qui montent. La nouveauté est que cet état gagne de plus en plus de gens et qu’il est de plus en plus durable. David Le Breton, avec cet ouvrage en forme de manifeste, fait un constat effrayant et salutaire de notre engourdissement généralisé. Nous sommes tous concernés par ce risque d’une vie impersonnelle."
 

17:34 14/02/2016 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures |  Facebook

12
fév

neverending story

Girls' talk...

13:25 12/02/2016 | Lien permanent | Tags : girlz, humoeurs |  Facebook

interstices - pauses - da coda - gouffres - et autres lieux d'absences.

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L'amour est pour les hommes quelque chose de tout à fait différent de ce qu'entendent les femmes

"Lou Andréas Salomé (12 février 1861-5 février 1937), grande femme de lettres, est la figure même de l’égérie, déchaînant de nombreuses passions amoureuses sur son passage. Lorsque Nietzsche la rencontre à Rome, alors qu’elle n’avait que 21 ans, il en tombe littéralement fou amoureux : il la demande en mariage par deux fois mais Lou le quittera pour Rée, leur ami commun. C’est plus tard qu’elle deviendra la muse de Rilke puis de Freud. Dans cette lettre, datée de l’année de leur rencontre, Nietzsche dresse la liste des différences fondamentales entre l’homme et la femme en ce qui concerne l’amour…" (in deslettres.com)
 

[8/24 août 1882]

 

1. Les hommes qui aspirent à la grandeur sont habituellement des gens méchants ; c’est la seule manière qu’ils ont de se supporter.

2. Qui ne trouve plus la grandeur en Dieu ne la rencontre plus et ne peut alors que la nier ou — la créer (contribuer à la créer).

3. [+++]

4. L’immense attente en matière d’amour sexuel pervertit, chez les femmes, leur vision de toutes les perspectives plus lointaines.

5. Héroïsme — c’est la disproportion où se trouve un homme qui vise un but par rapport auquel lui-même n’entre plus du tout en ligne de compte. L’héroïsme est la bonne volonté de la disparition de soi.

6. Le contraire de l’idéal héroïque est l’idéal de l’harmonieux développement universel — un beau contraire est très souhaitable ! Mais c’est un idéal qui ne vaut que pour des êtres fondamentaux bons (Goethe, par ex.)

L’amour est pour les hommes quelque chose de tout à fait différent de ce qu’entendent les femmes.

Pour la plupart, l’amour est sans doute une forme d’avidité ; pour le reste des hommes, c’est le culte d’une divinité souffrante et masquée.

Si l’ami Rée lisait cela, il me tiendrait pour fou.

Comment allez-vous ? Il n’y a jamais eu, à Tautenbourg, une journée plus belle que celle-là. L’air épuré, doux, puissant : comme il faudrait que nous soyons tous.
Cordialement,

F.N.

09:21 12/02/2016 | Lien permanent |  Facebook

5
fév

dico intime

Silence (n.m.) : fascination pour le chant d'un bourreau sans nom. DSC01841.JPG

ex. il désirait le silence comme elle le haïssait. il invoquait l'interstice et son pointillé tandis qu'elle vivait une ligne droite. il séparait le son du bruit mais elle n'avait pas de tempe assez souple que pour lui laisser le choix.  ce silence qui était comme un prologue à une mort n'était ni accueilli, ni fécond, mais il a fini par s'imposer, comme le reste déjà silencieux.

00:56 05/02/2016 | Lien permanent | Tags : humoeurs |  Facebook