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Nous cultivons le silence ensemble - Lettre de Fernand Léger à Simone Herman

5 septembre 1932

J'ai envie de bavarder avec vous, il est 10 h. du soir je suis seul ici avec une chienne et Misti le singe — on mange tous les trois des noisettes car c'est l'époque des noisettes il y en a dans les herbages — vous ne savez sans doute pas cela — que faites-vous aujourd'hui 10 h. samedi ? que fait-elle ? Je cherche elle n'est pas couchée naturellement. Elle évolue gracieusement dans des événements qu'elle invente pour son plaisir. — Elle cultive bien son plaisir. Vous tenez bien en main maintenant vos possibilités — après diverses épreuves — vous faites la mise au point. Elle a construit son cercle, la vie est ronde c'est un cercle fermé il faut savoir agir sans supporter les angles… surtout pour une femme — un angle c'est vilain c'est masculin — c'est la boucle qui est jolie et terminée — c'est-à-dire que une femme comme vous chérie doit tenir près d'elle sa vie qu'il n'y ait qu'à étendre le bras sans se lever autrement c'est pas joli. Je veux que tout ce que vous faites soit dans un ordre facile et gracieux — comme je suis loin de la conception amour = cocktail — qui est paraît-il le dernier snobisme —

Je suis très vieux truc avec une femme comme vous, me donner tout le mal pour le travail, éviter de rompre votre cercle, l'enjamber sans heurt — pénétrer dedans parce que vous y avez fait une place je m'y installe et j'en sors sanscasser le rond — avec vous c'est comme cela j'en suis sûr — j'adore cette position assez nouvelle pour moi, de délicatesse, d'attention. Vous méritez tellement cela, et comment être autrement je ne vois vraiment pas. J'ai quelquefois envie de marcher sur la pointe du pied, pas de bruit pour vous voir vous entendre. Nous cultivons le silence ensemble souvent. Vous avez sû m'arrêter, me fixer, c'est nouveau et je suis ravi de ce nouvel état des choses. Mon cher adorable objet, o mon délicieux petit objet que je puis tenir dans une main en entier — tout près le soir de près — dans tous ses jolis détails qui brillent même le soir. Vous brillez — le savez-vous — vous êtes lumineuse et cristalline jamais opaque et fixe — c'est une tenue mystérieuse pour moi et votre séduction votre action si forte sur moi est faite de choses qui échappent à une clairvoyance décourageante et brutale. C'est un état de transparence qui fait que l'on croit tenir et on ne tient pas tout — jamais tout  — ma chérie en transparence je vous adore et vous embrasse et arrête le bavardage je pourrais continuer toute la nuit demain, toute la semaine pour vous, car pour vous, où sont les limites — je ne les vois pas —

Je serai le 9 août sûrement à Paris oui — c'est décidé

à vous

F. LÉGER

 

 

(Fernand Léger (4 février 1881- 17 août 1955) est un immense peintre français qui  navigué parmi les avant-gardes du début du vingtième siècle pour trouver un style unique, entre gigantisme et  cubisme. De 1931 à 1940, Fernand Léger vécut une passion à demi secrète avec Simone Herman, son élève. Cette lettre, qui lui est adressée, est une ode à l’amour et livre la prose merveilleusement percutante et touchante d’un Léger métamorphosé.)

11:27 18/08/2015 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, humoeurs, luv |  Facebook

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