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Alberto García-Alix, homme d'images devenu image

Article de Luc Desbenoit  / Télérama

"Mon côté féminin", autoportrait, 2002.

 


  • Alberto García Alix – De faux horizons
    Expo
    Alberto García Alix – De faux horizons - 22/10/2014 à 25/01/2015

  • Depuis quarante ans, Alberto García-Alix photographie les blessés de la vie qui l’entourent. Et lui-même, qui fut, dit-il, sauvé par son art.

 On l'avoue : on est inconditionnel de l'Espagnol Alberto García-Alix, l'un des meilleurs photographes contemporains. Jusqu'à se retrouver dans la posture d'une midinette intimidée avant de le rencontrer à Madrid. Le rendez-vous est fixé au cœur de la ville, au Circulo de Bellas Artes, le cercle historique des artistes depuis un siècle – jadis fréquenté par le jeune Picasso – où García-Alix expose depuis le début de l'été ses autorretratos (« autoportraits ») dans le cadre du festival PhotoEspaña.

Son œuvre laisse deviner qu'il n'est pas un lève-tôt. Ce jour-là, à 12h30, il commande son premier café de la journée, enchaînant sur un deuxième, s'empêchant pendant une bonne demi-heure d'allumer une cigarette. Lorsqu'il se l'autorise, il fume clope sur clope avec la gloutonnerie d'un noyé aspirant de l'oxygène.

“Mes autoportraits correspondent souvent à des épreuves”

Depuis quarante ans, Alberto García-Alix photographie son entourage : les marginaux, les rockers, les motards, et très souvent lui-même, à la façon du Rousseau des Confessions, cherchant à se dévoiler sans rien laisser dans l'ombre. Il ne se fait pas de cadeau, se fixe dans l'objectif, blessé, défait, malade, en proie au doute, à la souffrance, à la dépression, aux illusions. Une sorte de Don Quichotte moderne ayant troqué sa Rossinante contre une Harley-Davidson. Celle garée sur ce boulevard aux immeubles un rien pompeux qu'il enfourchera à la fin de l'entretien pour achever les tirages des images de ses deux expositions à Paris.

Sur certains clichés, l'artiste de 58 ans ressemble à un vieillard au visage parsemé de rides, en bout de course, le regard égaré, paumé, à la fois Christ crucifié et mater dolorosa. Rien à voir pourtant avec l'homme au regard clair et pétillant que nous découvrons. On s'en étonne : « Mes autoportraits correspondent souvent à des épreuves. Je les grave pour ne pas les oublier. » Lorsqu'on lui demande ce qu'il photographierait, ici, dans ce bar rococo au plafond peint, garni d'un piano à queue et d'un mur de verroteries, il choisit sans hésiter la statue de la femme nue allongée dans une pose alanguie, œuvre de Moisés de Huerta (El Salto de Léucade, 1910).

  • "Autorretrato Mi lado femenino", Alberto García-Alix, 2002 12 / 12
    "Autorretrato Mi lado femenino", Alberto García-Alix, 2002

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "El Paraiso de los Creyentes", Alberto García-Alix, 2010 1 / 12
    "El Paraiso de los Creyentes", Alberto García-Alix, 2010

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Caché dans ma peur", Alberto García-Alix, 2009 2 / 12
    "Caché dans ma peur", Alberto García-Alix, 2009

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Autoportrait à Formentera", Alberto García-Alix, 2010 3 / 12
    "Autoportrait à Formentera", Alberto García-Alix, 2010

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "El lamento de un perro", Alberto García-Alix, 2011 4 / 12
    "El lamento de un perro", Alberto García-Alix, 2011

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Monologue avec un corbeau", Alberto García-Alix, 2011 5 / 12
    "Monologue avec un corbeau", Alberto García-Alix, 2011

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Gema", Alberto García-Alix, 2003 6 / 12
    "Gema", Alberto García-Alix, 2003

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "San Carlos", Alberto García-Alix, 2014 7 / 12
    "San Carlos", Alberto García-Alix, 2014

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Masque indélibile", Alberto García-Alix, 2010 8 / 12
    "Masque indélibile", Alberto García-Alix, 2010

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Expresionismo Feroz", Alberto García-Alix, 2014 9 / 12
    "Expresionismo Feroz", Alberto García-Alix, 2014

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "El Tesoro de Bubu", Alberto García-Alix, 2010 10 / 12
    "El Tesoro de Bubu", Alberto García-Alix, 2010

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Témoin d'un crime", Alberto García-Alix, 2010 11 / 12
    "Témoin d'un crime", Alberto García-Alix, 2010

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "Autorretrato Mi lado femenino", Alberto García-Alix, 2002 12 / 12
    "Autorretrato Mi lado femenino", Alberto García-Alix, 2002

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

  • "El Paraiso de los Creyentes", Alberto García-Alix, 2010 1 / 12
    "El Paraiso de los Creyentes", Alberto García-Alix, 2010

    © Alberto García-Alix /Courtesy the artist, Kamel Mennour, Paris and galería Juana de Aizpuru, Madrid

On aurait pu s'en douter, tant les femmes tiennent une place centrale dans son travail. Son cadrage briserait cependant l'académisme de l'œuvre, en se concentrant juste sur les mains qui flirtent avec les pieds. Un cliché sensuel à la García-Alix. Une image claire, simple, mystérieuse, comme tous ses tirages aux noirs et blancs très graphiques, et qui évoquent le coup de crayon d'un maître.

Fils de bonne famille, Alberto García-Alix est venu à la photo par hasard. En 1975, à 19 ans, il décide de plaquer ses études de droit à Madrid pour s'engouffrer, à la mort de Franco, dans la Movida, cette immense fiesta que célèbre alors la jeunesse espagnole. Comme tous ses amis, Alberto se shoote à l'héroïne et commence à saisir, sans intention précise, son entourage se plantant des seringues dans le bras, le milieu underground de la nuit, mais aussi des acteurs porno qui s'exhibent à poil dans des positions provocantes et que son objectif restitue par on ne sait quelle magie, en images d'une indicible pudeur.

“Mes références sont plus littéraires que photographiques”

Très cultivé, même s'il se décrit comme un « éternel voyou », le photographe en blouson de cuir, à la voix éraillée, se souvient des visites au musée du Prado commentées par sa mère : « Les dimanches, elle nous emmenait, mes cinq frères et sœurs et moi. Elle commentait les formes et les couleurs des tableaux de Velázquez, de Goya. Elle m'a appris à regarder, à réfléchir au sens d'une image. Mon père avait une bibliothèque incroyable. J'ai découvert Flaubert, Balzac, et surtout Céline et son Voyage au bout de la nuit. Je suis toujours un lecteur compulsif, insatiable. Mes références sont plus littéraires que photographiques. »

Régulièrement, des admirateurs sortant de l'exposition, toujours très fréquentée, viennent interrompre l'interview pour une signature de son livre d'autoportraits, ou l'apostropher d'un « ¡ Holà Alberto ! », ponctué d'une tape amicale sur l'épaule. Homme d'images, García-Alix s'est lui-même transformé en image. Il est tatoué des pieds à la tête. Il a commencé vers l'âge de 20 ans, bien avant que cela devienne une mode internationale, dans l'esprit des marins qui jadis racontaient les péripéties de leurs voyages en dessins sur le corps.

Sur sa tempe, une étoile. « Ça, c'est mon côté superstitieux. Elle me protège et m'empêche de m'effondrer. » La montre sur son poignet ? « Lorsque j'étais à Buenos Aires, on m'a braqué en pleine rue et volé une montre très importante pour moi. La seule chose qui me restait de mon père. J'étais complètement déprimé. Je voulais rentrer en Espagne. Et puis je me la suis fait tatouer sur la peau. Ça m'a aussitôt consolé. Personne ne pourra plus me la voler. » Ce curieux cadre sur la main duquel s'échappent des personnages à la Chagall ? « Ça date de mon séjour à Paris [en 2005 et 2006] pour un traitement contre l'hépatite C. Deux années noires, un cauchemar. Je voulais m'échapper de ce cadre, de la maladie, de Paris. M'échapper de tout, trouver une autre vie. »

Il aime par-dessus tout les rencontres, comme le racontent ses milliers de portraits. « La photographie m'a tout appris, à aimer, à me comprendre et à comprendre les autres, à regarder le monde. Elle m'a empêché d'aller trop loin, elle m'a sauvé de la mort quand j'aurais pu sombrer définitivement dans la drogue, comme mon frère et la plupart de mes amis. Je suis un survivant. » Il a raconté cette hécatombe dans une vidéo bouleversante, De donde no se vuelve (« D'où l'on ne revient pas »).

 L'un de ses plus beaux livres s'appelle Lo que dura un beso (« Ce que dure un baiser ») (1) . A ses débuts, il avait qu'un téléobjectif de 80 mm. Il l'a troqué contre un grand-angle, pour se rapprocher de ses modèles jusqu'à les toucher, à la distance d'un baiser. On ne peut mieux décrire la sensation que l'on ressent face à ses images. Celle d'un baiser.

 http://vimeo.com/34549728

(1) Lo que dura un beso, éd. Kamel Mennour, 136 p., 45 €.

12:05 01/12/2014 | Lien permanent | Tags : arts |  Facebook

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