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Autrice en classe - Liège

Pour la troisième fois, je suis invitée dans le cadre cadrant et cadré de l'activité Ecrivains en Classe.

J'aime bien aller dans les écoles, titiller les stéréotypes sous lesquels les poètes croulent et explorer avec ceux qui étudient (plus ou moins de manière classique) le français plus que l'écriture, la lecture comme un fardeau, souvent, quand même, à part quelques exceptions bien entendu.

Je préfère les élèves de secondaire pour parler, les élèves de primaire pour écrire.

La dernière fois,c'était à Liège, dans une école dite huppée, dite catho, dite ce qu'on veut dire d'elle.
Pour moi, ça ne change rien, j'y vais avec ce que je suis et ce que je fais et ceux que j'aime (en livres). Performances comprises. Langue de fer inclue.

Je place mon corps épais et tatoué au milieu de la classe, je me frotte (la fois passée, littéralement) à leurs corps physiques les débordant, les poussant et leurs corps mentaux les bridant, les encerclant.

Là, ils avaient des questions avant que j'arrive J'ai préféré improviser, parler de trucs d'écriture et de lecture, montrer des livres et faire claquer ma voix. On a parlé de la poésie comme révolution (pas comme rébellion), de la poésie comme liberté (pas comme exutoire), de la poésie et de son écriture comme passerelle (pas tunnel).

Ils ont joué au jeu de la "provocation" du corps et des mots que j'ai apportés. Ils ont été attentifs.

Une enseignante a ensuite envoyé les questions qu'ils avaient posé. J'ai joué le jeu de l'entretien à posteriori.
Je le copie ici, parce que je l'aime bien, parce que ça dit sur ce que je suis et vu que je suis sur mon blog, je me gène pas...

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Semaine sur l’Esprit d’entreprendre 2014

Rencontre avec Milady Renoir

 

·         Pourquoi écrivez-vous ? Pourquoi avoir choisi la poésie ?

J’ai appris à écrire et lire très tôt. Je lisais des Comics et des Bandes Dessinées. Les univers graphiques ont développé chez moi une mémoire photographique et une sensibilité visuelle. J’ai aussi entendu beaucoup de chanteurs-poètes dans ma famille (Léo Ferré, Jacques Brel, Georges Brassens, Maurice Fanon, …). Mon père est un homme de lettres, d’amour de la poésie. J’ai été bercée. La poésie m’a un peu choisie et j’ai choisi la poésie parce que je trouve la poésie tout à fait libre, d'une liberté  exacerbée. La poésie est libre de tout, elle existe pour elle-même, n’a rien à prouver. Elle peut cependant dénoncer, accuser, revendiquer, donner sa vision du monde, explorer l'inattendu et servir à sortir de soi (si nécessaire).

·         Pourquoi combinez-vous poésie et arts plastiques ?

La photographie est arrivée il y a 6 ou 7 ans. Toujours en rapport avec mon contact visuel aux choses. J’ai un radar quand j’arrive dans un endroit, je repère des détails, des trucs que personne ne capte. La photo pour moi est une façon de capt(ur)er ce qui m’entoure. Je m’empare de ce que je vois, tentant  de laisser un mystère dans le résultat de l'emparement. J’aime l’abstraction en photographie, comme en peinture. Je perçois une multitude de passerelles entre les arts. Je ne conçois pas les arts séparés de la vie et ne conçois pas les arts sectorisés entre eux.

·         Depuis quand écrivez-vous ? A quelle fréquence ? Dans quelles conditions ?

 J’écris pour des lecteurs depuis une dizaine d’années, et plus « professionnellement » depuis 8 ans. Avant, j’écrivais pour moi, dans un journal intime, espérant secrètement être lue. J’écris un peu tous les jours, pas très longtemps. J’écris vite. Si je suis en état d’écriture, je peux écrire un texte poétique d’une page A4 en 5 minutes. Si je ne me sens pas écrire, je peux galérer pendant des jours sur un texte court. J’écris chez moi, plutôt seule et avec l’influence de la musique ou de la télé en fond sonore. J’aime aussi écrire dans les bars, les cafés, en terrasse, face aux gens qui passent. J’observe et je me laisse porter par les émotions, je n’écris pas de descriptions littérales de ce que je vois, je me laisse « polluer » par les mouvements, les allures, les actions des gens et la vision globale de ce qui est devant moi. Je laisse ensuite l'écriture faire son chemin en moi, avec le lot de symboliques, de réflexions métaphysiques ou de questionnements personnels qu'elle véhicule.

 ·         Partez-vous souvent de votre vécu ? Où puisez-vous votre inspiration ?

Je transforme mon vécu le plus possible, je déplace le sujet. Pourtant, j’utilise fréquemment le JE (ou le elle) dans mes textes. En fait, ce n’est pas moi. C’est moi qui écris mais je suis autre dans l'écrit. Je me rajoute des couches, des voix jusqu’à perdre le lecteur, jusqu’au doute et au mystère.

Mon inspiration est multiple. Elle vient d’émotions fortes, douces ou rugueuses. Elle vient de mes lectures, aussi. Je lis une histoire, un poème, un e-mail, je reçois les actualités du monde en pleine tronche ou un sms qui me touche. Bref, ce que je lis me donne souvent envie d’écrire.
Presque tout est support d’écriture. La vie en entier peut être digne d’être racontée. A voir la manière et le mode et le moyen de l'écrire. La majorité du temps, la validité de la création pour un artiste c’est la manière dont il transforme sa vie, sa réalité et sous quelle(s) forme(s) il va tenter l'alchimie. On peut raconter un accident de vélo de mille façons différentes et peut-être que 247 façons seront intéressantes et qu’il faudra jeter les autres versions. (Cf. Exercices de style de R. Queneau). Il y a des langues, des voix, des styles d’artistes qui font que le banal ou le commun est augmenté, amplifié, ampoulé jusqu’à devenir autre chose. Et cet autre chose devient terreau de réflexion et de sensation.
L’art est une transformation, une transfiguration.

·         Combien de temps vous faut-il pour écrire un texte ?

 Juste répondu au dessus.

 ·         Que faites-vous quand vous n’écrivez pas ?

J’anime des ateliers d’écriture dans lesquels j’écris aussi. Je réponds à mes 40-80 mails par jour. Je vis seule avec mon fils Cassius qui a bientôt 6 ans. J’aime mon amoureux. Je change la litière de mes 3 chats. J’organise des soirées culturelles ou débiles. Je fais des performances (qui sont souvent écrites même si je n’utilise pas forcément ces textes durant les performances). Je range ma chambre. Je bois des thés au lait dans des bars glauques en Flandre. Je rêve. J’écoute le monde tourner.

·         Poursuivez-vous un but dans vos textes, voulez-vous faire passer des messages… ?

Je ne fais pas partie des poètes typiquement politiques ou polémiques, je traite néanmoins de sujets d’une manière qui font qu’on sent que je refuse la docilité, la pression de la société, du patriarcat. Je défends des valeurs, elles traversent mes textes de manière plutôt « floue » ou subtile (enfin, je dis ça mais je ne crois pas qu'on m'attribuerait l'épithète 'subtil' à la lecture de mes textes).
J’adresse souvent des personnages dans mes textes, je leur donne une voix et je les fais parler, de sorte qu’ils se positionnent, qu’ils valident ou infirment des postures, des positions. Comme le théâtre, le roman, la nouvelle, la poésie dit quelque chose à quelqu’un. Il n’y pas, pour moi, de texte anodin. Même quand c’est ennuyeux, mièvre ou au contraire, violent, ça dit quelque chose à quelqu’un. Donc, je ne cherche pas typiquement à revendiquer ce que je suis mais ma voix (mon style) n’est pas celle d’une autre non plus, forcément, il y a ma vie et ma façon de la d-écrire qui donnent une adresse. Et je suis constamment révoltée dans mon quotidien, ça transperce mes écrits même si je ne donne pas un avis précis.

·         Retravaillez-vous beaucoup vos textes ?

Ça dépend du support. Les textes sur mes blogs sont bruts, ils jaillissent et ils restent là, publiés sur le net. Les textes de commande (une revue, un magazine, un recueil fait appel à moi) sont retravaillés, ciselés. Je les laisse reposer après l’écriture et j’y reviens un peu plus tard. Quand des textes réunis forment un recueil personnel, alors, j’attends que tous les textes qui le composent soient « finis » et je lis l’ensemble et je vois où ça colle et où ça cloche.

Je retravaille pas mal de tapuscrits d’autres auteurs avec eux, par contre. Ça m’a forgé un œil aguerri en termes de cohérence narrative, de défauts de personnages… donc, le travail pour les autres forge le travail pour moi.

·         Êtes-vous toujours satisfaite de ce que vous écrivez ?

          Non et heureusement. Par contre, quand je suis satisfaite, je me réjouis, je m’autorise la fierté. Parfois, des années après, je tombe sur un « vieux » texte et je suis épatée ou j’ai honte. Par contre, je ne me souviens pas de ce que j’ai écrit donc souvent une surprise de me relire, que je sois contente ou pas.

·         Quel est votre public ? Êtes-vous connu à l’étranger ? Comment faites-vous vous pour vous faire connaître ?

Je n’ai pas de public à proprement parler. Mes performances, mes lectures ont touché des gens très différents. Je n’écris pas de manière classique mais beaucoup de gens ont trouvé au sein de mes textes des échos à leur vie, à leur envie. Je ne suis pas connue à l’étranger, ni même en Belgique, mais je ne sais pas définir ce que c’est d’être connu.
Je diffuse le plus possible mes activités artistiques sur le net, via Facebook, mes blogs. J’ai créé le personnage de Milady Renoir pour qu’elle vive des trucs à ma place, pour qu’elle déborde, qu’elle frime, qu’elle agisse sans que je puisse être embêtée.

·         Selon vous, quelle est la place des écrivains (et plus particulièrement des poètes) dans la société actuelle ?

Il y a toujours eu, de tout temps, de nombreux écrivains, philosophes, sociologues, poètes qui se sont positionnés dans la société, pour ou contre une dictature, pour ou contre la guerre… les écrivains, les poètes, les artistes défendent souvent leur point de vue sans concession. La « plume » peut être une arme terrible. J’ai parfois une nostalgie d’une époque que je n’ai pas vécue. Je regrette que les People prennent la parole à tort et à travers (de travers…). J’aimerais que des poètes puissent être des alliés du progrès. Ecoutez des poètes comme Gherasim Luca ou Serge Pey défendant des valeurs de paix, de lutte contre l’oppression, d’amour, d’égalité. Ça parait (peut-être) un peu désuet de défendre ces valeurs là mais c’est fondamental et essentiel. En Belgique (et en France), les budgets de la culture sont alloués à des monuments rénovés qui coûtent des millions mais pas à des festivals ou des petits lieux d’exploration… alors, c’est bien pour la vitrine, ça fait bien mais en fait, c’est une organisation de la pensée, on nous donne ce qu’on doit recevoir, on nous donne de l’évidence, du grand public, de la culture de masse, plutôt que de laisser la place à une multitude de lieux, que les gens puissent choisir ce qu’ils veulent, et qu’ils puissent explorer d’autres univers afin de se former un esprit critique…

·         L’activité d’écrivain est-elle financièrement rentable ? Sinon, quelle(s) activité(s) exercez-vous ?

Des lectures publiques, des interventions dans des écoles ou des centres culturels ou des bibliothèques, des participations à des festivals littéraires sont des activités généralement rémunérées. Les droits d’auteur sur des publications sont perçus en fin d’année. On pouvait jusqu’à il y a peu être au chômage en étant artiste et bénéficier d’un statut d’artiste, c'est-à-dire qu’on pouvait garder la même somme d’allocation de chômage pendant qu’on prouvait qu’on était dans une activité artistique. Mais les lois ont été réinterprétées et de très nombreux artistes ont perdu leur statut, moi y compris. Souvent, des artistes, des poètes, des écrivains vivent de très peu, obtiennent des bourses auprès de structures culturelles, de l’état. Souvent aussi, les artistes ont un métier à côté et exercent leur activité artistique en plus. Je connais de très nombreux artistes, ils travaillent partout et beaucoup, dans de très différents secteurs et ne gagnent pas des miracles. À part quelques exceptions, bien entendu. Si la société repayait des dividendes sur ce que les artistes permettent aux villes, aux organisations, aux sociétés, la culture (mais peut-être pas l'art) s'en porterait mieux.

·         Quels conseils donneriez-vous à des jeunes qui voudraient se lancer dans une carrière littéraire ?

De lire, d’écrire, de se lancer justement. De nombreux ouvrages écrits par des écrivains parlent de leur pratique. Ils donnent des indices sur ce que c’est d’écrire, pour eux. Les ateliers d’écriture sont un bon déclencheur pour débuter ou rester en écriture. C’est important de se laisser des temps libres pour lire et écrire (les deux sont liés pour moi). Aussi, visiter des lieux où les livres sont, sont lus. Bibliothèques, librairies, festivals, … et multiplier les références, les ressources, en acceptant l’héritage classique et cherchant la singularité, l’originalité. Toucher à beaucoup pour trouver sa voie, sa voix. Sortir dans le monde et retourner dans sa caverne, en alternance est un va-et-vient salutaire pour moi en tout cas.

·         Appartenez-vous à un courant artistique ? Y a-t-il un courant dont vous vous sentez proche ? Vous considérez-vous comme un avant-gardiste ?

Je suis une performeuse, une poétesse organique dis-je pour me situer. On repère dans l’histoire de l’art le courant de la performance depuis les années 1910 – 1920, déjà.
Le mouvement Dada, le mouvement Surréaliste, le mouvement Beat Generation, le mouvement Féministe et Queer sont des courants que j’aime et suis pour leur philosophie, leur fantaisie, leur revendication, leur esthétique, leurs délires, …

À mon avis, on ne peut pas être jugé ou nommé avant-gardiste avant d’être mort. Les gens qui disent qu’ils sont avant-gardistes sont souvent ringards.

·         Quels sont les auteurs que vous aimez ? Quels auteurs voudriez-vous rencontrer ?

La liste est longue et la bibliographie que j’ajoute à cet entretien est un bon échantillonnage des auteurs que j’aime… En vrac, je vous cite Chloé Delaume, Violette Leduc, Pascal Quignard, Vincent Tholomé, David Van Reybrouck, Grisélidis Réal, Hugo Claus, Joyce Mansour, Anne Waldman, William Burroughs… etc. etc.

J’ai rencontré quelques auteurs que j’aime beaucoup. J’aurais adoré rencontré Colette ou Arthur Cravan pour déconner avec eux et rire et fumer ce qu'ils auraient voulu qu'on fume ensemble. Certains auteurs que j’admirais pour leur écriture m’ont déçue dans la vraie vie. Mieux vaut parfois rester dans le fantasme.

·         Avez-vous des modèles ?

 Des modèles d’auteurs non, mais des modèles d’écriture oui. Des genres que j’affectionne. Et des livres (au delà des auteurs) qui m'ont marqué.

·         Avez-vous une muse ?

 La vie. La mort. L’amour. La violence. Et le lien entre ces 4 concepts / 4 espaces-temps.

 ·         Que pensez-vous de la littérature actuelle ?

C’est bien trop vaste et complexe pour répondre en quelques phrases. Je n'ai pas étudié la littérature (ni rien du tout d'ailleurs) et ne la suis pas de trop près. Je n’ai pas d’avis très recherché car je choisis « ma » littérature, je vais vers les livres que j’aime, que je sens, donc, je suis rarement déçue. J’ai travaillé 7 ans à la Maison des Littératures à Bruxelles (Passa Porta), j’ai vu et entendu des auteurs vivants, parfois, j’aurais préféré qu’ils soient morts. ;-)

·         Vous imposez-vous des contraintes d’écriture ?

Oui, très souvent. Surtout que j’anime depuis 2003 des ateliers d’écriture, donc les contraintes sont comme « naturelles » chez moi.

·         Est-il facile de se faire éditer quand on est poète ?

Heureusement, il y a quelques « petites » maisons d’édition en Belgique et en France. Mais ce n’est pas facile. Aucune édition ou publication n’est facile. Les éditions Maesltröm qui me publient font confiance à de jeunes auteurs. Ils publient aussi des grands noms de la poésie. Être édité ne veut pas dire être diffusé et c’est souvent le véritable problème. La poésie peut être publiée sur les murs, des affiches, dans des livrets auto-édités, dans des lieux communs... La diffusion sauvage est un beau moyen de se montrer au monde, monde qui a besoin de poésie, évidemment.

Bien heureux les jeunes poètes de « nos jours » qui peuvent publier sur des blogs, des sites, des revues en ligne et qui peuvent aussi auto-éditer leur recueil… on peut inventer un support (j’ai montré des recueils pliés à la maison, des booklegs, …) et le distribuer rapidement, en version papier ou numérique. Je répète: Un post-it sur un mur du métro ou un graffiti sur le trottoir devant l’école est déjà une publication.

 ·         Pourquoi publiez-vous si peu ?

 Je publie sur internet quasi toutes les semaines. J’ai potentiellement 1000 fois plus de lecteurs sur facebook ou sur les blogs que j’alimente qu’en version papier. Je suis aussi paresseuse, je termine mal mes projets d’écriture. J’ai environ 15 idées de roman par mois et pas assez de temps ou de discipline pour les achever."

Voilà, ça c'est fait.

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Je remercie les enseignants de cette école à Liège d'avoir permis la rencontre avec ces 200 élèves (nom de nom).

20:42 06/06/2014 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, act-u |  Facebook

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