2
déc

Je ressens un regard qui convient à mes idées approchantes...

 

Sexe, mensonge et rapports marchands

 

de Gilles Collard

 

prostitution

" La proposition de loi vient d’être votée, qui est la prolongation d’un malaise inquiétant et persistant. Je parle des articles, tribunes, prises de positions qui, dans une hystérie non dissimulée, ont laissé à leurs auteurs l’expression d’une parole d’autorité sinistre et interpellante. Dans ce florilège de textes publics concernant la possibilité de pénaliser les clients de prostituées me sidère, absolument, ce que se sont permis sociologues, politiques, anthropologues et autres experts ou représentants d’un pouvoir ou d’un savoir, pour juger, voire criminaliser les clients de prostituées. De la même manière que je reste abasourdi par l’infime minorité de ceux qui ont pris en compte le discours de prostituées ou de gigolos. Sous couvert d’études et de chiffres invérifiables, ils se sont réfugiés derrière un savoir cuistre, ils ont pris la cloche à fromage pour recouvrir tout ce qui pouvait apparaître de l’ordre de l’indécidable : désir et plaisir, usage de soi, rapport à l’argent.

 

Se joue au cœur de la question de la prostitution un des plus larges impensés de nos sociétés. Nos vies en sont imprégnées en permanence, pour en jouer ou en subir les conséquences ; le sexe et l’argent, tout le monde le voit, personne n’y échappe et, pourtant, ce débat nous montre à quel point il est impossible de le penser, c’est-à-dire de le vivre en accord avec les aspirations profondes auxquelles tout parcours de vie à droit singulièrement.

 

Je passe sur l’idée, devenue quelconque mais toujours surprenante, du législateur qui s’immisce dans l’intimité de chacun lorsqu’il y a consentement mutuel dans la pratique d’un désir. Je passe encore sur ce rappel, qui devrait aller de soi, de ne pas confondre le proxénétisme, la traite des êtres humains, et la prostitution dans nos pays. La réduction ad salaud n’est plus crédible. Et je passe enfin sur cette étourdissante atrophie du débat qui ne s’interroge pour ainsi dire jamais sur la prostitution masculine, qui, dans cette affaire, ne va jamais au cœur de la question de la différence des sexes. Je n’ai jamais vu, à ma connaissance, aucun expert essayant d’expliquer pourquoi, au fil des âges, la prostitution féminine fut toujours plus importante que sa part masculine. Au final, la boucle se referme sur elle-même et ne transparaît dans ce que l’on peut lire ici ou là que la relance de la petite morale provisoire que tout un chacun se constitue, quand il n’est pas fait appel à la responsabilité du politique avec toute la meilleure volonté d’un progressisme bas de gamme. A la faute technique et pragmatique qui empêche de s’attaquer frontalement au proxénétisme, s’ajoute la faute de l’ignorance, qui laisse ce goût amer d’observer celui qui donne le sentiment de parler par procuration sans connaître l’objet de son discours. Le tout culminant dans la faute intellectuelle de penser à côté le couple du sexe et de l’argent.

 

Mais il est tout aussi intolérable d’avoir à se ranger dès lors du côté des amis du bon vieux temps, des nostalgiques des mœurs anciennes qui donnaient à la vie masculine son charme des effluves de bordel, résumé idiotement dans le «touche pas à ma pute».
Entre la cuistrerie et la nostalgie rance ne se dessine aucune perspective pour s’interroger réellement sur la manière dont se joue le nœud du sexe et de l’argent dans nos vies et dans le monde qui nous entoure. Je n’ignore pas le drame qui peut se nouer au plus profond de chaque être, et il m’est impossible, bien entendu, d’être naïf sur les causes qui peuvent amener une personne vers la prostitution. Il y en a une d’une atroce misère, une autre libre et assumée.
Mais l’essentiel est ici : qui ne voit que nos sphères sociologiques et économiques ne se construisent quasi plus qu’exclusivement sur des rapports d’échanges et de séductions dont l’argent constitue la principale transaction?

 

Bien sûr qu’il y a des prostituées le corps brisé, les larmes aux yeux par leur métier ou sa pratique occasionnelle. Et nous voyons également tous les jours dans notre entourage des corps meurtris, des âmes déchirées par le sort qu’il leur est fait dans le monde du travail contemporain. Et quand ces déchirements, ces meurtrissures ne transparaissent pas, je vois des êtres clivés, blessés, quand ils ne sont pas salauds, par le jeu qu’ils ont dû jouer pour sauver de quoi manger, se vêtir et habiter. Autrement dit, je crois que l’usage du mot prostitution, tel qu’on l’emploie dans le débat qui nous est infligé est un usage beaucoup trop restreint, voire minoritaire, tant tous les jours, il nous est loisible, sans effort, d’observer de la prostitution dans toutes les couches officielles des rapports sociaux.

 

Cette prostitution là m’inquiète beaucoup plus, l’hypocrisie qui la recouvre me semble bien plus grave, ce qu’elle dit de notre monde me bouleverse.
Car il n’y a qu’un seul monde, et vouloir exclure le client et la cliente de prosituté(e)s de ce monde serait une catastrophe pour l’intelligence que nous devrions tous avoir de notre corps, de nos désirs. Vouloir parler à la place des prostitué(e)s, vouloir les réduire au statut de victimes, ne pas les écouter, c’est s’interdire la vigilance que nous devrions tous avoir dans nos rapports avec les autres qui nous entourent quand il y a une transaction d’argent. Le rapport du client à la prostitution est certes un cas limite, mais c’est un cas transparent, un cas de dévoilement, un cas où le mensonge s’atrophie de lui même par la nature de l’échange. Cas limite, mais cas qui n’est pas en dehors du monde ou dont il faudrait le bannir, cas qui, au contraire, est une occasion unique de s’interroger honnêtement sur la manière dont nous vivons, dont nous usons de notre corps, jouons de nos désirs et produisons des services, de la richesse dans l’épopée du travail ou dans nos cercles intimes. Penser jusqu’au bout la prostitution cela serait, en dernière instance, retrouver les armes d’un courage pour que chaque vie puisse se construire singulièrement, au cœur de sa propre expérience, dans l’usage de ses désirs et plaisir, et dans les moyens d’existences, sans prix, qu’il faut lui trouver. Toute législation, s’il en faut une, qui ne va pas en ce sens est aussi bête qu’inefficace."

Donc. Source...

23:01 02/12/2013 | Lien permanent |  Facebook

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