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Le burn-out, maladie du sens

Le burn-out, maladie du sens

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Éric de Bellefroid- Mis en ligne le 07/01/2013

L’analyse pionnière de Pascal Chabot sur un mal de civilisation.

André Malraux, cette fois, ne nous avait pas dit que le XXIe siècle serait celui d’une nouvelle maladie de civilisation. À l’égal, peu ou prou, de la mélancolie au XIXe ou de la neurasthénie au XXe, le burn-out est entré dans les mœurs. Par la petite porte, tant il reste discrètement confiné au rang de tabou. De maladie honteuse.

Encore fallait-il déjà s’attaquer au sujet. Ce que le philosophe belge Pascal Chabot n’a pas craint de faire, explorant la pathologie pour les Presses universitaires de France, où notre jeune compatriote Laurent de Sutter dirige à présent la belle collection "Perspectives critiques" fondée par l’excellent Roland Jaccard, écrivain vaudois et longtemps critique littéraire au "Monde".

Spécialiste de Gilbert Simondon et du rapport transactionnel entre l’humain, la technique et le progrès, Pascal Chabot s’en est allé quérir loin en arrière les origines du burn-out. Il l’apparente en effet à l’acédie médiévale des moines épuisés par le travail de prière au point d’en perdre la foi dans le système divin. Fatigue loin de se résumer à une maladie de la paresse et de l’oisiveté.

Maladie du "trop" en revanche, comme la toxicomanie. Car, s’agissant du burn-out postmoderne, on lit ici que "les personnes affectées furent consciencieuses, ardentes, dures à la tâche." Et Pascal Chabot d’ajouter : "Trop de travail, peut-être trop d’idéalisme, trop d’investissement." Voilà qui prête donc un nouveau visage à ce mal trouble, qu’on préfère ne point trop identifier, quand il ne suscitait pas naguère le sourire ou le persiflage.

Et pourtant. Il est temps, avec le philosophe, de s’étonner de l’optimisme des idéologues des années 1960 qui, lorsqu’ils envisageaient le développement technologique du futur, prédisaient que les machines nous libéreraient définitivement du travail, nous promettant une enchanteresse société du loisir. Un paradis terrestre dominé par les plages et les automobiles.

On est loin du compte. L’on voit surtout de nos jours que l’humain est devenu une ressource qui "dégorge, lui aussi, ses meilleures énergies, sa sueur, son temps". Étant de toutes façons surnuméraire, et donc remplaçable. Le burn-out suscitant dès lors un climat de peur panique, avec ses symptômes de fatigue, d’anxiété, de stress ingérable, de dépersonnalisation et de sentiment d’incompétence.

Remontant le temps donc, Pascal Chabot a pu observer que cette affection psychique avait affleuré dès les années 1970, lorsque le psychiatre new-yorkais Herbert Freudenberger, œuvrant jour et nuit dans une clinique pour toxicomanes, avait conclu à ce syndrome à partir de son propre état d’épuisement.

Le mot, lui, n’était déjà plus tout nouveau puisque l’écrivain anglais Graham Greene s’en était emparé dans "La Saison des pluies" ("A Burnt-Out Case", 1961), roman que lui avait inspiré en 1959 la visite d’une léproserie au Congo en 1959, où les médecins belges utilisaient ce terme pour désigner l’état consumé des malades. C’est-à-dire déjà en voie de guérison, quand le patient arrivé au terme du processus de combustion négocie l’après de la maladie, le début du renouveau. Comme chez Dante, tout a brûlé, mais lui demeure. Le burn-out aura été une catharsis.

On le saisit de mieux en mieux, c’est à une fine et pénétrante critique du management technocapitaliste, avec ses euphémismes creux et ses très parlants "deadlines", que se livre Pascal Chabot. Critique d’un "travail sans fin" : sans limite ni finalité. À la fois "berceau et tombeau des illusions" du travailleur, en vaine quête de reconnaissance, en butte au culte fou de la performance, en proie finalement à une totale perte de sens.

 

Global Burn-out Pascal Chabot Puf, coll. "Perspectives critiques" 146 pp., env. 15 €

En librairie le 9 janvier


tiens, le 9 janvier, c'est aujourd'hui, ça tombe bien.

10:44 09/01/2013 | Lien permanent |  Facebook

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