30
nov

Bela Ciao Tarr

COMPTE RENDU
Harmonies hongroises
Béla Tarr à l’honneur

Le cinéaste hongrois Béla Tarr pose un point final à sa carrière avec Le Cheval de Turin. A cette occasion, le Centre Pompidou organise une rétrospective intégrale de sa filmographie tandis que Jacques Rancière publie aux éditions Capricci un essai — désormais indispensable— sur le réalisateur.

 L’histoire commence en 2008 : « Je dois montrer ce qui se passe vraiment : les gens en ont marre, leurs émotions sont fortes, puissantes. Et la question est : comment ces émotions sont exploitées, contrôlées, avant la grande explosion. Je ne supporte plus cette putain d’égalité polie, petite bourgeoisie, qui existe dans le monde. Le deal entre les pauvres et la société, comment les pauvres sont forcés à accepter cet ordre, et on accepte ce monde de merde.» (1) L’histoire se termine en 2011, avec une ultime réalisation : Le Cheval de Turin (2). Ces propos – et le film – sont ceux du cinéaste hongrois Béla Tarr. Neuf films, en presque quarante ans. Son départ est marqué par deux premières fois : une rétrospective au Centre Pompidou et un ouvrage de Jacques Rancière.
 
Au Centre Pompidou, la riche rétrospective Béla Tarr, L’alchimiste propose – en sa présence – à la fois les longs métrages du réalisateur (du premier réalisé en 1977, Le Nid Familial, à L’Homme de Londres réalisé en 2008) et plusieurs raretés : ses quatre courts-métrages et une production télévisée jamais diffusée sur nos écrans français, Macbeth (son seul film avec deux plans séquences). Au cours de sa carrière, le cinéaste utilise à deux reprises, et jusqu’en 1986, la couleur (avec L’Outsider et Almanach d’Automne), avant de choisir – et de manière définitive – , le noir et blanc (Damnation, Satantango, Les Harmonies Werckmeister, L’Homme de Londres et Le Cheval de Turin).

A suivre aussi, un documentaire sur le cinéaste (réalisé par Jean-Marc Lamoure, Tarr Béla, Cinéaste et au-delà) permet de découvrir ceux qui forment sa famille de tournage depuis plus de trente ans, dont le musicien Mihály Víg (à ses côtés aussi en tant qu’acteur depuis Almanach d’Automne), la monteuse Agnès Hranitzky (sa femme et sa co-réalisatrice), le romancier Laszlo Krsznahorkai (il collabore avec lui dès Damnation) et certains de ses acteurs que l’on retrouve dans plusieurs films dont Erika Bok, jeune fille aperçue dans Satantango et personnage principal de son dernier film, Le Cheval de Turin. Entre-temps, et afin de mieux se familiariser avec l’univers du cinéaste, une table ronde viendra « questionner ses différents régimes d’écriture filmique » et surtout, une conférence de Jacques Rancière sera l’occasion d’écouter l’auteur d’un ouvrage – le premier, donc – incontournable sur le cinéaste.

L'essai de Jacques Rancière,Béla Tarr, Le temps d’après, est à l’image de celui qui n’envisage aucune « philosophie du cinéma » : il va et vient dans l’œuvre du cinéaste, au gré de courts chapitres, convoquant la littérature, la peinture, la musique et le cinéma, dans un style dépouillé, soucieux de n’imposer aucun discours théorique.

Dans les premiers films du cinéaste (Le Nid Familial, L’Outsider, Rapports Préfabriqués, Almanach d’Automne), tournés dans une période que l’auteur attribue aux « jeunes cinéastes en colère », les personnages, cadrés en très gros plan, vivent en huis clos et sont aux prises avec des difficultés sociales et administratives. Au film Damnation (1987), Béla Tarr évoque comme un déclic : « C’est par ce film que je me suis rendu compte que l’histoire à raconter n’avait vraiment plus aucun intérêt. » Les dialogues diminuent, les plans séquences se rallongent : « Béla Tarr accompagne les choses jusqu’à son achèvement. La matière prend vie tandis que l’homme se désincarne », selon l’écrivain. Le plan se divise alors « en plusieurs zones d’ombres et de lumières », poursuit-il. Une nouvelle période commence : « Les films de la maturité, ceux qui accompagnent l’effondrement du système soviétique et les lendemains capitalistes qui déchantent. » On découvre alors, raconte le philosophe, les quatre obsessions du cinéaste que sont l’espace, la distance, le temps et le Mal.

« Un être qui s’habitue à tout, voilà, la meilleure définition qu’on puisse donner de l’homme », écrit Dostoïevski. Chez Béla Tarr, il faut s’habituer à tout. Il faut s’habituer à ce « brouillard [qui] envahit tout, pénètre dans les poumons, il envahit ton âme », comme le raconte un des personnages de Damnation. Ce qui l’intéresse dans une scène, « c’est la pluie qui tombe, l’attente de l’événement le plus banal (..) l’important, c’est le temps, le ciel, les grues, les engins mécaniques d’un chantier, le regard ». Et puis, il y a les ouvertures, – sacrées –  : « C’est l’ouverture qui est importante, explique-t-il. Toujours. Je voudrais donner au spectateur dès le début l’impression qu’il est auteur. Ainsi pour Satantango, quand on voit, dès le premier plan, que les vaches mettent tant de temps à aller au pré, on s’installe à partir de là, dans un temps autre. Je signe dès lors un contrat tacite avec le spectateur qui sait de quoi il retourne. » Il suffit de regarder Les Harmonies Werckmeister : on y retrouve des hommes, silencieux, à la fermeture d’un bar. Quand arrive le jeune Valuska, chacun se positionne selon ses ordres car « nous, gens simples, allons assister à une démonstration de l’immortalité ». Une part de son style se retrouve dans cette séquence, avec ces lents mouvements de caméra, cette musique lancinante, dans ces instants à la fois individuels et collectifs et dans cette poursuite du temps d’après, que Jacques Rancière définit comme « le temps où on s’intéresse à l’attente elle-même.» C’est dans son dernier film, Le Cheval de Turin, que le cinéaste cristallise cette attente. Un vieil homme et sa fille vivent dans une ferme isolée. Leur vie se résume à deux choses : la lumière et un cheval. Et quand la lumière s’éteint ; quand le cheval meurt : que reste-t-il ?  Un écran noir. La fin d’un monde ? On ne parvient pas à oublier ces visages désespérés qui nous ramènent à ce cinéaste « désespéré, [qui s’]’accroche aux regards désespérés qui [l]‘entourent, [qui]essaie de filmer le monde désespéré qui [l’]entoure. » On cherche une issue, une lumière, une raison. On lit Jacques Rancière : « [Béla Tarr]est un homme soucieux d’exprimer au plus juste la réalité telle que les hommes la vivent. » Malgré les regards désespérés, quand Valuska lance au patron du bar que « ce n’est pas fini » ou lorsque le vieil homme prononce comme derniers mots « il faut manger », n'y voyez-vous pas là, une forme de résistance ? Ne faudrait-il pas continuer à filmer, cher Béla Tarr, même dans le noir, même quand il n’y a plus d’espoir, même si « les loups hurleront toujours » ?

1. Entretien aux Cahiers du Cinéma n°637, 2008.
2. Ours d’argent au dernier festival de Berlin, 2011. Sortie en salles le 30 novembre 2011.

> Béla Tarr, L’Alchimiste. Rétrospective intégrale, du 3 décembre au 2 janvier au Centre Pompidou, Paris. Jacques Rancière, Béla Tarr, Le temps d’après, éditions Capricci, 96 p.

http://www.youtube.com/watch?v=zcDVjCNTVP8&feature=player_embedded#! entre autres liens.

Bélinda Saligot

19:56 30/11/2011 | Lien permanent | Tags : arts |  Facebook

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