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« Je n’aimerais pas être traitée comme on les traite ».

« Je n’aimerais pas être traitée comme on les traite ».

 

Cette phrase pont-levis ba-lancée par une des éducatrices d’un centre d’accueil pour femmes « légèrement handicapées mentales» est le mot d’ordre de l’entretien qui suit. La rigueur prise ici par son pendant péjoratif, confondu avec sévérité, enfermement, rigidité de l’esprit et peur. Mais c’est néanmoins l'histoire de ces femmes, de ce lieu qui est venue à Anne lorsque le mot rigueur a été évoqué lors de ce weekend de réflexion. Cette histoire a quelque chose de désuet, tout droit sortie d’une époque où le ‘dialogue’ se faisait à travers des dommages collatéraux. Anne a une longue expérience des institutions, des organisations et des groupes et cette expérience plutôt courte dans le temps (moins de deux ans en deux fois) a marqué sa vie professionnelle, son psychisme et sa vie de façon irrévocable et brutale. Elle a été engagée dans cette structure en tant que psychomotricienne (psychomotricité globale et relationnelle) remplaçant une amie éducatrice. Ses influences? Maud Mannoni dont les titres d’ouvrages pourraient résumer l’entretien qui va suivre (Un lieu pour vivre; L’éducation impossible; Les mots ont un poids, ils sont vivants. Que sont devenus nos enfants fous?; Elles ne savent pas ce qu’elles disent; D’un impossible à l’autre) et Françoise Dolto.

Mille questions à Anne ne suffisent pas à rendre compte de la précarité sensible à laquelle ses femmes ont été confrontée dans un cadre qui se voulait accueillant. Une maison de maître, un jardin. L’institution d’obédience plutôt catholique créée par une association de parents d’épileptiques. L’idée originelle étant une résidence familiale offrant un encadrement aux jeunes. L’encadrement du temps d‘Anne ? Des éducatrices, un psy, un ancien curé, une infirmière, une assistante sociale et une directrice plus comptable que compétente.
Que s’est-il passé? Quelles sont les Lois et droits d’un tel lieu? Quel regard portons-nous sur les gens « différents »? Quels enjeux pour les institutions parallèles aux institutions publiques? Les dérives sont-elles reconnues publiquement? Socialement? Si oui, que deviennent les résolutions? À qui profitent-elles? Autant de question fondamentales de notre société qui resteront ouvertes ou fermées. Anne parle de son expérience à travers un regard de terrain, un œil au cœur vivant et des vision sensibles.

Jouons quelques instants le jeu des cases et parlons des définitions socio-médicales (à contester ou pas) des différents types d’handicap mental. L’handicap ou retard est un trouble généralisé perçu avant l’âge adulte, caractérisé par un déficit et dysfonctionnement cognitif dans deux ou plusieurs fonctionnements adaptatifs. Il est historiquement défini sous le score de 70 de Quotient Intellectuel. La non-adaptation sociale de l’individu (environnement, contexte, milieu) jalonne également la typologie qui se décline en trois types: handicap léger, handicap modéré et handicap grave (ou lourd). D’autres catégories s’ajoutent dans un cadre orthopédagogique et scolaire.[1]

La Loi est Une (tous égaux) et les droits, multiples, dans ce cas, uniquement justifiable par le fait que ces femmes sont différentes. Comme si l’égalité (et la fraternité/sororité) et la liberté se hiérarchisent. Droits de l’homme, puis ceux de la femme, puis ceux des enfants, puis ceux des animaux, puis ceux des handicapés?

Rencontrons quelques unes des femmes de ce lieu. Écoutons le corps et le cœur d’Anne qui racontent qui elles sont, étaient et non pas ce qu’elles sont, étaient.

Annette, septante ans, mariée puis retrouvée en home, la peau douce comme une pêche mûre. La p’tite Anne-Marie, dix-sept ou dix-huit ans, estampillée quart-monde, jolie et « inadaptée« . Fleur, trente-cinq ans qui a appris à lire à trente, tamponnée « manipulatrice », obsédée par Anne et son écoute.

Trois femmes « légères [2]»… non, débiles légères. Trois destins, trois vies, lesquels au nom (non pas de Dieu mais) de l’ordre, du silence, du calme et de la « quiétude de chacun » ont été traités pour leur bien, contre leur mal.

- Anne, quelle était la loi dans cette institution?

- « Tu fais comme tu le sens » m’a-t-on dit quand j’ai questionné la loi. Mais les règles étaient multiples. Par contre, les lois acceptées pour annihiler leurs « maux » sont connues: médication lourde, stérilisation, déni de leur personnalité, infirmation de leur singularité…

- Face à cet étalage d’impuissance et de retrait, quelle a été ta rigueur?

- Je n’aime pas ce mot, mon côté rebelle sûrement. J’ai fait preuve de peu de rigueur, au contraire. Avec Fleur, toujours derrière moi, j’ai placé quelques limites pour qu’elle me colle moins. Mais je n’avais pas (et encore aujourd’hui) de loi, intérieure ou extérieure. Je me suis permis moult petites libertés contre ce « système » aliénant. L’institution ne m’avait rien demandé mais ce qui est devenu ma force, venant du cœur, c’est l’action contre la violence, la déshumanisation. Disons que ma rigueur (puisqu’il faut bien en parler) a été que l’on n’abandonne personne. Mon autodiscipline, ma force dans cette expérience est d’être entré en empathie, en lien, d’avoir été disponible autant que possible.

- Quels ont été tes garde-fous? Comment se protéger face à certains qui ne connaissent pas la protection (des autres ou d’eux-mêmes)?

- C’est le pendant de toutes ces expériences. Ça n’aide pas pour soi. Je n’ai pas eu de carapace, ni de coquille mais c’est comme ça. Beaucoup d’autres s’enfermaient derrière un bouclier. Je suis passée par la révolte, la tristesse mais j’ai toujours résisté contre le déni et le retrait. Chaque soir, je me sentais démolie mais ce sont ces femmes qui ont été ma sauvegarde. Par exemple, j’ouvrais un espace intime aux femmes durant mes gardes. Ma porte n’était pas fermée à 21h (alors que nous étions de garde jusqu’à 22h) comme celles des autres éducateurs, lesquels me l’ont reproché, invoquant que leur rôle deviendrait celui des méchants, de ceux qui refusent. Je leur ai dit d’assumer leurs actes. Leur rigueur était celle qui les arrange. Fermer sa porte pour délimiter, fermer sa bouche pour taire ses émotions, ses élans, ne plus être mais faire, faire selon des règles sans sens, ni valeur. Faire et faire faire étaient devenus les deux étalons des comportements des éducateurs. Comme à l’école quand on place un cadre. À qui profite le crime? Non, le cadre arrange l’école et ses « responsables ».

(...)

 

IMG_0115.JPG(feu de barbecue pendant la nuit du 7 au 8 mai à Huy pendant le week-end écriture/réflexion sur la rigueur)

TRACeS est la revue de Changements pour l'Egalité (CGé), un mouvement socio-pédagogique qui a our but d'améliorer, de réfléchir et de proposer des idées, des élans et des horizons au sein de la pédagogie, des institutions. De nombreux profs et acteurs de terrain tournent leur langue sept fois dans leur bouche et lancent des appels à idées, à pratiques, à textes à travers divers médias. L'un d'entre eux, TRACeS, propose une écriture collective pour rédgier la revue et mélanger les propos et les points de vue. 
En mai dernier, j'ai participé à un week-end de réflexion et d'écriture autour d'un thème imposé "la rigueur" pour le numéro de TRACeS qui sortira cet automne. j'y suis allée en tant que coordinatrice de Kalame (réseau des animateurs d'ateliers d'écriture(s) de Belgique) mais aussi en tant qu'animatrice d'atelier d'écriture en écoles (Schaerbeek 8 et quelques autres plus ponctuellement) et citoyenne (le terme est galvaudé et c'est bien dommage). J'ai eu beaucoup de difficultés à pénétrer un nouveau jargon, des méthodes finalement encore assez scolaires pour des profs réformateurs (au bon sens du terme, ça existe!) et la rigueur avait quelque chose de valide mais de peu valable dans cette société qui se prend pour un éternel remake des Choristes et autre histoires de Grand Chemin d'un retour à l'éducation
 de quand c'était mieux avant ou le regret des badines, des règles sur les doigts et des tables de multiplication. Et en tant qu'artiste (novice et chaotique), la rigueur a quelque chose de l'ordre du support d'action (consigne d'écriture, contrainte...) et de valeur castratrice (manque de souplesse, voie unique, frustration, ...). Le panel de synonymes oscille de rigidité à vision du monde.

J'ai donc bien galéré à écrire trois textes pour cette revue. Ici, je vous fournis un extrait du texte qui m'a le plus marqué, surtout parce qu'il vient d'une rencontre avec Anne. Son allure variant de Jeanne Moreau à Madame Pepperpote (sans oublier l'humour d'Isabelle Mergaux), bref, une gueule, une voix brouillée par ses nombreuses vies et des doigts pétris par les rencontres, bonnes ou mauvaises. Elle a apporté à ce week-end une forme libre, libérée, libertaire. Une liberté de penser qui a traversé de nombreuses clotûres et barbelés, de nombreux murs et de rochers. Une femme qui n'oublie pas les réfugiés, les handicapés, les autistes, les débiles, les folles, les derniers avec lesquels elle travaille/a travaillé. Sa parole dit la vérité, pas celle qui fait les lois, pas celles qui donne des droits, une autre, de celles qu'on entend parfois dans un bar ou une nuit. Anne m'a fait travailler mon regard. On croit et on s'espère souvent bon, à l'aise avec la pauvreté et la précarité alors qu'on ne les a pas forcément rencontrées. Anne m'a fait l'effet d'un boomerang. J'ai mangé ses paroles et sa gueule lors de ce week-end, puis chez moi, quand on a bu ce vin bio dégueulasse et digéré cet entretien (commandé par/pour TRACeS). Anne est une femme facile à comprendre puisqu'elle dit tout CASH... mais elle est impossible à saisir tant ses forces, ses souvenirs, ses actions tournent autour d'horizons que nous cessons d'apercevoir, aujourd'hui, jour après jour. La Liberté comme panorama, Les Droits Fondamentaux comme gaz naturels, et l'Universalité comme marais. (merci Anne, petite fontaine).


[1]              Enseignement type 1 pour « léger » (enfants souvent issus du quart-monde, de l’immigration, adaptés à « leur » monde mais pas au monde normalisé. Enseignement type 2 pour les trisomiques. Enseignement type 3 pour les caractériels (?) et les autistes

[2]              référence subjective faite à un autre classement, celui précédant le travail de Jean-Martin Charcot, le clinicien parisien. Les hystériques étaient considérées comme des filles légères (moralement), des simulatrices et des manipulatrices. L’hystérie (et d’autres troubles neuro-psychiques étaient, avant Charcot (et après lui encore) était considéré comme le privilège des femmes (sorcières, prostituées, femmes stériles, …) grâce aux enseignements d’Hippocrate et Platon (hystérie: utérus en grec).
Cf.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Hyst%C3%A9rie

16:01 12/06/2011 | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, poly-tiques |  Facebook

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