16
nov

Expo « tu ne vois pas, alors regarde… » de Véronique Vercheval


Voir sans être vu. Un vieux rêve. Être au milieu de yeux noirs, de cannes blanches, de chiens jaunes, de nappes bleues. Couleurs, formes, voix au pays des paupières creuses. Ici, c’est l’expo photo « tu ne vois pas, alors regarde… », regarde un peu [1]. Véronique boit du vin rouge. Je sais qu’il y a du thon dans le sandwich mou plutôt que du mou de chaton. Je peux éviter de marcher sur la queue de quelqu’un.

J’ai de la chance.

Là. Devant nos yeux, des drames dédramatisés ? Pas vraiment.

Une scénographie sobre, oui, aucun pointillés en relief jusqu’aux murs, comme ceux dans le métro pour éviter de s’envoyer en rail. Le parcours n’est pas fléché. Demmerde toi si t’as pas d’yeux.  Allez, c’est quand même pas drôle d’être aveugle, surtout quand on n’a pas le chien qui va avec. Remarque, j'ai appris que statistiquement, les Golden retrievers sont les chiens qui mordent le plus (parce que c'est le chien que tout le monde a, normal... je veux dire, statistiquement). 

La dame à la rétinite pigmentaire s’appelle Eliane Wouters, elle pose devant son portrait. 

-         Dis-moi où je dois regarder !

Elle lance en l’air.

-         Où tu veux !

Répond l’autre œil, celui qui clique, son élastique vocal dans l’espace. Au-delà d’un réel connu. Dialogue de sourds.

 

Moi, j’ai les questions qu’on se pose. J’ai d’la chance. J’écris, je lis, je mate, je reluque, je zyeute, je voyeuse, je vole un regard, je dissimule, je plisse les paupières, je cligne, je fais la biche, le bisou d’papillons, j’ouvre grand… eux ? 

-         Vous êtes voyante?

-         Oui, moi, je suis voyante. 

 

Mais pas médium hein. Je réponds à Célestin Makeu, l’aveugle écrivain noir qui dit qu’il est dans le noir total. On papote. Je fixe ses lunettes noires des années 80, je tente de mesurer un regard, une réponse en plus du sourire et de ses poils de nez qui frémissent quand il cause ce nez en l’air. Il ne sait pas que je mate ses poils de nez instamment. Si le Vivre Ensemble est un but ultime, inabordé, que faire d’un Ecrire Ensemble. Voilà, je suis animatrice d’ateliers d’écriture pour super-voyants et j’aimerais réfléchir à un atelier d’écriture mixe.

Je cherche une piste illustrant l’envie. Ecrire dans le noir, les yeux bandés, avec une presse en braille, dans le sable blanc ? Célestin a ma carte de visite, j’ai son numéro de portable. Il ajoute quand on cause projets en coure qu'ill a dit à la dame du CPAS le mois dernier :

 

-         Vous ne me reverrez plus !

 

Il n’est pas ici pour chômer. Chômeur et aveugle et noir, c’est pas de cul.

Allez, je me rattrape de ma boutade made in Coluche ringard avec une phrase sympathique ?

Au royaume des borgnes, les aveugles sont rois. 

Tu vois ?

Allez, je le dis. L’émergence d’un atelier aussi fortement, aussi précipitamment arrive souvent. Là, j’aborde une crainte intense, profonde, ancrée face au manque, à l’handicap.

 

Elevée par une-qui-marche-plus-ni-ne-respire-plus-seule, entourée d’un-qui-n’a-plus-toute-sa-tête-sauf-le-jour-du-seigneur, aimée souvent d’un-qui-ne-va-pas-mieux-un-jour-sur-deux, adoptée par une-qui-a-perdu-un-sein-mais-qui-le-vaut-bien, je dois être celle avec les maux « normaux », les maux "allô maman bobos"; une séance psy, un massage aux pierres chaudes, un gommage à l'huile d'argan, un chocolat 89% et hop, ça repart.Je me dis ça, comme ça. Ah si, juste une malformation génétique aux yeux, justement, mon épicanthus à tendance télécanthus, j’en suis si fière que j’en ai remercié mes parents dans une lettre, surtout que mon fils en a hérité. C’est mon défaut qui trompe les apparences. On me croit Eurasienne quand je suis Bourguignonne à tendance Banlieusarde. 

J’ai x fois rêvé de perdre quelque chose, quelqu’un, la face. Ai-je déjà rêvé que je perdais la vue ? Comment deviennent les rêves quand les images s’emmêlent ? Se brouillent ? Les aveugles perdent la face de l’autre ? Du monde ? C’est être ivre sans lumière ? Saoul sans répit. Sophie Calle a demandé ce qu'était le bleu à un aveugle de naissance. Il a répondu, lui.

 

Et ceux qui sont là… d’où leur vient cette forme de compensation ? De vie revisitée ? Emilio Messina, obturé du nerf optique s’est ‘récupéré’ quand il a perdu le 2ème œil, comme si la certitude du manque, de l’absence ne pouvait que créer le remplissage, l’invasion salvatrice (même si j’imagine là un manque de choix, presque, une évidence pleine, sûrement). Quand on a plus rien, on descend pas plus rien.

 

Je reviens à mes yeux. L’empathie ou la trouille ou la curiosité ou l’incompréhension ou la naïveté ou le désir, tous là, à la sortie de ce centre de la jeunesse, digne des outrages urbains de Ceauşescu. Un lieu perdu en plein Bruxelles. Personne n’a jamais vu cet immeuble, une dizaine de personnes cherchait l’endroit quand je suis arrivée.

 

Je suis au Monk, j’écris dans les rabats du livre de l’expo (15€). Tout le monde fume dans ce bar. Je vois le brouillard persistant, son possible, une brume sur la rétine, son possible, un filtre dans l’iris, son possible. Si je perdais ma vue me resterait-il ma vision ? Apprendrais-je à danser le long d’une barre de pompiers? Serais-je ‘enfin’ tactile avec mon fils avec toute sa peau qui pousse et avec ses yeux bleu gemme ? Pourrais-je reconnaître l’empreinte d’un chevreuil juste en plaçant mes doigts dans la boue ? Y a t’il un Braille des horizons ? Une loupe des paysages ? Le shakra du front peut-il s’ouvrir à répétition ?

Ok, je ferme les yeux quelques secondes. Je joue à l’aveugle.

Seulement, je me souviens que mon sac est ouvert. Et si on me pique mon portefeuille. Et si on me verse du Rohypnol dans mon Bailey’s on ice ?

Si je perdais les yeux, je courrais vers la méfiance ? La perméabilité ? L’idée d’un monde extensible ? D’un moi malléable ?

Tout est ouvert.


S’offrir un costume d’aveugle pour Noël mais récupérer ses visions sans dommage au nouvel an. Une obturation d’emprunt.

Comment ça fait ? Comment ça se fait ? Comment fait-on quand on …

La page blanche est couverte, reste la place pour une phrase. Faudrait qu’elle soit dramatique, théâtrale, pimpante, presque étincelante (on approche Noël et ses guirlandes).

Une morale ?

Du genre, y aurait bien dans le monde plus d’aveugles que de non-voyants.

Ouais, pas mal.

 

 

[1] Copyright P. Bruel

 

 

kimberley par véronique v.jpg

Expo: Tu ne vois pas, alors regarde...

30 Portraits de personnes non ou malvoyantes.
Salle de la Jeunesse, Place Sainte-Catherine à Bruxelles
www.v
eroniquevercheval.net
http://veroniquevercheval.blogspot.com/2010/11/tu-ne-vois-pas-alors-regarde.html

20:52 16/11/2010 | Lien permanent | Tags : arts, humoeurs |  Facebook

Les commentaires sont fermés.