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Van Lier - L'INTENTION SEXUELLE


CHAPITRE IV - LA BIPOLARITÉ

 C'est curieux, se dit-elle, que pour moi il soit un visage avant tout, et que je veuille être un corps pour lui.

André Pieyre de Mandiargues, Le Lys de mer.

Depuis les grottes préhistoriques il y a une mythologie du masculin et du féminin [18]. Non seulement nous nous sommes entendus pour reconnaître à l'homme et à la femme certains caractères opposés, mais nous avons voulu y voir l'expression de phénomènes plus larges, intéressant l'univers, manifestant sa structure primordiale. Ainsi a-t-on assimilé le masculin à l'été, au sec, au lumineux, au solaire, à l'aérien, à l'actif; le féminin à l'hiver, à l'humide, au nocturne, au lunaire, au terrien, au passif[19]. Ces spéculations, en germe dans l'hermaphrodisme des statues africaines et polynésiennes ou dans la symbolique indienne du lingam-yoni, ont sans doute trouvé leur forme la plus achevée dans les conceptions chinoises du yang masculin et du yin féminin, rendant compte de la formation des cinq éléments, des points cardinaux, de la terre et du ciel, de la montagne et de la vallée, des espèces végétales et animales, des rapports sociaux. Agrandi de ces perspectives, le coït, en croisant l'homme et la femme, serait le lieu d'un événement cosmique privilégié. Il rassemblerait les principes d'être.

La vérité est moins simple. Si toutes les cultures présentent pareils jeux d'oppositions, les couples d'opposés varient. Les indigènes de Port-Darwin assimilent au masculin l'humide et au féminin le sec, parce que, dans leur climat contrasté, la saison sèche est la bonne (fertilisée), la saison des pluies la mauvaise (fertilisante), et que les mâles, ne pouvant à la fois « régir et personnifier » le « bon côté de l'existence », se sont identifiés à l'humide pour dominer le sec [20]. En allemand, le soleil est féminin, la lune masculine. Et Margaret Mead a montré comment la douceur « féminine » et la violence « masculine » s'inversent lorsqu'on passe, dans une même région de la Nouvelle-Guinée, des Arapèches aux Mundugumors, et des Mundugumors aux Tchambuli [21].

Or pour notre propos, qui est de dégager une essence, il importe de déterminer en quoi contrastent les comportements sexuels de l'homme et de la femme, mais en faisant abstraction des particularités de culture. Y a-t-il une méthode qui nous permette d'accéder sur ce point au « naturel », c'est-à-dire à l'ensemble des possibles d'un être (la culture est déjà un choix) dont la réalisation ne le mène pas à des contradictions existentielles, à l'« antinaturel »? On ne saurait procéder par induction; un trait de comportement peut manquer ou être présent chez un ou plusieurs peuples, voire chez tous, à cause d'une inversion, c'est-à-dire d'un choix précisément contradictoire. Par ailleurs, il serait gratuit de postuler, à la manière de Simmel [22], une sorte d'essence métaphysique, en tout cas de détermination psychologique formelle des sexes; comment fonder ces couples de contraires, sinon par une vue de l'esprit? Et nous n'aurions pas plus de chance en invoquant seulement des structures anatomiques et physiologiques; la phénoménologie nous a prévenus que les traits bruts ne sont pas un destin; le sujet les assume en des sens opposés; la petitesse de taille engendre l'humilité ou l'orgueil.

C'est néanmoins du côté des caractères physiques qu'il faut poursuivre le fondement d'une « nature sexuelle », car il n'est pas toujours sûr qu'on les interprète à son gré. Supposons en effet : a) qu'ils fassent partie d'un être selon son espèce et l'inscrivent ainsi dans un groupe considérable; b) qu'ils l'invitent à des préférences à l'égard des pôles de toute existence, lesquels se distribuent en deux grandes classes :

sujet                                        sujet-objet

décollement                             contact

faire                                         laisser-être

dynamisme expansif                 dynamisme adaptatif

images posturales                     images viscérales

discontinuité                             continuité [23]

Portons en compte, comme y insiste le structuralisme, que l'homme est un animal classificateur, qu'il tend à souligner les différences, surtout quand leur confrontation permet de réaliser à l'échelle sociale l'être humain complet que chacun ne peut accomplir à part soi. Alors, il y a gros à parier que, malgré les ressources de la liberté, la plupart choisiront le rôle que leur suggèrent leurs structures physiques; bien plus, ceux qui décideront de faire autrement n'y parviendront qu'en nourrissant quelque contradiction profonde, c'est-à-dire en posant le caractère « naturel » de ce qu'ils contrarient.

Or certains traits physiques qui distinguent les hommes et les femmes répondent bien à ces conditions. Nous allons essayer de les relever en montrant à chaque coup l'attitude existentielle et donc sexuelle qu'ils suggèrent, et qu'ils finissent, grâce à leur convergence au sein de l'individu et du groupe, par proposer comme « naturel ».

 

LES ORIGINALIT ÉS PHYSIOLOGIQUES

Je ne pouvais trouver entre ce corps et le mien que des ressemblances.
Marguerite Duras, 
Hiroshima mon amour.

Rappelons brièvement les faits. Le garçon dispose d'une innervation plus développée des articulations, ce qui, joint à sa puissance musculaire, lui donne la faculté de déplacements larges et nets, la fille excellant dans les déplacements réduits et subtils. Nous connaissons mal le travail des hormones, mais globalement les androgènes développent plus l'agressivité que les œstrogènes [24]. Ensuite, le corps féminin est plus fluctuant que le masculin : si la femme résiste mieux à la maladie déclarée (en d'autres mots, si elle se montre plus homéostatique par rapport aux dérèglements graves), elle est plus sensible aux petites fluctuations, celles de la température, du sucre et du taux acide-base du sang[25]; elle subit les atteintes considérables de la menstruation, de la défloration, de la gestation et de la lactation; du même coup, elle se vit plus traversée, plus habitée, hantée et soutenue à la fois par la nature, laquelle l'imprègne d'autant mieux qu'elle lui intime moins des actes que des devenirs secrets, germinations ou mûrissements. Il y a aussi un sens à dire que l'homme a une constitution d'attaque, mobilisant rapidement mais pour un temps assez court des énergies surtout motrices se répandant au-dehors, tandis que la femme a une constitution de réserve, mobilisant plus lentement des énergies à long terme et se limitant au corps lui-même, comme il se voit dans la grossesse.

Quant à l'orgasme féminin, il est moins abrupt, plus étalé dans le temps, comme les zones érogènes féminines le sont dans l'espace. Mais surtout, alors que l'orgasme masculin, en raison de la rigidité pénienne, reste relié au système musculo-squelettique, soutenant l'éveil de la conscience, l'orgasme féminin pleinement abouti, c'est-à-dire utéro-annexiel, suppose dans sa dernière séquence la relaxation complète des muscles de la vie de relation [26]; c'est pourquoi la femme vit cette phase, sinon dans l'inconscience, du moins dans une conscience si peu discriminatrice que les renseignements que nous possédons à ce propos nous viennent des partenaires masculins.

Mettons ensemble ces caractères. On conclura sans doute que, chacun à leur façon, ils invitent davantage la femme à un dynamisme adaptatif, au recueillement sur son propre corps, à des rapports fluides avec le milieu, privilégiant les images viscérales, les attitudes de laisser-être, de continuité, d'épreuve de soi comme d'un sujet-objet, et même comme d'un sujet encore nature, tandis que le garçon est stimulé au dynamisme expansif, au faire, au décollement, à la discontinuité, à l'attitude d'un sujet à distance des choses et devant le monde, aux images posturales.

 LES CONTRASTES DE CONFIGURATION

L'idée d'une similitude qu'une différence rend plus sensible…
Georges Bataille, 
L'érotisme.

Mais ces originalités physiologiques, malgré leur importunée, n'ont sans doute pas, sur la distinction des sexes, jetant d'influence que les facteurs anatomiques. Quoique statiques, ceux-ci sont plus apparents; ils se prêtent mieux à la comparaison visuelle, la plus nette; ils demeurent dans l'imagination et fournissent matière aux arts et à la littérature. Il faut s'attendre à ce qu'ils soient particulièrement éloquents chez l'être humain, s'il est vrai qu'un animal exhibe un corps d'autant plus expressif que son index de céphalisation est plus élevé [27].

A ce propos, Buytendijk a soutenu que la femme avait une apparence plus symétrique, ce qui lui ferait exprimer l'acceptation, le recueillement : prêtres et orants de toutes les religions adoptent une certaine frontalité, tandis que les conduites de mise en question se manifestent par les dissymétries du visage et du corps. Le corps féminin ferait preuve également de plus de juvénilité, c'est-à-dire de disponibilité aux possibles, s'alliant bien avec la prédominance de la symétrie [28]. Mais ces traits sont enclins à varier selon les cultures. Tout en reconnaissant qu'ils éclairent la femme occidentale et s'accordent assez avec les structures féminines essentielles pour être presque constants, nous ne les compterons pas parmi les caractères premiers sur lesquels nous voulons prendre appui.

Par contre, il est bien fondamental que la femme ait un corps plus offert, plus proposé que celui de l'homme : le développement des mamelles et des hanches comme aussi la constitution adipeuse rendent plus voyantes ses zones passives, celles qui ne sont pas agissantes comme le visage, les mains, les muscles. Tandis que le corps masculin devient significatif dans la mesure où il annonce ou rappelle des actions, celui de la femme se suffit assez comme présence ou comme paysage. Dans l'art et dans la vie, en sus des significations qu'il a, il est sens, Goethe eût dit « forme » [29].

Et plus offert, il s'ouvre davantage. Sans doute la matrice n'est pas le simple terrain de croissance que voulait Aristote, et l'ovule est aussi actif que le spermatozoïde, mais la femme demeure sexuellement réceptrice et se vit - est vécue - comme le lieu d'un devenir; son corps s'offre mieux en accueil, refuge, repos, pour l'enfant et l'amant. Somme toute, il y a deux modes de l'ouverture. Celle de l'homme, proversive, brisée [30], se préparant à disposer des objets autour de soi en un monde, dans l'activité du travail ou du jeu expansif. Celle de la femme, recueillante, intussusceptrice, consentant à déclore la forme pour la nourrir, pour enrichir son immanence. La posture coïtale féminine des membres inférieurs est le mode ultime de cette brisure d'enveloppement, de cette rupture et proposition de soi pour accueillir en soi. L'anatomie consonne donc à la physiologie lorsqu'elle invite la femme à se vivre, plus que l'homme, en sujet-objet pour les autres mais aussi pour soi-même, à se percevoir comme le lieu d'un laisser-être dans le contact, la continuité, le recueillement sur le devenir Intime, viscéral.

Néanmoins nous omettons ainsi le contraste anatomique essentiel : la présence ou l'absence de pénis. C'est un phénomène remarquable, fortement souligné chez l'être humain du fait de la station debout, de la centralité de l'appareil génital, de l'accentuation pubienne du système pileux, qui signale le sexe immédiatement après le visage. Des Vénus préhistoriques au Zeus de Sounion, la statuaire a commenté cette façon dont notre corps se focalise diversement vers le triangle génital et désigne un être bipolaire. Il y a là une expérience plastique et affective complexe dont nous allons devoir sérier les aspects.

00:20 20/06/2010 Publié dans Général | Lien permanent |  Facebook

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