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Textes d'un Braconnage vertueux

cara barer damagedbookÀ l'âge primaire, je lisais les X-Men, les Strange, les Comics, je me disais que les méchants étaient mes alliés favoris.

À 11 ans, je lisais les Paperbacks éroticopornocons de l'étagère trop haute dans le café de mes grands-parents, je me disais que l'Interdit était mon personnage favori.

À 13 ans, je lisais le Seigneur des Anneaux, le Cycle de Dune, les Robots, je me disais que l'Ailleurs était mon antre favori.

À 15 ans, je lisais Miller sous ses Tropiques et Burroughs avec sa pique, je me disais que l'Ivresse était mon trou favori.

À 18 ans, je lisais les Blacks qui voulaient le Power, poings levés, je me disais que la Lutte, finalement, était mon crédo favori.

À 22 ans, je lisais la Bâtarde, l'asphyxie, l'affamée, je me disais que la Laideur était mon matériau favori.

À 27 ans, je lisais Otomo, Shirow, Matsumoto et quelques autres Mangaku, je me disais que le Trafic d'organes était mon sport favori.

À 32 ans, je lisais les classiques au grand C, je me disais que la Norme pour la Norme était mon ennemi favori.

À l'âge de la Maternité, je lisais Pascal Quignard, ses Paradisiaques, ses Sordissimes, ses aphorismes, ses truismes, je me disais que le Bordel était mon empathie favorite.

À 46 ans, je lisais Nietzsche, Deleuze, Spinoza, Bourdieu, je me disais que la Crise allait être mon leitmotiv favori.

À 73 ans, je lisais des contes pour enfants, je me disais que l'Invisible serait mon V.I.T.R.I.O.L favori.

 

 

A 15 ans, le Tropique du Cancer de Miller, un Poche perdu dans la "bibliothèque" de mes grands-parents, me tombe sur le corps. Ni la couverture, ni le titre n'auraient pu plus m'attirer que l'encyclopédie des armes de chasse autrichiennes, le manuel de pêche à la mouche en Irlande ou les quelques 27 biographies du Général La Gaulle (dixit mon grand-père) dont les couvertures arboraient la Croix de Lorraine de Colombey-les-Deux-Eglises derrière un Général les bras en croix comme un Christ ressuscité. Chasse, Pêche, Tradition sur les étagères. Quelques animaux empaillés (trophées de chasse et animaux domestiques favoris), des années de poussière, et là, au milieu de tout ce monde décati, deux Tropiques. Cancer et Capricorne entre Poule Faisane et Perdreau. Ces deux tropiques vont ouvrir ce monde que j'appréhendais tant. Ce n'est pas tant le souffre, le mercure ou la rouille que je sentais dans ma bouche qui m'excitait, j'avais déjà lu quelques autres impuretés, mais bien le tout dicible, la liberté d'expression du corps et de l'esprit liés, la notion d'errance, de vagabondage.

À 18 ans, j'ai abandonné l'idée de l'école, je suis encore bonne élève mais c'est ma grande gueule et mes bons mots qui répondent aux injonctions des profs, mots hypocrites, joueurs, provocateurs, manipulateurs. Je ne veux pas réfléchir, ou fléchir sous le poids du cadre scolaire ou familial, je veux être dans les nuits, je veux sentir la sueur, me frotter aux murs, baiser, sortir, dériver, glander, errer, me perdre. Je lis la journée, je sors la nuit, je graffitise la ville de sucs et venins et salives. Je loupe des cours jusqu'à la veille de mon Bac que je passe avec une gueule de bois digne d'un vieux marin. Je veux de l'ébène, je veux de la transe, je veux du cliché, du référentiel, du clanique. Mes grands-parents, sentant la fugue, m'offrent à ma majorité un rosier blanc et une chevalière en or, m'avisant que si jamais je ramène un noir ou un arabe à la maison, ça chiera. Moi, je plonge, Sapphire, Saul Williams, Iceberg Slim, malcolm X, Gil Scott Heron, Maia Angelou, Racines, Wu Tan Clan, NTM, les Neg'Marrons. De lectures sombres (Lautréamont, Baudelaire, Verlaine, Corbière, ...), je tombe dans les lectures noires.

Je danse, je bouge mon bouldé, je touche des peaux, je teste, je mange, je capte, je tente, je suis la toubab des cainfs et la copine des mwinkas. Je suis plus noire que les blacks. Je dévore l'Afrique, les Antilles, Frantz Fanon, Aimée Césaire, l'AfroAmérique, les âmes d'ancêtres qui ne sont pas miens, des étrangers adoptés, apprivoisés, je change de sang. De cette période de mimétisme, de lutte (quand même aussi), de provocation (évidemment), de solidarité (universalisme doux), je garde le ventre, celui du clan, celui du monde, un ventre remuant, un ventre grandiloquent, un ventre noirci, pas encore calciné.

À 25 ans, une amie adoptive me prête un livre. La bâtarde de Violette Leduc. Tu aimeras, ça te ressemble, ajoute t'elle. Sur la quatrième de couv', des citations de la de Beauvoir et du Sartre. Je flippe, je ne vais rien piger. Existentialisme, Internationalisme. Féminisme. Mon-Cul-isme. Je lis un peu d’Hervé Guibert, un peu de poésie truc, un peu de roman machin. J'apprivoise mal le monde, je vis partout et nulle part. J'attends un truc. Et puis ce nom à la con, Violette Leduc, de quoi rebuter le plus rat des bibliothécaires.

Puis.

"Je suis un désert qui monologue".

Première phrase assassine, presque ridicule. Echo à celle de Jacques Rigaut "le jour se lève, ça vous apprendra".

La Leduc écrit d'un Soi dévergondé, en train d'être, entrain d'enfler, dégonfler, s'emplir, se vider. Va-et-vient du bien au mal, et le contraire. Une femme ligotée au monde par des liens filandreux, une forme organique de "l'enfer, c'est les autres", hein, Jean-Paul.
La Leduc en bave d'être vivante alors elle fait payer aux autres, la Leduc est une salope qui persécute sa dame de compagnie, qui castre des maris et allume des amantes.
Leduc, Super Laide aux pouvoirs du mot rageur. De ses livres, de sa langue, j'hérite d'une forme d'introspection violente, d'une écriture automatique fébrile, telle une lame d'assassin qui se menace du mauvais côté du couteau. Ecrire pour qui? Ecrire pourquoi? Leduc écrit, pas d'autre issue.

15:00 24/03/2010 Publié dans Général | Lien permanent | Tags : lis tes ratures, ego trip-e |  Facebook

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