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jui

seconde main

MURIEL BELIN sysipheLa chaleur donne au jour une vertu sensuelle, donner au corps une amplitude qui n'existe pas en hiver. Nos membres se touchent, en sueurs, en chaleurs, en leurres. Nos cervelles coulent et c'est le coeur qui prend le relais. Mouches qui copulent, hommes et femmes qui se rapprochent, gens qui regardent la bouche de l'autre en souriant. Latifah tient un magasin de vêtements seconde main. En rentrant de mon cours de langue cet après-midi, je passe devant. Deux noirs africains transpirent sur le seuil de la porte. Une russe tente de marchander une robe qui est déjà à un euro. Tout est très bien plié, même les piles de vêtements pour enfant ressemblent à un rayon de Zara.
Je ne cherche rien, surtout pas la parole. Un des deux Congolais (ils en parlent) louche sur mon décoletté. Je n'ai rien à cacher, je ne retiens plus rien depuis quelques jours. Je passe entre eux, ils ne bougent pas. L'effeuillage symbolique passe par l'effleurement. Je m'échappe vers le fond du magasin. Après le marchandage et les paiements, je reste seule avec la vendeuse aussi propriétaire du lieu. Derrière elle, des taches jaunes d'humidité forment des auréoles sur un mur peint en mauve. La moquette au sol ne va pas mieux. Magasin seconde main. Latifah a un ventilateur derrière elle. Il fait 32° comme l'indique l'enseigne rouge de la pharmacie d'en face. Latifah a un voile en dentelle blanche et un hijab bleu marine. Elle a le visage doux, ses lunettes dorées, ses taches de rousseur, son teint de café au lait ui donnent des airs de maman universelle. Je pioche quelques vêtements pour mon fils, tous rouges. Et je me dirige vers le fond. J'essaie une robe. Mes fesses y sont énormes. Le sujet de la météo entraîne notre dialogue du silence à l'échange, mais ici, tout devrait s'arrêter après que je paie mes articles. D'ailleurs, je reçois un appel d'E. Je lui demande de rappeler, nous devons parler mais là, je l'ai dit, je ne suis pas dans la parole.
Seulement, Latifah parle d'un coup de ce sentiment que je connais là, la solitude. Je ne retiens pas l'accroche du dialogue mais tout d'un coup, je me livre. Elle dit tout. Les nombreux enfants, les grossesses pendant lesquelles elle vomit du premier au dernier jour, les régimes ratés, le manque de Marrakech, ... ici, nous en étions encore aux évidences, ou quelque chose comme ça. Puis, le mot dépression, psy, anti-dépresseurs, absence, vide, l'incommensurable négation de soi... Latifah et moi parlons la langue qu'il nous est rare d'employer avec un inconnu. Latifah dit: quand je souffre trop, je suis dans une chambre qui est une boîte, des milliers de serpents sortent des murs, ils entrent dans ma bouche, et je ne peux même pas hurler. Je dis: quand je souffre trop, il y a des murs qui rapetissent, et des insectes noirs aux cent pattes me recouvrent le visage, et c'est comme si la lumière n'existerait plus. Latifah dit: en hiver, je n'existe pas, je dors 15h par jour, j'ai mal tout le temps, je ne parle pas, je baisse la tête dans la rue, je crains de rencontrer quelqu'un de ma famille, les anti-dépresseurs me donnent le vertige, j'ai un jour tenté de me suicider avec mon plus petit dans les bras. Je dis: c'est en automne que je disparais. Les dates anniversaires traumatisantes sont comme accumulées à la tombée des feuilles. Et depuis quelques temps, le début de l'été prend la même teinte. Il ne me reste plus que deux saisons pour vivre. Latifah dit: je monte dans l'avion vers la Maroc, je souris comme un âne. Là bas, j'ai tant d'énergie qu'on m'invite aux mariages... mais quand je reviens, je voudrais dormir 23h par jour. Je dis: j'imagine. Moi, je ne dors pratiquemment jamais, mon corps a dépassé les limites logiques depuis des années, du coup, j'ai souvent l'impression de vivre à côté de moi et de parler pour ne pas me dire, de penser être ce que je crois et n'être qu'une image de moi même, en décalage permanent, jusqu'à faire payer aux autres cet état hors de moi, jusqu'à leur faire mal de me laisser dans une réalité étrangère et contrite dans un mensonge, dans une contre vérité. La vérité doit me faire peur.
Latifah dit: j'aimerais que tout s'arrête, mes hallucinations, mon hébêtement, mon stress... je suis constamment à bout... je sais que je me cache de la vérité. C'est dingue que le psychisme ait autant d'influence sur la chair. Je suis croyante, ça n'a rien à voir mais c'est avec la foi que j'ai appris que nous ne sommes que peu de chair, et en fait, c'est la foi qui m'a fait réaliser que je suis en dépression, car c'est là que mon psychisme commande mon corps... comme si quelque chose d'indicible pouvait tout contrôler. Je dis: ce serait trop simple si nous n'étions que chairs, même les animaux n'ont pas cette "chance". Latifah dit, en pleurant: ça me fait du bien de dire ça, là. Aujourd'hui, j'ai voulu fermer le magasin, mais on peut pas faire ça.

J'essaie une autre robe, elle me va bien. Noire, évidemment, en coton, pour l'été. Coupée au dessus des genoux. "Elle vous va mieux que l'autre, je vous la fais à 3€".
Les vêtements pour mon fils, rouges, ma robe noire, tout à 5€. "Vous laverez tout car certaines fringues ont pris un peu d'humidité". "Oui!".
Quelques recommandations plus tard, milleperthuis, régime où on ne mange plus le soir, daflon contre les jambes lourdes, boire du thé vert, marcher pour éviter de piétiner, écouter son corps quand il donne des signes de faiblesse, penser à ce qui fait du bien, aimer nos enfants car ils sont ce que nous sommes aussi, voilà que nous tombons d'accord sur les évidences et les croisements. Latifah a vraiment l'air d'une mère universelle, j'aimerais la prendre dans mes bras, parce qu'elle a encore les yeux humides, parce que je me reconnais en elle, parce que nous avons atteint ce que je n'ai plus atteint depuis des mois, l'émotion. Sauf la haine, mais là, c'est une autre histoire.
Je lui dis: je m'appelle E. Là, j'apprends qu'elle se prénomme Latifah. Je n'habite pas loin, je repasserai, aussi pour prendre des nouvelles. Oui, repassez, ça me fera plaisir.
Dans les paradisiaques de Quignard, il y a ce terme "jadis", lequel en Orient définit ce qui a été, ce qui est, ce qui sera, un jadis qui ne s'achève pas à l'instant fini mais qui perdure jusque là. Le Jadis permet de reconnaître ceux qui ont été là, qui sont là et qui le seront. Latifah doit être une femme de mon jadis. Je repasserai.

19:33 01/07/2009 Publié dans Général | Lien permanent | Tags : ego trip-e, humoeurs |  Facebook

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