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sep

bordel de transports peu communs

James jean & Kenichi Hoshine my childrenbordel de transports en commun, je suis éduquée, hein, de la haute (ses doigts se pressent les uns contre les autres, avec ce geste qui montre l’argent, je me doutais qu’elle s’assiérait près de moi, je suis dans les places des vieux et des gens qui parlent seuls, en face, déjà, une femme arborant une coupe à la brosse et une canette de Carapils raconte ses malheurs à la vitre) de la petite aristocratie, peut-être disons le ainsi, enfin de celle qui a vécu grâce au Congo, je déteste les bus parce qu’ils ne viennent pas quand vous avez besoin d’eux, comme les enfants, ou comme la police, enfin, je n’ai pas besoin de la police, et mon fils, le bienheureux, médecin vétérinaire en chef, (elle met son pouce vers le haut, façon approbation romaine, verdict d’agrément), très bon fils, à Noël, personne n’invite Mamouchka à dîner, la bouffe, je m’en fous, je m’en fiche, voyez, je mange peu, une tomate, un œuf, je suis contente, je ne mange pas beaucoup, j’aime les crustacés mais je n’ai plus confiance, mais le geste, le geste, personne ne fait plus de geste, moi, j’aime tout le monde, tout le monde, sauf les… vous êtes belge ? (non, je suis française)… ah j’adore les françaises, j’aime tout le monde sauf les… mes p’tits enfants sont superbes, Aurélie la plus âgée, 26 ans, une beauté, un peu peste, soit, mais très belle, elle a réussi, sauf avec son compagnon, un con, attention, je suis cultivée, un con quand même, c’est le gendre de mon fils, médecin vétérinaire en chef, le père d’Olivier, il a eu son bac, on avait eu peur parce qu’il avait doublé ses humanités, enfin, son année de baccalauréat, je parle français, j’ai septante sept ans et soixante-dix-sept ans, Olivier a réussi, en sciences, c’est un matheux, moi, je suis une littéraire, je suis sourde depuis 1949, les médecins, le spécialiste, les ORL, à Paris, à Aix-en-Provence, où habitent aujourd’hui mes enfants, moi, je suis éduquée, j’ai fait mes études à Lyon, vous connaissez Lyon ? (elle cligne des yeux et des dents, aller-retour vers Lyon, vue d’en haut de notre-dame de Fourvière, la vieille dame se souvient, je me tais), en 1949, ils m’ont dit, madame, vous n’entendrez plus jamais, je me souviens, la dernière chose que j’ai entendue, vous êtes belge ? (le whisky souffle de dedans sa bouche, je détourne le nez mais montre ma bouche car elle lit sur mes lèvres. Non, je suis française.), ah j’aime les français, d’où en France? (Proche de Paris). Paris, c’est beau mais c’est si cher, j’ai vu Béjart en juillet, à Paris, un spectacle avec TOUT, trop de choses (vous avez aimé ?), bof, savez, trop d’orgueil, béjart, béjart, moi, j’ai vu de la danse comme de l’amour, j’aime tout le monde, sauf Béjart, je préfère Placido Domingo, lui, il a la classe, ou Luciano Pavarotti, vous allez me dire, c’est bête, je suis sourde mais j’aime la musique classique, je suis sourde depuis 1949 mais j’ai entendu, j’ai vu le Boléro trois fois, aux Beaux-arts, ici, et à Nancy, ma mère est sortie première du conservatoire de Nancy, en théâtre, ma fille, je n’ai pas pu lui offrir la musique… mes petits enfants, mes enfants, j’ai quatre petits enfants, enfin, de mon fils qui est médecin vétérinaire, j’ai deux petits enfants, beaux, très beaux, mais je n’ai pas pu leur apporter les arts, la musique (mais de nos jours (j’articule), les arts sont accessibles à tous alors vous leur avez donné ce que vous avez pu donner, elle acquiesce), j’aime tout le monde, j’aime la musique, la musique c’est comme l’amour, j’ai aimé deux hommes, mais le second est mort, le premier, Paul, je peux l’appeler l’homme de ma vie, nous avons tous fait ensemble, les Ardennes, Marseille, enfin le nord de Marseille, parce qu’en dessous, c’est moins bien, j’aime tout le monde, sauf les, tout le monde, nous avons parcouru toute la Belgique, mais je ne me sens pas Belge, je suis arménienne, enfin, ma grand tante était polonaise, la famille était coupée en deux, Arménie et Pologne, je ne me souviens de rien de là bas, mes souvenirs sont sur le buffet, j’ai placé des punaises sur la carte des pays que j’ai vus, la Belgique, par cœur, j’aime voyager, j’aime tout le monde, sauf les… Vous êtes belge ? (je suis française, d’à côté de Paris mais je suis une bruxelloise adoptive), j’aime les français, j’aime la France, comment rentrez vous le soir ? (en bus ou à pi..), à pied ? Vous n’avez pas peur de vous faire agresser ? (je ne me suis jamais fait agressée, je n’ai pas peur), moi, j’ai des prothèses partout, des prothèses à gauche et à droite, je marche comme j’entends, je suis sourde depuis 1949, la dernière chanson que j’ai entendue, c’est celle de la môme Piaf, la vie en rose, c’est le disque qui jouait en bas, dans l’atelier, en bas, la vie en rose, et le boléro du Maurice Ravel, mieux que Maurice Béjart (l’alcool la rend drôle, peut-être que sobre, elle n’ose pas), je m’en souviens (vous avez un souvenir précis de la sensation, c’est mieux que d’entendre la musique, peut-être (j’ai honte de mes paroles mais Sasha continue, son serre-tête en velours noir sur ses cheveux poivre gris, une croix de St Christophe et un fer à cheval doré autour du cou) enfin, la musique, vous en entendez d’autres, non ?) Vous êtes parisienne ? chics les parisiennes, pimbêches aussi, (oui, presque parisienne, surtout bruxelloise), moi, j’aime la France, ma fille, Sabine, celle qui a fait les beaux Arts, elle joue du piano, elle danse aussi, mais pas chez Béjart, elle a regardé, pour me faire venir en France, mais c’est trop cher, ici, je paie 230€, un grand living, une grande entrée, avec la lumière partout, et une chambre avec vue sur un jardin, pas le mien mais c’est vert, il n’y a pas de baignoire, mais je me lave au lavabo, 230€ c’est pas cher, parce que je sors de ma mutuelle, ils m’ont demandé, à Fortis, ils sont très gentils, m’ont demandé 148€ pour les frais d’obsèques, les miens, ceux que je vais avoir, une fois morte, je me dis quand je suis triste, je me concentre et hop, je suis morte, j’ai demandé à quelqu’un qui connaît bien la loi si je dois payer mes propres frais d’obsèques, mon fils le vétérinaire médecin chef, s’occupe des chevaux de courses, sa femme, ma belle fille, je ne l’aime pas, elle m’en veut de ne pas avoir couper le cordon ombilical, mais mon fils aîné et moi, c’est comme avec son père, Paul, je l’ai aimé comme (elle ferme les yeux plus que les fois précédentes, je regarde sa bouche aux lèvres si fines que les dents semblent parler à leur place), Paul, nous avons tout fait ensemble, les Ardennes, les cinémas, les musées, les balades en forêt, le Quick, la nuit, nous avons partagé tant de choses, il est mort, mort comme le second, mais sans moi, vous habitez ici ? (oui, dans deux arrêts, je descends mais je vous écoute), vous êtes mariée ? (Presque, amoureuse en tout cas), oui, l’amour, j’ai connu, je suis sourde mais la dernière chanson que j’ai entendu, c’est la vie en rose, c’est de l’amour, il y a dix ans, j’aurais donné dix ans de ma vie pour entendre encore, et aujourd’hui, il faut m’opérer le genou, j’ai déjà des prothèses en haut et en bas, et je me demande, entre des pieds et des oreilles, je me demande ce que je préfère, je crois que je veux pas qu’on m’opère, surtout, j’ai septante-sept ans, je suis sourde depuis 1949,je peux vivre sans entendre, mon fils, le médecin chef vétérinaire m’écrit, je ne lui ai pas répondu, parce qu’à la St Sylvestre, je n’ai pas de nouvelles, superbe mon fils, très élégant (le pouce romain de nouveau debout), ma belle fille a un physique ingrat mais elle élève bien ses enfants, le grand est parti à la Martinique, chez les noirs, j’aime la France, hein, j’aime tout le monde sauf les, j’habite dans un petit appartement, seule, parce que je refuse d’aller avec les vieux qui meurent dans des cages à vieux, je vous jure, vos parents sont vivants ? (oui, j’ai cette chance), moi, je préfère être morte qu’enfermée, je sors beaucoup encore, ma canne et moi allons en ville souvent, je ne connais rien aux nouvelles choses, mon fils vétérinaire pour les chevaux, en chef me dit sur Internet, qu’on peut tout trouver, vous êtes mariée ? (Presque ! (je réponds « presque » trop facilement, elle m’a pris la main depuis quelques minutes déjà, elle parle avec des intonations très différentes, du cri au murmure, sa tête virevolte entre deux mots, les gens la regardent, ils pensent, elle est folle)), j’aime tout le monde sauf les turcs parce que je suis arménienne, et l’Arménie et la Turquie, c’est pas l’amour, James jean & Kenichi Hoshine regretj’aime tout le monde, c’est comme ça, je suis quelqu’un de très sentimental, j’aime parler aux gens, (le bus klaxonne et s’arrête net pour éviter un chauffard, le temps s’arrête), bordel, pardon, je suis éduquée, de bonne famille (les doigts reprennent le toucher du papier monnaie, et elle hausse les épaules pour revenir à elle), ma famille, enfin, celle que j’avais, était très… (les doigts ne s’arrêtent pas de compter), moi, aujourd’hui, je donne 50€ à chacun de mes petits enfants, je ne les vois pas souvent, j’envoie un billet par la poste, bien caché le billet, je ne suis pas avare, je suis économe, je fais ce que je peux, faut pas être avare, vous êtes avare, vous ? j’aime tous mes enfants, mes p’tits enfants, j’aime tout le monde, ils voudraient plus, peut-être que je pourrais puisque j’ai soixante-dix-sept 77 ans, j’ai pas beaucoup d’argent, j’ai qu’un compte, mon second mari ne m’a rien laissé, des ennuis et un enfant, mort, (le bus repart mais si brusquement que tout le monde vacille),j’aime tout le monde sauf les flamands, ils mettent le désordre en Belgique, à cause d’eux que les bus n’arrivent pas quand on les attend, (nous sommes coincés entre deux voitures garées en double file, la canne tressée en os de Sasha se fait happer par une petite fille dans une poussette, la petite fille est somalienne ou éthiopienne, je crains la phrase qu’elle ne prononce pas), j’aime les enfants, j’aime tout le monde sauf les, (la petite fille tire sur la canne, je souris), vous avez des enfants ? (non, pas encore), je suis sentimentale, (elle repasse le pli de sa jupe avec fermeté malgré ses mains frêles, puis revient poser sa main sur les miennes), vous êtes jolie (merci, mais elle ne me regarde plus, Sasha, je dois vous quitter), oui, (je me lève, elle me retient un peu,m’embrasse sur la joue en serrant ma main), madame ou mademoiselle ? (Mademoiselle), au revoir ! (Prenez soin de vous, Sasha, je bouscule les gens sur mon passage, les portes se ferment sur mon sac, je glisse au dehors, le temps est revenu). (le bus me dépasse, je la regarde, elle est penchée sur la petite fille dans la poussette,enfin, je crois. Dans ma rue, c’est l’heure de l’allumage des becs de gaz, la rue contient son air, je rentre chez moi, j’écris ces quelques lignes, adossée à une vie en rose ( ?) et 58 ans de « surdité »).  

© Milady Renoir – 24 Septembre 2007

Illustrations by James jean & Kenichi Hoshine.

22:25 24/09/2007 Publié dans Général | Lien permanent | Tags : texte |  Facebook

Commentaires

"je me sens mieux là, qu'ici. (pour l'instant)."

eh bien ça te réussit !

Écrit par : n | 24/09/2007

Très beau, rapide, volubile, comme ça coule d'une bouche inconnue. Dommage qu'elle n'aime pas les turcs, la vieille dame - bon, 58 ans c'est pas une mémé non plus - parce que le mien est si bon, si doux...
Après, on la voit après lecture, on la suit dans la rue. Magie de l'écriture.
T'embrasse vrai, ma fillotte. Ta PicMum

Écrit par : Piclune | 25/09/2007

mais mais ma Pic, elle a soixante dix sept ans d'âge et 58 ans de surdité, on lui reproche pas de pas aimer les trucs mais d'être sourde, on lui pardonne bien!

Écrit par : Milady | 25/09/2007

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