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Portrait de Fernande - (texte pas factice de l'atelier Milady du 29 mai)

en réponse à une des contraintes de l'atelier MiladyRogerio reis The Queen of TRash Rio Favelas, voici le petit portrait tout craché, tout véritable d'une dame de là-bas, pas très loin, et déjà presque partie.

 

 

 

Fernande Percheron, blonde aux yeux bleus mais aussi chanteuse de bals, fille d'agriculteur prospère, charmeuse de vipères, vélocipédiste de mère en fille, tête de mule.

Fernande porte aujourd'hui 88 années de yeux bleus… humides au premier coup de balai, fous au premier coup de fourrage.

Il y a eu chez Fernande, des moissons d'hommes, d'amants, de propositions, mais elle ne partageât, selon la forme digne, la couche en bois d'un seul homme, (pas un homme de paille) le mieux bâti, le plus robuste, comme un Marcel Cerdan un peu cul-terreux.

Il y a chez Fernande, une grande télévision bicolore laquelle hurle au point maximal, peut-être pour remplacer le mieux bâti, ce plus robuste, lequel cultive aujourd'hui des pissenlits dessous les pierres.

Fernande a retourné plus de pyjamas de lapins féconds que de jupons mais sa voix, elle, la montrait nue sous les harmonies des Frehel, Damia ou môme Piaf.  En des temps de guerre plus virulents, elle recouvrait les sons des bombes rien qu'avec un bout de sa gorge blanche. 

Fernande, comme dans les mots de Brassens, monte et descend les vallées de son pays pourtant de moins en moins fleurissant, de moins en moins ensoleillé. Depuis la pose de son bassin en plastique (une marche traîtresse dans une cave aux anfractuosités un peu sous estimées…), son vélo est orphelin, ses jambes moins berceuses, son derrière moins tangué.

Fernande n'abandonne pas ses rituels quotidiens, la promenade. Elle remarque les glissements de terrain, le manque de bosquets, l'assèchement des nappes phréatiques, l'amaigrissement de sa poitrine et le creusement de son postérieur. Fernande arpente les rues au goudron craquelé du village, lequel l'a vue naître, elle chantonne encore des thèmes d'autre fois, seuls les vieux peupliers de l'allée vers le cimetière (ceux près du puits bouché depuis la dernière pollution au chlore d'un agriculteur nouvelle vague (pas un gars du coin) plient d'émerveillement au son de son organe sibyllin.

Fernande est sourde depuis douze ans, tout le monde l'admet (même le spécialiste des myosotis[1] à la capitale) sauf elle. L'été dernier, elle est allée visiter sa fille au Canada et c'est à cause de leur satané air conditionné qu'elle a attrapé un froid d'oreilles. Depuis, elle ne peut se débarrasser de ces bouchons de froid, elle n'entend plus, sauf peut-être quelques vieilles ennemies, telles la fille du maire (vieille fille qui refuse de prêter le pressoir pour faire de la gnôle) et sa bru radoter au camion de la boulangère, qui distribue le pain.

Fernande a vu partir le rebouteux (la maison est depuis rachetée par des parigots), le garde-chasse (devenu inspecteur des impôts à la ville), le patriarche (mort dans sa pisse), le berger (aujourd'hui éleveur d'autruches et de maïs OGN (Fernande n'aime pas les acronymes) et son audition en moins d'une décennie.

Mais si tout change, si tout va mal, si y a plus de saisons, si les jeunes d'aujourd'hui sont des péteux, elle rentre immanquablement chez elle, chaque soir qu'elle compte, parce que la maison, elle, ne va nulle part. Elle dit que les murs retiennent les souvenirs, que sa solitude et sa mort ne se racontent pas d'histoires, elles. Elle a bien une dernière volonté, de celles qui obsèdent les réveils et les sommeils… surtout, (elle insiste lourdement, le précise à chaque visiteur curieux de sa santé) "il faudra pas qu'on l'emmerde avec des chrysanthèmes sur sa tombe, non seulement ça fait ringard mais surtout ça pue."

 

© Milady Renoir - 29 Mai 2007 – Atelier Superstitions.

Art by Rogerio Reis



[1] "Oreilles" en langue de là-bas.

08:39 01/06/2007 Publié dans Général | Lien permanent | Tags : texte, atelier, ego trip-e |  Facebook

Commentaires

Délicieuse cette Fernande. Tout est bon dans ce texte comme dans un bon pot-au-feu. Merci Milady.

Écrit par : Carla Ferro | 01/06/2007

merci Carla. j'attends TES textes... beaux comme t..

Écrit par : Milady | 01/06/2007

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