6
déc

F A I M

adam szrotek breadRecroquevillé sur ses tendons, le corps poreux, il avance, de pavés en déchets, de rocailles en barbelés. Son pauvre corps pétri par des vents et des pluies sans honte. Il avance, tant mal que pire. Un petit carton mental coincé entre les omoplates, son chapeau vissé sur son désespoir, il ne s’aperçoit pas son piteux état. L’errance n’est plus une sentence, c’est son devoir.

Hier, un chien lui a parlé. Lui et le chien se sont racontés leurs déboires, tous deux assis sur un banc, dans le grand parc à coureurs. Les autres survivants qui passaient ont cru voir une scène bien banale, un vieux monsieur promenant son vieux chien. Personne n’aurait pu se rendre compte qu’il n’y a pas eu d’histoire entre le chien et l’homme. Après plus d’une heure dépensée à lâcher leurs vannes, le chien et l’homme sont partis chacun de leur côté, sans se retourner. Se retourner, c’est regarder en arrière, il faut faire attention, parfois, le cœur, accablé, ne reprend pas son souffle.

 

Les rues sont des putains qu’il emprunte tous les jours, gratuitement. Elles mangent ses ongles sales, ramassent ses cheveux morts, lui massent la plante des pieds, lui laissent des sons dans la tête pour la nuit silencieuse. Des amours.

Il aime particulièrement les vitrines des shops. Chaque néon est un clin d’œil, chaque objet est une histoire, chaque visage cristallin est une ombre. Il reste parfois planté plusieurs minutes, les yeux dans le verre. Il avale les récits, les illusions de ceux qui vivent derrière, de l’autre côté, au chaud, au cœur du monde.

Dans l’étalage, parfois, il revoit un faciès connu ou une trouvaille familière dans la chose qu’il vise, un repas de famille dans un bijou, un prénom aimé dans une chaussure, un moment d’amour dans une plante jaune. Il ne se souvient plus du nom, celui qui lui servait de repère, encore hier. Personne ne l’appelle, ni ne le nomme. Sa naissance n’aurait de trace que sur un papier défraîchi ? Dieu que le silence est mort. Il craint le silence comme la peste alors il avance. Il marche.

 

Une jolie vitrine en or.

Il pose sa main sur la poignée…

 

il poussera la porte vitrée la petite clochette tintinnabulera la boulangère accourra le saluera il indiquera poliment un pain au fromage la quiche aux oignons et le sablé laiteux au miel la boulangère enveloppera tous ces petits délices soigneusement lui demandera s’il désire autre chose il hésitera pour prendre une brioche bien molle mais non il répondra non pas pour cette fois merci heureux qu’il sera alors de se gâter un peu il paiera avec un billet frais la boulangère lui rendra la monnaie en petites pièces brillantes lesquelles il placera nonchalamment dans sa poche les anses du sac en plastique blanc entoureront bien fort ses doigts forts il sentira le léger poids de ses mets il salivera même en pensant à la table sur laquelle il dégustera cette collation la table à quatre pieds avec une nappe en tissu un verre de vin bon marché des couverts qui claquent en cadence avec les aiguilles de la pendule sur un mur dans une pièce chauffée lumineuse il pourra sourire puis se reposer repu et calme

 

Il pose sa main sur la poignée…  La boulangère le regarde de travers, il cherche le courage au fond de sa poche, il mendiera, il osera cette fois. Mais au fond de sa poche, il y a un trou qui le happe. Derrière le trou, tout au fond, un tourbillon, un vide. Il lâche la manette de la porte-machine, fait un pas en arrière. Dans la vitrine suivante, il y a des viandes rouge vif, lascives, dégoulinantes de feu. Il cogne son front contre la vitre, fixe une découpe de porc. Il l’exècre. Il l’adore. Il la désire, voudrait toucher cette tranche écarlate, lui planter les doigts, les dents, lacérer les nerfs, mordre le plaisir, sentir la vie gonfler dans sa gorge. Le boucher, un gros mâle possessif, tient le couteau dans une main et sa proie dans l’autre. Des petits lambeaux rouges collent sur la peau de ses mains massives. Le vieil homme convoite les miettes enflammées. D’un coup sec, le boucher assomme un animal déjà mort.

 

L’homme s’enfuit. Il court. Il s’envole. Il s’échappe de la tentation, du doute, de la vrille, de la conscience. À peine deux pavés dépassés, son corps s’agenouille. Rien ne s’acharne plus que la fatigue. Il laisse sa tête tomber en arrière. Il ouvre la bouche, laisse entrer une écharpe de fumée noire sortie d’un bus qui parade sur la route, puis il aspire un nuage d’éther blanc. Il mange, enfin. Alors il vit puisqu’il mange. Il mange.


© Milady Renoir

Texte écrit sous contrainte d'atelier

Art by adam szrotek

22:31 06/12/2006 Publié dans Général | Lien permanent | Tags : atelier |  Facebook

Les commentaires sont fermés.