30
nov

Chronique de mon enfance: Madame Gauloise

Joseph Seigenthaler The Whites_BW_20K

Je me rappelle une vieille cliente du café de mes grands-parents

En plein cœur d’une banlieue parisienne

un café nommé l'Aquarium,

ça ne s'invente pas

un bocal à alcooliques

faux paysans, vieux ouvriers, nouveaux immigrés, au total, de nombreux paumés

le café tenait encore debout grâce à deux devises

une affichée

« la maison ne fait pas crédit »

et l’autre, telle une écharde dans le sol

« boire pour oublier qu'on boit »

(comme disait le vieux poisson rouge Bordeaux)

 

cette cliente, morte d'une overdose de boîtes de thons

lesquelles elle avalait le midi, avec un peu de mayo "maison"

la mixture écrasée avec un oeuf dur à un franc volé du distributeur à oeufs durs

celui en forme de poule,

celui posé sur le comptoir entre deux Ricard.

 

elle n'avait de nom que saoule et puante

on l'appelait Madame Gauloise pour son côté France profonde

les symboles, c’est fait pour les chiens

mais elle en était (des symboles et des chiens)

et aussi pour l’odeur de cigarettes sans filtres imprégnée dans sa blouse

 

je n’ai du l’embrasser qu’une fois, quand elle m’a offert un jeu de cartes publicitaire pour mes 10 ans

le souvenir du contact de ses joues est aussi rêche que frêle

ses poireaux, ses oignons, toute une soupe pour son visage

 

une femme née trop âgée et trop infirme pour boire sans tomber

et pour tomber sans boire

(puisque le chagrin rappelle le chagrin)

 

ses amis, des ombres

ses yeux, des cloches

ses lèvres, des perchoirs à perruches

 

Elle se pissait dessus après le 9ème Ricard (en moyenne)

Elle ne disait rien, appuyée contre le mur

Jusqu’à ce qu’un autre pilier de bar s’en rende compte

Alors le garçon de café sortait la serpillière

Lui demandait de se pousser

Puis épongeait son urine dans un rituel expiatoire

Une remontrance, quelques pleurs et la journée pouvait recommencer presque là où elle avait débuté, dans un affluent du néant

 

Elle s'offrait pour chaque jour (de fête) un pousse-café,

un grand Calva dans un verre minuscule

(lequel ma grand-mère offrait une fois par mois)

sauf qu'elle ignorait le café,

ce café qui pensait qu’à refroidir, un peu comme sa destinée

 

une fois, elle a cru les dires imbibés d’un autre agité du bocal

Il lui a dit que les chutes du Niagara avaient flambé...

ah ça, ça lui avait fait de la peine, quel gâchis!

 

Elle était énorme, obèse de coeur et de cor(p)s

elle poussait une charrette en tissu avec deux roulettes farcies de vieilles feuilles mortes 

dans laquelle elle collectionnait des Kleenex usagés et des sacs Monoprix fripés

 

je me rappelle que je l’évitais en rentrant de l’école

pour pas qu’elle m’offre une vieille pastille Valda

de celles qu’elle coinçait dans sa gorge en hiver

« pour pas attraper la mort ».

 

Madame Gauloise,

Une véritable  nature morte, une peinture à l’huile

 

ses mentons trempaient dans ses seins

ses seins trempaient dans ses ventres

ses ventres trempaient dans les égouts

 

et elle, nageait la brasse dans l'anis.

 

elle tenait le bar sous son bras, comme un bon vieux copain

elle était toujours trop gentille, mielleuse et terriblement collante, 

comme la glue sur le papier tue-mouches

comme le gras sur son petit peigne en os sur le faîte de son crâne

comme sa peau sur le mur

comme son âme sur les limbes

 

je me rappelle, j’ai encore un peu de peine.

 

 

 

(Une prochaine fois, je vous parlerais de la Crevette, alias Georgette, la femme toujours vêtue de rose qui était restée coincée le cul dans les toilettes à la turque!)

 

© Milady Renoir

Art by Joseph Seigenthaler

 

 

13:24 30/11/2006 Publié dans Général | Lien permanent | Tags : ego trip-e |  Facebook

Les commentaires sont fermés.