16
mai

un matin pour rien...

Il fait matin. Ils sont debout ou assis. Ils cherchent le terreau. Femme lui sert le café, le sucre, le bol ébréché. Tout est là. Au centre du rayon de la circonférence de leur union. Homme dit merci comme un « je t’aime » anodin, tel un mot dans un engrenage, une passion cloutée dans un présentoir d’insectes morts. Femme répond « de rien » par inadvertance alors qu’il y a tout (justement), trop de tout mais surtout parce qu’elle s’en fout (pour l’instant), que tout ou rien équivaut à pareil avec lui. Homme remue son liquide (trop) chaud, brunâtre comme le silence, le sucre avec dans ce bol (ébréché), l’ennui jouit et cet Homme, tout ce qui remue l’ennuie. Et Femme remue. Elle déplace tout (ou rien), elle repose ces petits touts à côté de rien, elle époussette, déblaie, organise, il voudrait la paix (plus que le ménage). Le silence n’existe plus, Homme le cherche doucement mais tout est mouvement et bruit.
Femme lui parle de bricolage parce que Voisins s’y sont mis (eux !). Homme trouve que le bricolage est une affaire de spécialiste, comme l’obstétrique et l’astrologie. L’adresse, dont il a parfois voulu faire preuve, se loge plus aujourd’hui dans la dissimulation et l’abnégation que dans la réparation (et certaines choses ne se réparent plus, pense t’il) ou pire, dans la construction. Il n’est donc pas spécialiste et n’ira pas au cours du soir de bricolage pour tous.

Femme déplore que Homme se sente si peu concerné par le logis. (« Home Sweet Home » inscrit sur le tapis d’entrée, jaunit). Homme ne se sent plus du tout, ni concerné, ni mort, il voudrait juste que Femme se taise.
La rengaine s’enchaîne, ses sabots racle le linoléum, tout s’attend à ce que tout recommence. Et c’est ainsi que tout recommence.

Femme sait que Homme voudrait le silence, et puisque Femme est (finalement) une femme libérée, elle se résigne dans la confrontation, elle ne lui octroiera ni quiétude, ni intelligence, ni même quelque propos complaisant pour atténuer le choc. Elle comblera l’ennui et la colère. Homme se prépare déjà à l’éboulement de vocables, illustrés de petits dictons hypra cons (rira bien qui rira le dernier, ah si on m’avait dit, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, etc.).
Femme veut qu’il succombe, qu’il soit pénétré par sa voix, son ambition. Femme aime aussi citer les autres en exemple, ils sont alors les modèles qu’elle habille d’idéal. Homme s’en bat les gonades des autres. Souvent, quand il lui arrive de les observer, ces autres, il se trouve assez chanceux parce qu’il est seul, isolé donc unique et qu’il ne sera jamais pris en exemple pour alimenter une dispute d’autres.
Femme est clanique, elle aime l’union qui fait la force, elle fantasme d’être une meneuse de revue(s), une cheftaine au devant d’une horde de louves, lesquelles, la nuit, émasculeraient les pleutres et les lâcheurs. Femme aspire souvent à se faire attacher à un pare buffles, de se faire traîner dans la savane par un chef Dogon nu et rustre. Homme le sait bien, femme lui a avoué lors de leur dernière conception (jour J plus 486). Depuis, il bande mou, pour l’irriter un peu plus. La baise l’ennuie (ça remue !), tout ce suscite un effort l’ennuie.

Il pose la cuiller sur le set de table en rotin, aperçoit, entre les tresses du set, des petites miettes de pain. Homme trouve alors une métaphore (il aime la facilité et la poésie de supermarché) : Femme est une grosse miette de pain coincée dans sa tresse de rotin.
Il sourit béatement, on pourrait croire à de la sérénité, mais tout est rien, et son contraire. Pris dans ses pensées comparatives/contemplatives, Homme n’entend plus Femme qui s’égosille, répétant à l’infini une question qui concerne quelque chose qui ne le concerne pas.
Femme reprend son souffle, elle a appris à expirer depuis que Homme souffle. Femme sent bien que Homme s’évapore, qu’il s’évanouit dans ses airs de mâle repus. Femme pense, dans ces moments là, engouffrer le sexe et la tête de Homme dans le micro ondes (combiné avec four électrique avec option broche tournante) pour que l’explosion advienne, que l’onde jaillisse, que le cri du corps surgisse… Femme espère enfin que Homme sera Parkinsonien pour qu’il reprenne le goût à la branlette quotidienne, laquelle excitait Femme quelques années auparavant. Femme replace sa première phrase dans le contexte, articule avec didactisme froid, hausse encore son ton (déjà proche du haute-contre) et tremble (niveau 5 de l’échelle de Richter).
Tout à coup, entre en trombes le chien familial et il réclame à manger. Alors Homme sort de sa nuée. Il aime ce chien, ce chien qui ne demande pas qu’on lui bricole sa niche ou qu’on lui confectionne une étagère pour bibelots déterrés, ce chien qui ne lui raconte même pas sa journée à renifler l’anus de ses congénères. Homme regrette un temps inconnu où on pouvait renifler l’anus de l’autre sans se manger une mandale au nom de la mémoire des Suffragettes.
Femme nourrit le chien sans conviction, puis enlève le bol de Homme parce qu’il n’y a plus qu’un fond. Mais ce que Homme préfère, ce sont les fonds, les fonds de bol, de bouteille, de femme, il aime la dernière goutte, le pré néant, l’approche du désespoir, Homme aime les fins (même celle qui n’ont pas de fin).
Femme rince le bol sans se douter de l’importance de ce fond sacrifié. Elle essuie ensuite le bol renouvelé et prêt à l’emploi (comme elle avant le mariage), le range sur l’étagère (bancale). Femme aime l’étalage, le classement, l’ordonné, le rangé, quand tout a sa place et que tout y revient après un possible désordre.
Homme ne s’en va jamais ailleurs pour créer la surprise, le trouble, il stagne comme un vieux nénuphar fané. Homme n’est pourtant pas une fleur. Femme aime les fleurs (les Hortensias surtout). Femme caresse le chien, ce chien qui lui est si peu fidèle, qui la promène au bout de sa corde sciante. Femme quitte la pièce sans caresser Homme, qui lui est si peu fidèle, qui la mène au bout d’une corde.
Homme regarde l’heure, il hait les aiguilles, elles remuent, ces salopes, elles le fatiguent, le temps le fatigue… tout ce qui remue l’ennuie.

 

© Milady Renoir

 

Art by Chagall

14:00 16/05/2006 | Lien permanent |  Facebook

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