14
déc

Arbres d'Hiver

Les axes de mon séjour ici-bas s’étalent en deux arbres d’hiver qui s’étirent dans mes veines, bâillent tendrement à l’orée de mes traits.

Premier, cet arbre d’hiver a le faciès d’un caniche joufflu, il préside une butte dans le giron d’une vallée défraîchie de bosquets. Les lièvres sont des pleutres, et je ne déteste pas la chasse. Il y a mon grand-père, l’élémentaire homme robuste, l’heureux campagnard, son nez terreux scrutant des mâchefers  tortueux. L’orage est une femme, le tonnerre, son bourreau. Il parle fort, roulant des « r » comme des mécaniques. Sa langue est plus vigoureuse que son érudition, mais les comètes lui parlent. Il déprécie les étrangers (parce qu’il ne reconnaît plus ses terres, et parce qu’il n’a pas eu/pris le temps d’apprendre sur autrui), tue des sangliers à l’aide de poudre grise qu’il confectionne sur la table de cuisine, et il joue, toujours, avec les quetsches, son visage, des femmes, ses fleurs, mes radis. Il lève son bras forteresse quand je fuis Colin Maillart, il massacre le frelon qui m’égorge, il déchire la nuit avec des artifices de pompier quand je crains le fond de l’horizon.

Il y a si peu, les blouses amidonnées ont implanté en sa maison une prothèse plastique, cent agrafes l’emprisonnent dans un corps reconstitué. Les escarres grimpent le long de sa peau tannée, au creux d’un lit qui ne lui donne plus le sommeil.
Je partage notre absence en craignant que l’arbre canin ne lui arrive plus au regard.

 

Deuxième, cet autre arbre pétri d’ondulations géologiques me rend ma poussière d’enfance. Celui-ci, avec son corps de cerf à l’essence de cèdre imbibe mon origine. Au centre du grand parc, une maison bourgeoise, des personnes grabataires, parfois séniles, déambulent, nourrissent les cols verts, parlent de genres que je n’assimile pas. Les bras de mon fondateur sont chauds, éloignés par une diabolisation vagabonde, depuis une séparation des biens en une unité du mal, et craignent l’étreinte comme la guerre. Le quotidien s’exaspère de ne pas être journalier, et c’est toute une débandade de confusion affective qui nous tient loin de nos archanges. Mon père n’est pas prophète, ses poèmes lassent les individualistes, énervent les crabes du quotidien, mon père aime maladroitement, mais sûrement. Je l’ignore alors. Pendant ce temps, incrusté dans mes emblèmes claniques, le cèdre aux branches de cobalt régnait encore en maître sage sur les vies et les morts des passants malhonnêtes. Je l’oublie un jour, jusqu’à ce qu’il brûle. Tombé pour ma France, l’éclair le fusilla, tout comme cette cellule froide de mon amour gisant.
Mon père aujourd’hui repousse dans mes loges, entre rides d’eaux et jardins parcellés.

 

Troisième, mon arbre d’hiver prend racine dans mes antres assidues. Il prend la forme de brindille tandis qu’il a les racines d’un orme. Il n’y a pas de meilleurs souvenirs que les actions présentes, je garde une pose contemplative et aimante au creux du faîte de cette éminence animée, et compose les patelles d’une pointe d’ignition qui engendra les bras d’un dernier quatrain.

 

© Milady Renoir

 

 

 (Art by Amie R. Gilligham)

11:04 14/12/2005 | Lien permanent |  Facebook

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