15
nov

naître, c'est déjà mourir.

J’ai mes règles.

Le sang fluide, puis grossi, déverse sa fébrilité dans l'ombre des cuisses. Il est chaud, brûle mon enfance. Le lin retient l'envie, la dégradation, l'affaiblissement. La honte se cache dans son état primaire. Les autres ne le savent pas mais je saigne, comme une biche traquée, comme une faune blessée, amputée de ce qu’il y a de plus précieux et de plus infâme. L’œuf se malle, se valise, se casse. Oscillation lunaire, le sang marque les murs des prisons enfantines. Je voudrais tout blanc, s’il vous plait.

 

« Aujourd’hui, papa me touche le sein. Hier, Grand Père jongle avec mes brindilles. Et le barman dit merci mademoiselle en s’adressant à mes collants. Les toilettes pour dames, suis mon doigt, jeunette… Tu veux un bonbon, fille ? Tu as grandi… tu vas t’acheter un porte-nénés ? Et tu as un amoureux ? tu veux toucher ? Tu es une femme à présent…»

 

J’ai mes règles.

Ils rient parce qu’ils savent, parce qu’ils doivent bien sentir le fer mouillé, le coton souillé.

Ils connaissent l’erreur, l’envie et la fraîcheur de la crainte. Les loups délectent leur animalité de coussins garnis, de fenêtres voyeuses, de portes entrouvertes, ils espèrent le crin, le morceau… la curée sera bonne. Cent corps de chasse résonnent dans ce préau ouvert. Les chiens aboient, la maison flambe, rien à signaler. Elle arrive sur le marché, sa poitrine douloureuse, son bas-ventre effondré, vous verrez qu’elle ne pourra rien répliquer.

 

« Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine, pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma méchanceté ! Ils s'arracheront sans trêve des lambeaux et des lambeaux de chair ; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et brillera comme un diamant. » (Les Chants de Maldoror - Chant II)

 

J’ai mes règles.

Ma seule vertu, un silence creux, tel mon antre dilatée, rejoint les extrémités de mon organisme retroussé. Les bouts de bois calent les acrimonies derrière, au fond. Qu’on ne vous voit plus ! Je repousse chaque épanchement, de mes doigts simplifiés, quelques gouttes tachent mes phalanges. Ce n’est rien dit la mère infirmière qui compte déjà les années jusqu’à la gésine.
Ils me garderont précaire et vulnérable dans leurs approches hardies, insatiables et sirupeuses. L’épaisseur du sérum ne donne pas plus d’âme au signal de détresse.

 

« Nous avons créé l’homme d’une quintessence de boue. Puis, nous en avons fait une goutte d’eau dans un reposoir solide. Puis nous avons transformé cette goutte de sperme en un caillot. Puis nous avons transformé ce caillot en une bouillie. Puis, nous avons transformé cette bouillie en os. Puis, nous avons revêtu les os de chair, produisant ainsi une autre création. (…) (Coran, Sourate Les Croyants “El Mouminoun”, versets de 12 à 14) »

 

J’ai mes règles.

J’ai peur de me salir. J’ai peur qu’ils me poivrent et m’égorgent pour remplir la baignoire. Agnelet des dieux, pré-salé, la pomme dans l’anus, ils délivreront leur corpuscule au creux de ma faible poitrine. Le cri de la gorge enflée s’étend dans une glotte amère. Il est temps de se cacher. La pilule dissout les glaires. L’humeur, rouge comme la torture, émane des profondeurs de l’âtre. Le mucus, recouvert de gel aqueux, endort l’innocence au fond des draps. La toile tendue entre la descendance et l’aïeule trouble ce qu’il me reste d’opiniâtre. Parait que ça se soigne, disent-ils… Tu verras, tu vas t’habituer… et pendant ce temps, ils m’assomment.

 

© Milady Renoir

 

Art by Lyzane Potvin

00:14 15/11/2005 | Lien permanent |  Facebook

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