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aoû

Present Times For Ever

Je ne passerai pas la chambre 2. Je vais rester ici, dehors l’été trop long refroidit les graines. Je reste ici, avec un début pour origine et un horizon plat pour suite. Je suis arrivée, les valises écrasent mes chaussures. Les orteils bien rangés dans mes pieds, je compte jusqu’à l’infini. Je n’ai que faire de cette moquette rouge et chatoyante, de ces appliques prétentieuses, rien ne me séduira plus que ce début.

Je veux vivre ici, à l’entrée du tunnel, sans l’issue du dehors. Les portiques dans les paupières, je veux voyager immobile. Les portes qui mènent aux autres ne s’ouvriront que par le hasard des arrivées et des départs. Je n’ai pas la volonté du confort, ni même le désir de visite du dépassement ou la connaissance de cette réalité impersonnelle. La perversité de la diversité me fait craindre ce pas, celui qui est en trop. C’est décidé, ici et rien ailleurs.

J’ai la clé mais je ne vise aucune serrure. Les charnières de la porte qui m’a été louée peuvent bien couiner, grincer, pleurnicher sur leur seuil, je ne dépasse pas ce carré, les quatre lignes de ce cube s’aplatissent dans mon regard et c’est tout à fait rassurant.

Les paysages peints, ces panoramas prometteurs, clichés répétés sur des murs factices, des imitations déclinées à chaque étage, perpétuées jusqu’aux ciels, je n’y vois que du faux. Et ces plinthes blanches qui esquissent la ligne d’autoroute, rappelle moi de ne pas dépasser, de ne pas doubler, de ne pas percuter… ralentir, rester en ligne. Voilà ce que je récite depuis que l’on m’a jetée hors de l’ascenseur. D’ici en ici, la tête sur le sol, les paumes contre le palier, je suis silencieusement apposée sur mes pieds, les chevilles dans les barres de sécurité. J’entends les chiens qui hurlent, ces hyènes qui chassent, ces porcs qui urinent sur les territoires de crasse, chasse privée pour tous, je les entends aboyer aux sifflements de leurs maîtres sauvages, suant de toutes leurs cavités.

Ici, je suis à l’abri, juste avant la chambre numéro 2. J’ignore les néons des sorties de secours. Je me rassure de ce début, intact et froid, et si aucun enfant joueur ne vient m’agacer, si aucune femme bienveillante ne me retire mon manteau, si aucun homme séducteur ne vient me demander le numéro de ma chambre, je vais vieillir entre ces deux plantes en plastique, cachée derrière ce chariot trimbalant linges sales et produits de beauté normalisés.

Je vais être bien, ici, au chaud, à l’orée de ce couloir, long parce qu’il le veut. Les gens circuleront autour de moi, sans jamais m’adresser ni regard, ni sourire. Lorsque sonnera l’alarme, lorsque tintera le glas, j’ouvrirai une de ces lourdes valises, éparpillerai mes vêtements bien pliés, mes chaussures vernies, mes brosses à peine usitées tout autour de moi, je m’engloutirai dans le creux des manches des robes sibyllines ; nue et surprise, endolorie et engourdie de ne pas avoir bougé mes pieds pendant tout ce temps, je serai prête. Et quand l’incendie se déclarera juste avant la chambre 2, je fermerai les yeux, mes mains, mes oreilles, priant pour que mes cendres ne soient jamais dispersées.

 

© Milady Renoir

 

 

Art by Michael Wolf (clic)

08:50 30/08/2005 | Lien permanent |  Facebook

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