16
aoû

Dresde, 1915

Exercice autour d’une visite d’atelier d’expressionnistes allemands, ‘Je’ est un (trop) jeune poète qui erre dans un hangar de Dresde vers 1915. Autour de lui, les toiles d’Egon Schiele,d’Ernst Ludwig Kirchner, d’Erich Heckel, d’Otto Dix… il regrette de ne pas avoir été un choisi volontaire, une fleur au fusil…

 

Ici, entre ces murs sombres, ils sont assis sur leurs articulations, leurs bras végétatifs traçant de lourdes hachures sur des planches d’échardes, ils résistent sans eaux. Ils sont ces odieux rescapés, ces peaux de chagrin, ils gisent sur des banquettes de Galuchat rayées. Leurs haleines souffreteuses transpercent leurs poumons ophidiens, translucides. Je les reconnais, ils se présentent, faibles, estropiés de l’âme, chanceux d’une dernière chance futile et maladroite.
Là-bas, ils ont lesté les nus, les membres, les dépouilles, les autres, les frères, les purgés. Eux, ils sont revenus. Ces hommes d’entre deux vies, ces choisis volontaires balbutient des mots angulaires et hagards à l’intention de couleurs qui fanent dès qu’on les respire.

Je les crains et les adule tout autant ; j’observe, effaré, leurs yeux injectés de dérive inoculable, de délire cynique. L’âcreté de leur survie sertie au creux de leurs dents jaunit leur salive. Le goût de l’abandon funeste coule du sommet de leur langue, laquelle ils ne tirent plus que pour cracher des glaires morveux.

Ils bavent les immondices laissées par les camarades qu’ils n’ont pas pu sauver. Je suis debout au milieu des couchés.

 

Je souffre d’avoir été trop jeune, d’être né plus tard, de ne pas être mort avec leurs autres. Je suis un nanti, je les envie de leur expérience de la mort, de cette acide lucidité dont ils débordent. Leurs faciès tirés, dessinés d’arêtes crayeuses, conjurent les esprits rondelets et bourgeois qui forniquent sans peine avec les futurs oiseaux de malheur qui rôdent dans nos rues ; ces mêmes corbeaux ventrus qui m’enverront sur un champ de sentence afin que je sois la fragile semence d’un blé noir qu’ils moissonneront à même mon crâne. Je ne suis que la jachère de leur champ de bataille perpétuel en friche idéologique. J’admire leur haine pour ne pas être moi-même fort d’abhorrer par l’action, et non par ce désespoir citadin, cette dernière infection à la mode que j’apporte sur un plateau d’argent à ces tables sans pieds.

L’effervescence des ténias qui croustillent leurs sens n’a d’égale que ma passivité rageuse, j’aurais tant voulu être un des leurs, le frère qu’ils reconnaissent ou qu’ils pleurent, je suis celui qui n’a pas de guerre entre ses cuisses.

Eux, patients, ils attendent tout du rien quand je n’attends rien du tout.

 

(Merci et bravo à Tveroz pour son putsch littéraire de l’atelier Milady d’hier soir)

13:45 16/08/2005 | Lien permanent |  Facebook

Les commentaires sont fermés.