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"Homme tirant sur ses liens" de Paul Rebeyrolle

Trois lectures de “Homme tirant sur ses liens” de Paul Rebeyrolle

 

C’est une peinture composée de superpositions de substances colorées. Des cordes sont cloutées dans le mur et attachent une dépouille humaine. Les matières peintes sont collées entre elles, apposées et déchirées. Les formes humaines sont confuses, les membres épars. On devine que c’est un homme. Ses deux bras sont liés par les poings avec des cordes attachées à ces deux pointes, et ils sont tenus plus haut que son corps. On a du mal à distinguer les courbes, le visage est caché par les bras, à peine esquissé. Plusieurs couches de matières sont appliquées sans méthode académique évidente.

 

Ma vie ne tient qu’à deux clous. Mes peaux collées entre elles s’enfoncent dans la chaux bleue du mur qui ne soutient que mon étisie. Les genoux appellent les coudes. Les articulations nouées craquellent, se rident et jonglent avec mes os éparpillés au sein de mon sort.

Je me retiens de sombrer malgré moi, mon instinct dans les talons. Mes supports plantaires sont couverts de vergetures sèches et creuses. J’enfonce mes phalanges dans mes paumes pour réveiller les veines. Seule la souillure de mes yeux exsude. Le thorax ouvert aux suées, j’observe ardûment ces deux pointes métalliques qui défient la gravité de ma situation. Les cordes effilochées grignotent mon visage, liant les muscles au raphia gris, tels des sangsues gourmandes.

Je tire mon poids contre mes gencives, lesquelles grincent en transe maladive. J’aimerais entendre le bruit de mes canines évidées contre la croûte d’un pain blanc, je voudrais que le rire d’une femme brune rompe le silence blanc, qu’un corbeau orgueilleux scinde la journée sans nuit, je prie le dieu qui m’habite de me pousser dans le fleuve.

Mais la vie s’ennuie, elle s’allonge, elle durcit entre mes gencives apprivoisées. Mon sexe dérisoire coule lentement le long de mes muscles glacés. Mon envie s’épuise, et ce calme qui n’est pas assez rigide.

Le sommeil ne répare que mes cauchemars, il les enchaîne autour de mon cou, alourdissant ma nuque et mon incarnation.

J’attends le soupir délivreur, le hoquet qui sortira ses deux aiguilles du mur, qui m’extirpera de cet espace serré, qui sciera les clous que j’ai dans le cœur.

 

Les hommes l’ont amené ici. Ils ont rompu ses jointures à coup d’angoisse et de traîtrise, à bout de haine et de bestialité. Ils lui ont mis des bâtons dans les trous, des silex enflammés dans les pores, des doigts trop gros entre ses dents grisâtres.

 

Ils l’ont amené ici pour mieux revenir, pour qu’il soit disponible, ils reviennent toujours jusqu’au dernier temps de tout le temps.

Ils accablent son corps, lui demandent d’accepter qu’ils font ça pour son bien, que sans eux, il serait déchiré par les siens, que sa survie ici est plus chère, plus riche qu’une certaine mort dehors. Ils ricanent, de fait, se sentent forts, virils et vils.

Ils lui demandent son nom pour lui tatouer à coups de fer rouge, lui demandent son page pour additionner les chocs, lui demandent le temps qu’il fait pour lui rappeler le temps qui ne passe pas.

Au bord de lui-même, il crache sangs et viscères, fixant inlassablement les deux rivets roux qui le scellent au plâtre décharné. Il cheville son regard sur l’homme qui subsiste au fond de lui, s’interrogeant sur ce qu’il aurait fait à leur place.

09:08 27/07/2005 | Lien permanent |  Facebook

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