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jui

à FricNoir Ville.

Le bitume déchiré, les trottoirs fendus, les égouts règnent sur les trous, le paysage chaotique jaunit. Un trou dans un trou, un grand trou dans un trou plus grand. Les eaux verdâtres affluent telles des crinières de hongres fanatiques, ruisselant sur des terres étanches. Le gris du ciel déteint sur leurs faciès déjà imprégnés de décennies d’incivilités banalisées et de commune traîtrise. Leurs dos pliés, ils craquent leurs genoux contre les pierres saillantes, vomissent leurs racines au pied des arbres pleurnicheurs. L’amas corporel parcourt le chenal, les membres flottent presque mollement. Leurs peaux pâlies par les liquides froids se confondent avec le limon anthracite. La houille rouille les plasmas coagulés. Le courant alluvial avale les voitures, les loups, les nouveaux-nés et les matelas. L’unité est dans la déchéance.

 

Du haut de la ville morte, le président Lion observe et scrute. Son séant culminant sur un pilier d’albâtre, il vérifie que l’horizon se macule.

Pendant la nuit, en entendant les frontières se faire abolir, les limites se faire violenter, les horizons se faire piétiner, il a joui deux fois, fort. Ses reins tambourinaient les hanches délectables d’une jeune antilope blessée, sa langue élimait le palais de cet équidé effarouché.

Depuis des années, sans appétit, ni soif, sa panse trop lourde pour le sol, le Président s’est vautré dans le précieux, les offrandes blanches, sans répit, il a fait creuser les mines, fracasser les collines, poinçonner les barricades, allumer les pailles, épurer les femelles, étêter les jeunes pousses.

 

L’orgueil a supplanté la condition primale. De territoires plus longs en espaces protégés, de peuples chiens soumis en potences tortionnaires, le président éjacule à la face des planisphères tacites. Au Matin, le Président harangue ses soldats de plomb afin qu’ils transpercent plus goulûment les ventres faméliques, qu’ils s’arment de la haine des couards, qu’ils rient plus fort que des lycaons enragés.

Les spectateurs sanglotent, le film est trop triste, noir. La vue des fossés qui dégorgent, de la lave humaine bouffie de vers nettoyeurs, de sangsues parcimonieuses, d’hommes gargouilles aux sexes ficelés, est bien trop choquante, humiliante, coupe-faim.

 

Derrière les filtres médiatiques, dans les impasses, les suées de peur s’écoulent le long des artères fémorales, elles émergent de chaque pore visqueux, mais le Président, ses molosses, ses femmes s’en délectent. Les survivants, sacrifiés sur un autel nucléaire, prient une terre perdue, anémiée, déchue et ingrate. Les âmes se réfugient sous les ongles terreux, écorchées par les serres des charognards. L’issue est dans la fuite, elle-même assise à droite de la Faucheuse.

 

Attention, rien ne va plus.

 

Le Président Lion serre la main du Président Hyène, les singes applaudissent. Les valeurs tronquées sont certifiées, compostées, avalées.

Le rideau s’effondre sur les tableaux écarlates et abscons. Un béton de silence comble les trous, la naphte fumante recouvre les mains pointées vers le ciel menaçant, afin que la voiture longue et immaculée du Président pantin roule paisiblement, emmenant le roi des animaux arpenter son nouveau territoire.

 

© Milady Renoir

 

Texte écrit sous une contrainte d’atelier d’écriture sur le thème du reportage de guerre d’un point de vue extérieur, inactif. Contrainte inspirée du livre « Eden, Eden, Eden » de Pierre Guyotat : (Clic) Un article sur l'oeuvre de Pierre Guyotat dans L'Humanité

Présentation de l'auteur sur le site du CipM

Un dossier sur remue.net (site de François Bon)

Une interview de Pierre Guyotat dans le magazine Lire

 

(art by Alessandro Bavari)

13:09 28/06/2005 | Lien permanent |  Facebook

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