19
avr

BUS 113...

Arrêt du Cœur. Terminus, tout le monde descend. L’autobus roule sur sa tête. Elle a hurlé, puis juste avant le choc, elle a rigolé. Mourir écrasée sous un bus, c’était la probabilité vingt-sept sur sa liste. Pas sa favorite, non. Faire sa Dalida, ça, c’était glamour. Ou mourir ankylosée de venin de vieil amour, ça, c’était romantique. Même un train grande vitesse dans une capitale à la mode, ça l’aurait fait. Depuis longtemps, elle avait écrit sa petite nomenclature des morts possibles. Une sorte de roman non publié aux éditions du Néant.

Le chauffeur l’a trouvée belle, juste avant de la sentir sous ses pédales. Le pare-choc a rompu les os, c’est sûr, tout sera cassé. Devis bien trop cher. Plutôt la décharge. Petit corps compressé, œuvre d’artiste décadent. Ah non, n’ignorez pas le coup, c’est ce qu’il y a de plus percutant dans la vie, le dernier choc, la dernière violence.

 

Résultat. Le petit puzzle est incomplet, le steak humain est saignant. Le SAMU joue aux osselets. Papier. Ciseaux. Cailloux. Dr Maboul sonne trop fort. BIP. Revenez en deuxième partie. Ah non, désolé, pas possible, c’était votre dernière chance. TILT !

Avenir déchu. Bon, la respiration coupée, le sol apprivoisé. Qu’est ce qu’on fait ?

Oui, les souvenirs. Quatre à quatre, ils dévalent. Les marches de l’histoire d’une petite vie à ranger dans le tiroir dans la vieille commode, là, sous la photo de classe, entre deux diplômes forcés et une médaille de cross.

 

Le 113 l’emmenait à l’école.

Les cris, les couettes, les manigances, les pestes, les genoux pleins de cailloux, choux, hiboux, les élastiques, les sucettes, les cahiers cornés, les chansons qui pètent, les spirales, les règles, les doigts dans les charnières, les autres, les instituteurs qui sentent fort.

 

Le 113 l’a conduite à la gare. Les vacances, les colonies, les garçons, les couillons, les ennuis, les boutons, les jupes, les étangs, la boue, le sperme, les marguerites. 

Le 113 l’a emportée dans ces surréalités salvatrices parfois, vous savez, celles qui expulsent, qui exorcisent, qui fragilisent. Entre deux rêvasseries d’adolescence caduque. Lui, il m’aime un peu. L’autre, passionnément, et celui là, pas du tout. Et puis patatras, tous les mêmes.

 

Le 113 l’a trouvée enceinte, l’a ramenée saoule, l’a consolée seule. Triste fille sur une banquette déchirée, une banquise gélifiée, une banque abandonnée. Le cuir rebondi a cueilli ses pleurs, ses vomissures, ses griffes, ses marqueurs, ses tatouages. Le 113, c’était sa maison. Avec des jolis fenêtres sans rideaux, une famille bruyante, des voisins curieux.

 

Le 113 l’a vue, entre un rétroviseur et un regard de violeur. Le 113 peut témoigner, elle ne l’avait pas provoqué. Elle avait la jupe courte, oui, et les bottes cirées, oui et quelques bijoux pour briller dans la nuit, ben oui, c’est pourtant simple. Mais lui, il l’a voulue unique, originale. Tu seras celle. Et elle a compté les chewing gums collés sous les sièges, elle a senti la bière gluante au sol, elle a vu Hollywood sur de l’aluminium, mais il n’y a pas de ‘happy ending’ dans les bus de nuit.

 

Alors, quand elle a sauté devant, dessous. C’était pour lui dire au 113. Fallait pas me faire monter. Ta faute ! Pourquoi tu as ouvert tes portes, hein ? Et ton chauffage, à quoi il sert ? Et ton moteur qui hurle, là, il a plus rien dit, hein ? Ticket cher payé, monsieur le composteur. Poinçonnée dans le cœur, des p’tits trous partout.

 

Le bus se tait. Les pavés contemplent la scène d’un regard de concierge. Ils leur diront qu’elle a couru plein vent, face au diesel. La machine n’a pas pu l’esquiver. Elle courrait vite et fort, les jambes en avant, son cou tordu de douceur. Les platanes rigolent, pour une fois qu’ils n’y sont pour rien. Le 113 ronronne. Il voudrait repartir mais le corps bloque. Le bus l’a saisie au vol.

Paf la chienne, diront les commerçants. Pauvre histoire, dira le journal local. Y en a au moins un qui rit. C’est celui qui pourra enfin s’asseoir dans le 113, toujours trop bourré ce bus !

 

(Illustration de Jane Fulton: ’Broken eggs’)

13:30 19/04/2005 | Lien permanent |  Facebook

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