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fév

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Hier, légère d’un après-midi sans bureau, je lis dans la rue, telle l’adolescente convaincue de devoir montrer qu’elle a une tête sur des épaules, mêmes basses, aux passants soucieux. C’est la Leduc que je choisis. Son histoire romancée s’introduit dans mes mains. Je la lis entre deux rais d’astre jaune avant de rejoindre mon homme. Et tout en même temps, je pense à LA décision que je dois prendre, à celle qui bouffe mes sourires, à celle qui me sauvera autant qu’elle m’enfoncera, à celle qui rend mes "je vais bien" obsolètes. « La femme au petit renard ». Titre prophétique reprenant un vieux surnom donné autrefois par un traître psychopathe qui court toujours pendant que je recule, pendant que j'avance à enculons.

Dans cette rue qui me mène plus loin que je ne veux réellement, à droite, la maison de Michel de Ghelderode[1], à gauche, le foyer associatif « Le monde selon les femmes »[2]. Les coïncidences sont des putes, j'en rirais presque en d'autres temps.

 

Je marche entre deux sifflements d’ouvriers, ceux là mêmes qui me rappellent à une condition encore trop souvent bafouée, voire ignorée. En replongeant dans le résumé de la vie de l’écrivaine, je trouve une allusion au monde de cette Violette, cette femme que j’admire au travers de livres trop neufs, celle qui a créé un univers parallèle au commun, au simple, et cette histoire résonne dans mon présent. Un parallèle pertinent écrit à son propos en préface que je lie avec moi:

 

"Elle est restée étrangère au monde social. Son monde à elle: les objets qui l'entourent, un mangeur de glaçons sur le quai du métro. Mais la faim est une dure contrainte. Elle songe à sacrifier son objet le plus précieux pour réussir dans le monde utilitaire où l'on vend et où l'on achète. Vain espoir. Une inspiration alors la sauve: elle ferme les yeux, elle tend la main, et des pièces tombent. Elle vient définitivement d'anéantir l'univers de ses parents où la mendicité est déchéance. "La déchéance, disait-elle, foutaise, puisque naître, c'est déchoir."

Par-delà ses parents, elle retrouve un univers amoral où s'abolit la dignité en même temps que la vie avec les choses. Par la mendicité, elle reconquiert le paix et la sérénité."

 

Ce résumé est la parfaite identification de mon mal actuel ou plutôt une solution à celui là que je subis. Mendier pour survivre. Quémander pour revivre. Oublier la fierté salvatrice. Rejeter un orgueil nécessaire. Annihiler le combat de l’indépendance contre l'égide familiale, contre le regard inquisiteur. Avouer une « faiblesse » pour sortir du noir.

J’ai fauté, votre honneur ? Ah oui, j’ai fauté de cette faute terrible, celle d’avoir été muette devant le diable. Mais voyez vous, votre honneur, Dieu ne m’a jamais réellement intéressée. Dieu et ses sbires m’ont fait plus rire que d’allumer mes violons ou d’éteindre mes lanternes rouges. J’ai choisi l’erreur d’avoir eu la foi en un autre; n’importe quel autre, me direz-vous... le premier venu, m’accuserez vous. Le délit de confiance aveugle pour un être à changer. Péché d’orgueil, répéterez vous?

J’ai adopté Marie-Madeleine. J’ai copié la Samaritaine. J'ai mis trop de rhum dans mon tonnelet. Le coup a craqué, les chevilles ont cédé. Par terre, me voici par terre!

Et il tué mon dedans. Et il a craché sur mes valeurs.

 

Alors, j’ai cru que j’allais trouver la porte ou même une fenêtre, peu importe l’étage. Mais il a fallu le fond en guise de gong de fin. Il a fallu les feuilles mortes pour que je cesse l’apnée.

Alors, je cherche les « pourquoi » et les « comment ». Cruelles dérisions. Sempiternelles désillusions.

Mais il va falloir payer à présent. Le LOTTO, ça n'existe pas, mes pauvres espoirs.

La justice se croit divine quand elle ne condamne qu'à travers un bandeau de Colin Maillart malsain. Les dés sont pipés et personne ne contredit l’enjeu. Les croupiers sont partout!

 

Aujourd’hui, enfin, bientôt, je dois demander une avance sur un héritage, héritage déjà tant de fois controversé, utilisé contre toute dérive de rapport. J’ai grandi seule au milieu d’adultes cartésiens, leurs cerveaux en bouliers et leurs cœurs en maillets.

 

J’ai continuellement mendié de l’amour et, sans satisfaction, j’ai commencé à mendier les choses du quotidien pour rattraper mes échecs. J’ai même déjà tendu la main dans la rue, pendant quelques semaines, à des plus malheureux que moi, peut-être.

J’ai déjà dormi sous les ponts, j’ai déjà marché sur les trottoirs d’urine. J’ai déjà compté les degrés sous zéro avec un pull pour unique compagnon. Et les chiens qui rient. Et les chiens qui baillent.

 

Alors, revenir au sombre, devenir ce que j’étais déjà, m’angoisse. Il me le dit, mon homme. Il me l’a inculqué, mon PSY. Je dois LEUR dire. Ils doivent m’aider. Ils peuvent m’aider. Même si leur aide sera calculée, intruse, imbibée d’ingérence. Même s’ils vont se pavaner de cette raison qu’ils ont voulu clouer dans mon mode de fonctionnement.

Ils me diront qu’ils avaient raison, que je suis bien comme ma mère, que je suis une très mauvaise petite fille, que je n’avais qu’à pas y croire, que je n’avais pas à essayer, que je devais les écouter, faire comme eux, suivre les lignes, ignorer les virages, sombrer dans le commun, ne pas sniffer de l’original, ne pas respirer les dessous…

Ils me diront que je ne suis pas une adulte, que je suis une ingrate, que je n’ai encore rien compris. Ils me taperont sur les index avec leurs tés bien taillés. Ils me diront tout cela tellement fort que je vais devoir me taire. Ils parleront tellement que mes cris seront silence amer. Ils jugeront tellement que je ne serais qu’un pion dans leur jeu de l’affection, que je vais payer leurs fractures, que je vais devoir m’acquitter de fautes qu’ils m’octroient sans comprendre qu’elles pèsent déjà si lourdement.

Je ne veux plus aller à la ville, maman, ils m’ont pris mon panier d’argent.

 

Je n’aurais pas du me taire. Je n’aurais pas du « m’enfierter ». Si j’avais pris ce job au Crédit Lyonnais. Si j’avais écrit à ces gens bien placés. Si j’avais souri aux dîners en gants blancs. Si je n’avais pas fréquenté les noirs, les arabes, les pauvres, les autres. Si j'avais accepté d'accepter la becquée vénéneuse.

Si j’avais, et bien, j’aurais été heureuse, évidemment… heureuse comme eux, racistes, conservateurs... (famille-patrie-argent). Ils me l’avaient dit. Et j’ai fait l’autre. Et j’ai suivi ailleurs. Je ne regrette qu’une section, ils me feront regretter ça et tout le reste.

Mon erreur deviendra leur erreur et je serai la médiatrice de chagrin, le vecteur de honte. Je serais la bâtarde calcinée qui n’a pas écouté les siens, qui a rompu un cordon ombilical putréfié.

 

Ils attendent ça. Ils attendent que je crie « à l’aide » pour rire, tout rougeauds qu’ils sont de bonnes caves et de bons faisans. faites mariner le sanglier, l'enfant prodigue est déchu!

Ils attendent en haut des marches, les mains sur les hanches et les sourcils froncés. Petite fille, j’attends l’ultime rond-point. Je serre mes dents dans un garrot. Ils auront eu raison pour les mauvaises raisons. Et je pétrirai mon silence entre mes deux poings liés. Et je penserais « enculés » à chaque claque. Et je penserais « non » quand ils me feront acquiescer. Et je penserais « rien » contre ils me feront m’incliner. Et je penserais « mort » quand ils tendront leurs mains crochues. Et je réserverais leurs pierres tombales. La gerbe de fleurs sera jaune. Je les hais pour l’image projetée dans laquelle ils vont se baigner.

Mea culpa à moi-même.

Demain, j’ai trente ans et toutes mes dents.

11:38 09/02/2005 | Lien permanent |  Facebook

Commentaires

... Je t'aime

Écrit par : Julie-tte | 09/02/2005

... Emmy, avance... Tu as suivi la route, la bonne celle de tes envies, celle que te dictait tes bas fonds... Alors tu as la tête dans le caniveau, redresse, aspire de l'air et vis. Vis.
Pour répéter les mots de julie-tte, je t'aime aussi.

Écrit par : Nehmain | 09/02/2005

TU ES belle..
(fais voir tes ailes un peu?)

Écrit par : L. | 09/02/2005

putain y a tout sur ces commentaires bon, un commentaire merdique de plus
et avec panache!

maman louve, wake up, tu as tenu 30 ans - la moitié de ta vie - alors tu vas me faire le plaisir d'en tenir 30 autres et des glorieuses de préférance
t'as un homme qui vomit partout, des potes voir deux ou trois amis , un gendre, une fille adoptive et le must Moi
comment peux tu douter du bienfondé de tes choix?

plus sérieusement, si besoin MANIFESTES TOI bordel!

Écrit par : Blodhorn | 09/02/2005

... Une petite provinciale blonde de surcroit a envie de t'écrire.
Une petite provinciale blonde qui se sent quelqu'un quand tu poses ton regard sur elle.
Une petite provinciale blonde à qui tu as offert ton amitié.
Une petite provinciale blonde qui te regarde émerveillée, comme un gosse.
Une petite provinciale blonde qui te prend pour une mère de substitution.
Une petite provinciale blonde qui n'espère qu'une chose, c'est qu'à trente berges elle te ressemblera un peu plus.
Une petite provinciale blonde qui t'aime...
Très fort.

Écrit par : LuNa | 09/02/2005

je suis avec toi Je ne te connais pas du tout mais ce que tu racontes me fait penser à mes trente années d'errance passées...J'ai connu des années de disettes et de vaches maigres, j'ai connu l'abandon par les miens, j'ai connu la solitude et la merde affective, j'ai rampé par terre à moitié mort...mais je n'ai jamais lâché...brusquement Lorsque j'ai décroché mon diplôme ...le sdf sans familles et sans alliés est devenu fréquentable et j'ai infiltré leur milieu de rats sournois où l'on tire sur les ambulances...Tu sais sans doute qu'on effondre plus facilement la citadelle quand on se trouve dedans...charge à chacun de ne pas faire les tentantes compromissions qui l'empêcheraient de dormir...et de régler leur compte un par un à ces bâtard qui vous ont craché à la figure quand vous n'étiez rien à leurs yeux.

J'ai su aussi que la vie et son équilibre sont très fragiles...et j'ai vu beaucoup d'entre eux ravaler leurs certitudes quand elle leur a fait baver la bile âcre de la dépression, du burnout, de la tromperie, de la ruine et de la maladie...Nous finirons tous par ne plus être et nous n'emporterons rien...nous laisserons tout à nos enfants, comme notre corps inerte.

Je lis tes mots et mon cœur se serre j’aimerais pouvoir te dire des paroles magiques qui effaceraient ton désespoir et laisser libre cours à ma curieuse obsession, celle de se révolter contre la souffrance de l’autre, contre la tienne aussi.

Je voudrais t’écrire quelques mots doux comme Juliette…mais comme je ne te connais pas je peux juste t’écrire encore que je t’admire.

Écrit par : noé | 09/02/2005

Oui merci...

Écrit par : Milady Renoir | 10/02/2005

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