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nov

Pot de terre contre Pot de Fer

Amélie range les couleurs par grade dans l’arc en ciel. Elle classe en dizaines, en centaines, du numéro 2 au numéro 352 (Bleu Cyan) en passant par des couleurs qu’elle connaît pour les aimer.

Amélie positionne les pots, les tampons, les pinceaux et les palettes sur des étagères en bois et touche le rebord des pots en léchant parfois le surplus de gouache. Amélie pense aux enfants qui mélangent ses couleurs, qui posent leurs mains malhabiles dans les matériaux, créant d’autres couleurs, faisant des îlots de couleurs, Amélie sent alors monter une chaleur le long de ses cervicales.

 

Gilles range les agrafes et les trombones par référence et ordre numérologique. Il classe en tas, en pile, de la petite boîte pour la petite agrafeuse au carton pour les grands bureaux. Gilles aime ce qui tranche, ce qui griffe, ce qui coupe, ce qui brille. Il aime l’ordre tranchant des arêtes des cartons qui suivent les lignes des étagères en métal. Gilles se coupe souvent les coussins de ses doigts rongés, il écarte la coupure pour laisser sortir un peu de sang, qu’il ravale aussitôt pour ne pas maculer ses bons de commande. Le goût du fer le rassasie d’une saveur froide, digne de l’ordre qu’il établit au sein de cet entrepôt.

 

Amélie reste souvent après la fermeture de l’école, caressant les portes manteaux ronds de couleurs des enfants, observant les plantes grasses poussant sous les fenêtres dans des pots de petits suisses, contemplant les dessins d’animaux fantasmagoriques, de maisons bancales et autres visions d’esprits infantiles. Amélie s’assied alors sur le bord de l’estrade, ouvre ses cuisses face à la salle de classe désertée et récite allègrement quelques vers épicuriens de vieilles lectures nocturnes.

 

Gilles effectue chaque soir une tournée de surveillance, reforme les pyramides des cartons de papier A4, replace les poubelles dans l’axe des lignes du linoléum gris. Chaque rangée est arpentée de quatorze pas d’un mètre chacun, ses chaussures crissent, il aime le bruit geignard de leur compression contre le sol.

Il égraine les trousseaux de clés un à un, écrase les interrupteurs pour ne laisser que la loupiote de sécurité du bureau de son supérieur hiérarchique. Après ses huit heures de travail planifié hebdomadairement, Gilles aime fermer le rideau de métal bruyant derrière lui, de ses deux bras puissants. Il claque la dernière porte pare-feu en pressant le pas, pour entendre le claquement mécanique du système de fermeture s’enclencher juste derrière lui.

 

Amélie, ce soir encore, rôde dans les couloirs des petits êtres. Elle respire un pot de colle CléopatraÔ égarée par ci, peinturlure ses ongles de Tipp-ExÔ plâtreux par là. Puis, assise sur un banc du préau, elle dégrafe son chemisier en regardant ce grain de beauté en relief qu’elle titille quand elle quitte la réalité. Amélie observe la verrière bombée, couverte de plumes et fientes de pigeons en souhaitant que le soir recouvre bientôt tous les toits de la ville.

 

Gilles inspecte les trottoirs, râle contre la municipalité qui n’est pas capable d’intervenir contre les pavés fendus. Il exècre les coulées d’urine canine qui jonchent le bas côté. Ce soir encore, Gilles sillonne la rue de l’école en grondant contre la faiblesse de l’urbanisation, la déficience d’un système de contrôle urbain et la déresponsabilisation du citoyen.

Gilles examine les bâtiments publics, s’assure que le service de sécurité de la mairie ou du parking sous terrain soit bien en éveil.

 

La lueur de la cour de l’école primaire interpelle Gilles. Les femmes de ménage n’interviennent que le matin, avant l’arrivée des enfants. Gilles explore les alentours et décide de s’introduire dans le patio qui précède la cour. Les feuilles automnales grésillent sous les larges chaussures. Gilles entreprend alors de longer le mur des salles de jeux et se positionne exactement à l'opposé de la silhouette qui se dessine au fur à mesure de son approche. Gilles évalue l’apparence de l’intrus sans pouvoir assimiler le genre de l’individu.

 

Amélie, la tête posée contre le mur saturé de croquis de craies multicolores, allonge ses jambes en relevant sa jupe. Ses chaussures touchent à peine la petite plaque d’évacuation de l’eau, laquelle elle piétine facétieusement. Puis, Amélie introduit un doigt couvert de gouache entre sa culotte et son entrecuisse, laisse ses cheveux inonder son visage solitaire. Un tressaillement succinct mais consistant invite les épaules d’Amélie contre les planches du banc de bois, son corps abandonne toute retenue. Amélie soupire doucement. Amélie inspire en fermant ses paupières salines.

 

Gilles avance, décidé qu’il est de surprendre, d’intervenir, de déconcerter l'importun.

La surprise causera sûrement la fuite. Gilles sait courir, il demandera des explications. Il connaît quelques personnes convaincantes au commissariat qui donneraient volontiers quelques leçons de conduite à ce type d’individu, ces gens sans éducation qui se permettent de s’introduire pour vandaliser les biens de l’état.

 

Amélie inspire. Amélie expire. Amélie respire de tout son être. Ses doigts baladeurs animent sa chair.

 

Gilles ne respire plus, il retient son souffle et tend tous ses muscles, préparés à l’assaut.

 

Amélie tend son corps vers le ciel. Elle soupèses les secondes à venir et retient son souffle pour mieux contenir son désir.

 

Gilles lui fait face à présent. Il découvre le leurre. C’est une jeune femme, les jambes ouvertes, la respiration palpitante. Gilles se transit, surpris par l’inconvenante promiscuité.

 

Amélie rôde entre deux mondes, transpercée qu’elle est par son intimité vorace.

 

Gilles s’avance d’un seul jet, accroche les deux membres inférieurs de l’impudique, déboucle sa ceinture en un tour de main, détend son pilon fortifié par la rapide sommation tacite et introduit son adjoint - surnom qu’il avait trouvé à son compagnon noctambule pendant l’armée - entre les deux rangées de lignes gonflées, luisantes sous la clarté des deux lampadaires de la cour de l’école.

La stridence de l’acte s’allie au cri perçant d’Amélie. Elle hurle contre la lune et contre l’homme, la bouche broyée par une main titanesque et calleuse.

Gilles percute chacune des parois internes dans une frénésie autocratique. L’ordre des éléments s’installe. Le trou contre la proéminence, la bosse contre la vallée, le pieu dans le coton.

 

Gilles froisse les soies colorées d’Amélie.

Amélie geint, rougit. Son corps s’éparpille en petits charbons incandescents.

Enfin, elle gît, couverte de sucs primaires. Sur le sol,  sa tête rebondit en un choc sec et se retrouve couchée dans la case « ciel » de la marelle

 

Amélie s’empire.

Gilles s’étire.

Amélie expire.

Gilles s’extirpe.

 

Le soir est tombé sur les toits.

 

 

(illustration d'Inka Essenhigh)

12:39 04/11/2004 | Lien permanent |  Facebook

Commentaires

superbe Je l'ai relu 3 fois, c'est magnifique.

Écrit par : Nola | 04/11/2004

,,, Des morceaux partout,,, beaux et fort,,,

Écrit par : Moz | 04/11/2004

... pot-iche terre-assée

Écrit par : Julie-tte | 05/11/2004

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